Le goût acidulé des framboises

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Ma main chatouille la sienne tandis qu’elle boit son chocolat du matin. Comme il est étrange de penser que, malgré mes efforts, d’ici quelques mois j’aurai oublié cet instant, comme j’en ai oublié tant d’autres pour les aînés, peut-être même leurs visages de nourrissons. C’est la vie, nos souvenirs sont des trompe-l’oeil dont les contours cotonneux s’effacent peu à peu.

 

Alors que les jeunes mères s’émerveillent des premières fois, j’égrène les dernières fois, sans nostalgie: il y a tant à voir, à découvrir, à connaître, à partager devant nous. Je freine, pourtant, un peu, je prolonge l’entre-deux: le lit à barreaux pas encore démonté dans notre chambre, les jouets à donner, l’inscription à l’école reportée. Ces histoires qu’elle s’invente seule et puis ce câlin dont elle a soudain besoin et qu’elle vient chercher en courant.  Ma main qui la guide pour monter l’escalier, les chaussures que son frère l’aide à enfiler, non pas qu’elle en ait besoin, mais juste pour le plaisir. Les colères qui s’apaisent à mesure que nous apprenons à la comprendre et que nous regardons à présent moitié attendris, moitié amusés. Le répit, la pause, l’équilibre.

 

Que restera-t-il dans nos mémoires de cette époque sinon le délicieux sentiment que chacun a trouvé sa place au milieu des autres, ni trop serrés, ni trop éloignés? Je n’ai pas oublié leur enfance, je l’ai juste enfouie en moi comme un trésor et mes souvenirs datent d’hier, de leurs rires et de leurs jeux, des cartables jetés dans l’entrée pour courir au jardin, des cerises qui laissent des traces sur les joues et du goût acidulé des framboises sur la langue, des chuchotis de la nuit qui tarde à tomber.

Et danser avec toi sous la pluie

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D’aussi loin que je me souvienne, il a toujours plu le dix-huit juin. Sauf peut-être il y a deux ans, j’avais fait du sorbet à la fraise, on avait posé une bougie dessus, et on l’avait soufflée au jardin.

La vie ne laisse pas de place au hasard : cette enfant est l’enfant de la pluie, l’enfant de mes larmes. L’enfant des adieux, à l’insouciance, au vide, à la facilité, à la vie sans y penser. En même temps qu’elle je suis née, libre, forte, droite. Avec elle j’ai appris qu’on se relève quand on tombe. Et qu’on peut très bien marcher les genoux et les mains écorchés. Avec elle j’ai appris à grandir, j’ai appris à rire. Et qu’on peut très bien chanter quand la vie est méchante.

Elle m’a confié le plus joli rôle de ma vie et chaque jour inlassablement je répète ma partition, avec autant de fausses notes, de couacs et d’égarements qu’au premier jour. Mener le bateau et rester son rivage. Couper les amarres et rester son port d’attache.

Alors au diable les yeux au ciel, les épaules qui se lèvent, les portes qui claquent, cette insouciance que je t’envie parfois malgré moi, les réconciliations deux point zéro, dansons encore une fois sous la pluie veux-tu?

 

Excédents

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Posée bouche béante sur mon lit, ma valise vert anis attend mes débordements. La moitié de ma pile de t-shirts, et puis quelques robes, et puis celle-ci, encore, pour si on sort. Quelques gilets, le soir l’air fraîchira sans doute. J’ouvre le tiroir des maillots, et je ne sais pas choisir, alors je les prends tous, tassés dans le petit pochon à fleurs. Je pousse, je tire, j’enlève, je rajoute, je m’assieds dessus, je ferme enfin. J’ai oublié les chaussures. Les sandales pour marcher, celles pour danser. Les Converse des trains et des aéroports, les chaussures de marche, et puis celles de course. J’empile, j’accumule, j’emmènerais ma maison avec moi  mais quel est le sens de partir en vacances pour ne rien changer à mes habitudes, alors je repose un pull, une veste polaire. J’écrème, mais pas trop, tout de même. je veux avoir le choix, et l’embarras du choix, une fois là-bas. Je traîne mon lourd bagage dans l’escalier, boum sur chaque marche, je la hisse dans le coffre de la voiture, et puis sur la balance de l’enregistrement, le verdict tombe: excédent.

