Dans ma main encore serrée les fleurs d’immortelle

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On devrait toujours aller voir la mer.

 

J’ai traîné le futon derrière moi dans l’escalier, il était si lourd, j’ai pensé que tout ça serait plus dur que prévu.  J’ai choisi une jolie housse de couette. Elle sentait l’air frais du jardin où elle avait séché, elle sentait les promesses de l’été, le temps où l’on faisait croire que tout allait bien.

J’ai fait le lit, tout était joué, ce nouvel endroit à moi, j’allais l’apprivoiser, puis ensuite d’autres. Une page qu’on tourne, une autre, vierge, où tout reste à écrire. Le lumière du jour qu’on aperçoit au bout du tunnel, après trop de nuits d’insomnies, de doutes et de questions.

 

On devrait toujours aller voir la mer. A défaut, les étoiles.

 

J’ai fermé la porte de la chambre et jamais je ne m’étais sentie aussi forte malgré les ruines à mes pieds. Cette force en moi, de toujours marcher tout droit, indifférente aux écorchures sur mes jambes, revenait tout doucement. J’ai fait le plan dans ma tête, un pas après l’autre, étape après étape. J’y arriverais, parce qu’après tout je m’étais toujours relevée. Parce qu’aussi, je n’étais plus seule. Les petites nuits, les petites heures, personne n’en meurt. Au petit jour quand le sommeil m’a enfin surprise, dans ma main encore serrée les fleurs d’immortelle,  j’ai su que tout irait bien.

 

On devrait toujours aller voir la mer. A défaut, les étoiles. Au mieux, les deux.


Une seule fois par an

loulou

 

Je n’ai manqué qu’une seule fois la rentrée : Ultime était née la veille, je prendrais ma revanche quelques jours plus tard. Longtemps je me suis demandé ce qui nous poussait à en faire un jour exceptionnel, alors qu’après tout, c’est comme n’importe quel autre jour de l’année : il ne revient qu’une fois par an. Est-ce l’odeur de papier propre des cahiers neufs ?  L’impatience d’étrenner un nouveau stylo ? Savoir si l’on sera assise à côté de sa meilleure amie, ou de la pestouille de la classe, ou pire, celle qui renifle?

J’ai beau réfléchir, je ne me souviens d’aucune de mes rentrées, sauf la première au collège : j’étais venue seule, contrairement à toutes mes futures camarades. C’est devenu, trente ans plus tard encore, un sujet de plaisanterie avec mes parents. Ni eux, ni moi, n’avaient pensé qu’on venait accompagnée à douze ans, quand pourtant on est assez grande pour prendre le train pour la grande ville, et trouver seule le chemin entre la gare et le collège.  Mais les rentrées de primaire, ou même de maternelle, aucun souvenir, rien, le vide.

Du coup, je m’interroge. Est-ce que mes enfants auront aussi oublié leur main dans la mienne ces premiers jours de septembre ? Sans doute. Ils auront certainement plus de souvenirs des autres jours, ceux où on allait à l’école à vélo, ou encore les cheveux mouillés de la piscine, ou ceux où on ramassait des pommes sur le chemin. Ceux où on chantait, ceux où je restais dans la classe pour les emmener par petits groupes à la bibliothèque, ceux où j’accompagnais le défilé de carnaval, ou le jumelage en Allemagne.

Evidemment, les parents accordent plus d’importance à la rentrée que les enfants. Evidemment, eux sont bien plus intéressés par ce qui adviendra que par ce qui est. Evidemment, nous restons  là, avec notre quête de sens, notre passion des souvenirs, alors qu’eux s’envolent allègrement. Evidemment, que demain est un autre jour, et puis après-demain, et le jour d’après.

Je n’étais pas à la rentrée ce matin. Et sans doute que je ne serai plus là qu’une année sur deux, mère à mi-temps, parce que voilà, c’est la vie. Ca ne les empêchera pas de grandir trop vite, ni de ramener tous ces papiers à remplir, ces livres à couvrir, les jeans troués aux genoux et les baskets trop vite trop petites.


Schengen

Je ne me suis pas arrêtée. Il pleuvait des baignoires, comme si toute la Méditerranée avait décidé de se déverser en une fois sur nos têtes, malgré le début de juillet. Je suppose que c’est ce qui m’a retenue, une fraction de seconde, et puis c’était déjà trop tard.

Leur voiture, arrêtée n’importe comment sur le bas-côté, dans l’urgence, feux de détresse qui scintillent dans les gouttes de pluie. Une antiquité, remplie jusqu’au toit de grands sacs blancs, de cette espèce de paille, tissu-papier qui contient la vie entière de ceux qui traversent les mers comme nous les rues. Elle, couverte de blanc, de la tête aux pieds, sans doute les pieds trempés, comme le bas du tissu fluide rehaussé de grandes fleurs brodées à espaces réguliers qui traîne un peu par terre. Son sourire. Elle serre contre elle un petit garçon au teint mat, cheveux noirs de jais, hilare et trempé lui aussi. Il  lui arrive déjà à la poitrine, c’est qu’ils grandissent toujours trop vite, nos fils.

Tous deux regardent l’objectif derrière lequel s’est posté le père. Je regrette tellement de ne pas m’être arrêtée. Je leur aurais proposé de prendre la photo, de poser tous les trois ensemble, juste à côté tu panneau étoilé. Je leur aurais dit qu’ils étaient les bienvenus. Que je ne connaissais pas la longueur de leur voyage, la dureté de leur route, la douleur de leur départ,  ni les raisons précises, comme s’il en fallait, qui les avaient amenés là, à cette triple frontière que je traverse chaque jour sans même y penser. Que je leur souhaitais une vie douce parmi nous. J’ai pensé, nous avons trop de place, trop de tout, nous ne le voyons même plus. Nous gaspillons tant, alors qu’il suffirait de partager.