 

***

 

J’aurais aimé avoir une valise mais un sac c’est déjà bien. De toutes façons, un sac en plastique suffira pour y glisser tout ce que j’ai.  J’emmènerais ma maison avec moi, mais c’est impossible, alors juste les souvenirs. Je n’ai pas de chaussures. Dans ma main un bout de papier chiffonné, avec un nom, un lieu, une heure. C’est tout ce qu’on m’a donné en échange de l’enveloppe. En échange de ma vie, peut-être, mais que vaut-elle encore ici. Il paraît que là.bas, on a le choix, l’embarras du choix. Je ne comprends pas vraiment le sens de ces mots, mais ils chantent dans ma tête. Je traine mon coeur lourd dans l’escalier, boum à chaque marche. Cette nuit je ne dormirai pas, je regarderai  une dernière fois le soleil se coucher sur mon pays. Assis sur la colline, je fumerai, peut-être, un peu. Puis je partirai, sans me retourner, je rejoindrai les autres, nous confierons nos espoirs et nos vies à un rafiot misérable. Nous ne serons alors plus des hommes, mais des clandestins. Si le vent est bon, si la mer est clémente,  nous nous échouerons quelque part, de l’autre côté. Amassés devant la frontière, crevant la faim et la misère, le verdict tombera alors, dévastant nos vies pour la seconde fois, piétinant nos espérances:  excédent.

Comme si ses yeux n’éclipsaient pas tous les autres

Louise ♥ comme toujours

 

 

J’étais arrivée un peu en avance, pour changer, je savais qu’il en serait heureux. J’attendais derrière la grille où les élèves s’agglutinaient par vagues, comme s’il était soudain devenu si urgent de s’enfuir de cet endroit. La grille était fermée à clé, ils se chahutaient, se bousculant du coude ou des pieds. Il faisait chaud, et la chaleur ajoutait à l’envie pressante de liberté.

 

Il est arrivé avec le dernier groupe d’élèves, quelques filles au regard doux et visage angélique parsemé de taches de rousseur. Son visage s’est éclairé quand il m’a aperçue. Comme si je n’étais pas venue rien que pour lui, comme si mon esprit ne voyait pas que lui, comme si ses yeux d’un bleu incroyable n’éclipsaient pas tous les autres,  il m’a fait un grand signe de la main, un de ceux que les petits de maternelle font lorsqu’ils aperçoivent leurs parents émus dans le public lors du spectacle de la fête scolaire. Il a souri comme un cadeau que je garde précieusement, pour le jour où il préférera que je le laisse au coin de la rue, pas la peine de m’embrasser, maman.

 

La clé de la grille se faisait attendre, la trentaine d’élèves s’imptientait maintenant. Il attendait sagement, tout son corps tendu vers moi, son cartable d’enfant toujours trop large pour ses épaules. Il m’a semblé si petit encore, mon presque collégien, mon moelleux au chocolat, mon coeur de nougat, derrière les têtes brunes, les visages presqu’adolescents et les sacs Eastpack. Est-ce obligé de grandir, est-ce obligé d’être à nouveau le plus petit quand on n’est déjà pas dans les plus grands? Comment fait-on pour être blasé? Doit-on vraiment s’endurcir et s’entraîner à ne plus laisser l’eau envahir l’océan de ses yeux ?  Comment fait-on pour ne pas trembler à l’idée de la prochaine rentrée?

 

 

A l’heure où les ombres chuchotent

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A la faveur des petites heures éveillées malgré moi de la nuit me revient soudain son souvenir. La lucidité de ces heures profondes et silencieuses m’étonne toujours. Je le savais pourtant, que j’avais mis mes pas dans les siens, reproduisant, avec une coïncidence tellement troublante qu’elle n’en est pas, une histoire familiale chaotique, faite de détours, de trébuchements, de choix hasardeux, de fuite en avant et de reconstruction patiente.

 

Mais cette nuit l’évidence soudain, la clé de l’énigme, je suis comme elle cette femme qui marche pour comprendre autant que pour sauver sa peau et avancer.

 

Au temps de l’horreur elle avait marché de longs jours, plus de mille kilomètres sur le bord des routes, elle m’avait raconté les grains de café dans sa poche qu’elle croquait de temps en temps pour tenir, l’amour qu’elle en avait gardé de l’odeur du café qui emplit la cuisine au petit matin. Et elle avait tu le reste, parce que la vie avait été plus forte et à quoi bon remuer le passé.

 

Quand j’étais petite et elle presque quatre fois vingtenaire déjà, elle avait un dimanche sonné à la porte, envie subite de nous voir, elle avait parcouru à pied les kilomètres le long de la rivière. Une part de gâteau plus tard, elle s’en était allée par le même chemin, je me souviens que nous l’avions accompagnée jusqu’à mi-route et de sa silhouette de plus en plus frêle sur le chemin de halage.

 

Quelques mois avant la fin, elle avait tenu à me rendre visite. J’habitais déjà loin, elle était venue en train. Souvent, je l’ai imaginée rentrer de la gare à pied, la nuit tombée. Sa dernière marche, elle l’a faite pour moi.

 

Cette nuit à l’heure où les ombres chuchotent je sais d’où me vient cette soif d’avancer toujours, cette manie d’user mes chaussures sur les sentiers de pierre. Cette nuit une chaleur subite dans mon ventre m’empêche de me rendormir, il est faux de croire qu’on est seul sur le chemin.

 

 

 

 

 

Au dedans les vagues sur les rochers par grand vent

 

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Il aura fallu quatre jours pour que les digues lâchent. Si tant de beauté m’a happée dès les premières heures, si la générosité de mon hôte m’inondait, mon cœur restait sec, verrouillés mes sentiments à l’intérieur. Il m’a fallu me faire mal, courir à m’en brûler les poumons, marcher à m’en anesthésier les jambes pour qu’enfin les émotions enfouies au fond de moi débordent à nouveau.

 

Cette fois la mer n’a pas suffi, il y avait trop, trop longtemps, trop lourd, trop tu. Il a fallu la pierre, la montagne, la douleur. Le bleu turquoise tout en bas. La pierre chauffée au soleil sur laquelle je me suis assise comme sûrement tant d’autres avant moi, le soleil qui brûle les épaules, l’odeur d’immortelle qui me ravit, les buissons qui me griffent les jambes, les lézards qui filent sous mes pas. La nature sauvage et pure encore.

 

Alors seulement j’ai ôté les couches d’indifférence et laissé la vie prendre toute sa place. Mis mon cœur à nu et accepté la noirceur pour mieux la laver de l’eau salée de mes larmes, laissant des sillons dans la sueur et la poussière de mes joues. Déposé les armes à mes pieds sur le sable. Fait la paix avec moi-même, et le chemin à l’envers. Pris le temps d’écouter la vie qui roule et gronde au dedans comme les vagues sur les rochers par grand vent.

 

Les larmes ont jailli alors de gratitude et de joie, trop-plein de mon coeur,  pour ce que la vie me permet d’expérience à engranger. Là en bas, tout engoncée dans mon quotidien qui court, il m’arrive d’oublier ma chance de nantie. Le sel et l’eau pour mettre mon âme à nu, vierge à nouveau, j’ai quitté le Sentier des Douaniers pour renaître au monde.

 

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Adelante

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Pour mes cinq ans, un garçon dont j’ai oublié le nom m’a baissé la culotte, dans la cour de récréation. Je n’ai pas bougé. L’institutrice non plus.

 

Le jour de mes dix ans, les pommiers étaient en fleur, au fond du jardin. Les amis remplissaient la maison, nous ferions un jeu de piste. A la fin de l’après-midi, je n’en ai pas cru mes yeux lorsque le camion s’arrêta devant la maison et livra les meubles de ma nouvelle chambre, vue sur le jardin et les pommiers.

 

Je ne me rappelle plus de mes quinze ans.

 

Pour mes vingt ans, j’obtins une note de 13/20 en histoire de la littérature allemande.

 

Le jour de mes vingt-cinq ans, je portais un ensemble pantalon en lin rouge, dans le restaurant italien où j’avais réuni quelques amis.

 

Sur les photos de mes trente ans, en robe rose et blanche devant le massif d’iris du jardin de mes parents, je tiens mon fils nouveau-né devant moi, cachant mes rondeurs de jeune mère.  J’ai acheté des chaussures roses à talons démentiels.

 

Mes trente-cinq ans furent aussi les quarante de mon frère aîné. Il fait chaud, et nous emmenons nos enfants voir les têtards dans les étangs de notre enfance. Mais la petite grenouille verte n’y est plus.

 

J’ai longtemps réfléchi à ce que je voulais faire du jour de mes quarante ans. Il me surprit, en équilibre sur le bout des orteils, sur un fil invisible tissé patiemment tout au long de ces années. Quand on y regarde bien, mes aimés me donnent la main et m’empêchent de tomber. Je n’ai pas peur. J’ai décidé d’en faire un jour ordinaire.

 

Adelante!