Cette photo, ces sourires, ces étoiles, comme une victoire, enfin. L’arrivée. Le début d’autre chose. L’espoir. Les embûches qui les attendent encore, évidemment. Mais pour l’instant, l’instant présent, ces sourires éclatants. Et mes yeux humides.

 

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Et la fin de juin

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Je crois que je n’ai pas pleuré, pour une fois, mais plutôt souri. Debout en plein soleil depuis de trop longues minutes en cette fin de printemps trop chaude pour être bien honnête, je me demandais pourquoi on s’infligeait ça, en quoi c’était devenu un rite obligatoire, en quoi ça représentait l’année scolaire écoulée plutôt qu’un livre avec leurs plus jolis dessins, ou le cahier du jour. Je préférerais à l’odeur des saucisses grillées dans la cour qui imprègne mes vêtements les chips qu’on croque au bord d’une rivière ou dans un champ de blé dont les tiges nous blessent les tibias. A l’odeur des frites celle des sous-bois. A la bière qui coule à flots la bouteille d’eau qui a percé dans le sac à dos. Aux surprises à quelques centimes chinois qu’on gagne au chamboule-tout, même à l’effigie des maîtres, les cailloux dans les poches et les rires tout le long du sentier où s’égrainerait notre cohorte flanquée de sacs à dos et de grosses chaussures. Alors je m’évade un peu, j’attrape mentalement une casquette qui s’envole et j’en oublie d’avoir les yeux humides.

Je crois que je n’ai pas pleuré, pour une fois, mais tellement souri. L’oeil droit rivé au viseur de mon Canon jusqu’à ce que le gauche en pique, deux heures durant saisir les regards inquiets ou fiers et les sourires timides ou francs, les tutus qui virevoltent, les pointes de pieds qui se tendent, les perles d’un chignon d’où s’échappent quelques mèches rebelles, la grâce jusqu’aux bouts des doigts.

Je crois que je n’ai pas pleuré, pour une fois, d’avoir trop ri. D’avoir dit merci, vous êtes formidables. Ce sont mes jambes qui courent, mais sans vous nous ne serions rien. Merci d’être là, avec vos sourires, vos verres d’eau, vos tuyaux d’arrosage, vos encouragements, à travers les vignes, le long des ruelles. Moi, je cours dans mon déguisement de fée, rien de tout cela n’est vraiment sérieux, pas même le décompte des kilomètres, alors je danse et je vole. Pas de larmes à l’arrivée non plus, trop surprise d’en avoir déjà fini, au point de faire demi-tour pour aller rechercher les amis à la peine et repasser une seconde fois la ligne d’arrivée, en courant plus vite, en criant plus fort, en riant tellement, en vivant plus fort.

Je crois que je n’ai pas pleuré, pour une fois, quand les mots, cinglants, implacables, se sont affichés sur mon écran. Peut-être me suis-je asséchée? Peut-être suis-je seulement fatiguée, vidée? Peut-être que voilà, c’est la vie.

Voyez, la fin de juin est venue, et c’est maintenant que l’émotion affleure. Comme si tout ce temps, tous ces jours, il avait fallu tenir. Restent les souvenirs.

 

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Les mots

Il y avait ces mots à signer dans le carnet de correspondance, à moins qu’on ne dise cahier de liaison puisque tout change, deux fois les mêmes avec les cases à cocher pour être bien sûrs que chaque enfant reçoive la bonne saucisse lors de la fête, après tout elles sont soeurs mais rien ne les oblige à préférer toutes deux les casse-croûtes un peu mous à ceux un peu trop grillés, juste après s’être trémoussées sur des musiques qui font danser quand on oublie d’en écouter les paroles, sous l’oeil fier mais un peu humide des papas, devant le trop plein de mascara qui dégouline des mamans. Je ne sais pas pourquoi ça nous chamboule tant, et toujours aussi efficacement les années passant.

Il y avait aussi cette phrase laconique, deux fois toujours, qui les a fait ce matin choisir avec soin leur plus jolie robe, et même leur plus jolie culotte des fois que ça se verrait qui sait. Elles, au moins. Et moi, de fait. Elles ont réclamé qui une tresse, qui une fleur dans les cheveux. Tenté de négocier un soupçon de fard à paupières et soyons fou du vernis à ongles, mais pour ça on n’avait plus le temps puisque le temps des bouchons et du travail qui commence trop tôt est revenu.

Il y avait ce matin un peu plus d’excitation encore dans leur pas, et bien plus de têtes bien peignées et de gamins endimanchés dans la cour de l’école. Peut-être un noeud papillon ou une robe blanche échappés des dernières communions, avec pour recommandation de ne pas se salir, ce qu’ils oublieraient bien vite au premier ballon qui volerait par là.

Ce matin, c’est la photo de classe, disait le mot en double exemplaire. Celle où ils sont tous si mignons qu’ils font oublier le chahut organisé la veille dans la classe. Celle où il y a toujours un camarade pour regarder ailleurs, fermer les yeux ou faire une grimace au moment critique. Parfois même des oreilles de lapin à l’enfant timide assis devant qui ne se doute de rien et dont les parents fulmineront quelques heures durant. Celle qu’on ramène comme un trésor avant de l’oublier dans un tiroir pour une décennie ou deux. Qu’on retrouve à l’occasion d’un déménagement et qu’on regarde avec tendresse, vestige d’un temps édenté et heureux, et la mémoire des noms et des histoires nous joue des tours tandis que notre doigt défile sur les visages.

 

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