A l’ombre des grands arbres

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Je savais qu’il choisirait la couchette du haut, en arrivant dans le dortoir. Je savais que dans ses yeux bleu océan passerait furtivement un nuage qu’il chasserait  d’un haussement d’épaules en détournant le regard. Il irait ensuite rejoindre ses nouveaux amis, ceux qu’il préfère : ceux qu’il ne connaissait pas quelques minutes avant, ceux qui ne le connaissaient pas non plus, ni lui, ni ses failles, ni ses yeux qui débordent un peu trop souvent à son goût.

 

Il n’a jamais eu peur de nous quitter, au contraire, il a toujours aimé vivre sa vie loin de nos yeux, près de nos cœurs, près de ceux de ses grands-parents, de ses cousins. Cette fois, il serait seul, pas de contacts, un autre pays, d’autres visages, une même passion. Même pas peur. Juste un délicieux frisson d’aventure.

 

Alors je l’ai laissé, j’ai dit salut, amuse-toi bien, il a dit salut, dis à papa que je l’aime, et aussi RogerFenouil le lapin,  et je savais que rien ne serait plus jamais pareil. Presque, mais plus tout à fait. To the moon and back, s’en aller vivre une vie d’astronaute pour une semaine, et revenir ébloui et les pieds un peu plus sur terre avant le grand saut dans l’inconnu. A l’ombre des grands arbres rien ne pousse, s’éloigner pour mieux grandir. Prendre sa place au sein d’un groupe, et évoluer en tant qu’individu. Est-ce un hasard si vendredi prochain je le trouve un tout petit peu plus large d’épaules ?

 

Depuis hier, j’aimerais être une souris pour le voir évoluer et vivre loin de nous, de nos voix qui le guident, de nos influences, être lui  – est-ce que les souris sont admises dans l’espace ? Hmmm, je vois. Ca valait bien la peine de leur filer toutes leurs dents de lait, si c’est pour me rappeler de couper le cordon dès qu’ils ont le dos tourné.

 

« Lisez le »

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Je traverse la chambre plongée dans le noir pour la quatrième fois cette nuit et m’assieds sur son lit. Tandis qu’elle pose sa tête contre ma poitrine je repense à ce que j’écrivais l’autre jour. Je ne me rappellerai bientôt plus de son visage embué de larmes, de ses cheveux qui bouclent, humides de sueur, je le sais. Mais de son odeur de plus tout à fait bébé, pas encore très grand, si. Du sentiment qui m’envahit à ce moment précis, si. De la pénombre de la chambre, du silence qui nous entoure, de ma résignation fatiguée quant aux nuits difficiles de cet étrange quatrième enfant, de cette impression de toute puissance maternelle aussi quand ses pleurs s’estompent, si. Enfin, sans doute, peut-être, je crois, qu’importe.

 

Pourquoi je me souviens de cet instant-là et pas des centaines d’autres soirs où l’on a mangé de la soupe au cresson, et des dizaines d’autres où il a neigé deux centimètres d’enthousiasme dans la cuisine en bois clair? Mystère. Mais ce jour de printemps où j’étais dans le canapé, il ne se passait rien. Ni lecture, ni jeux, c’est à peine si je respirais. Mais il y a ce point infinitésimal planté dans la courbe de l’espace-temps, enregistré pour toujours, imprimé, plié, cacheté, rangé avec soin sur les étagères en contreplaqué défoncé qui occupent les galeries les plus profondes de ma mémoire. (p120)*

 

Pour quelle raison obscure certains instants se gravent-ils indélébiles au Panthéon de notre mémoire? Quel manège subtil régit sans notre accord le classement de nos souvenirs, arrondis aux angles, adoucis, filtrés et leur surgissement soudain dans notre vie, au gré d’une émotion, d’un parfum, d’un trouble inexpliqué? Et comment pourrais-je oublier ces chaudes soirées de juillet deux mille quinze où, allongée sur le sable ou sur l’herbe rase, je dégustai lentement pour faire durer le plaisir une boîte entière de madeleines de Proust croquantes en surface, moelleuses et parfumées de l’enfance et l’adolescence à l’intérieur?

Si nos grands-mères (enfin, les miennes, nées avec le vingtième siècle), ont vu le ciel déchiré d’oiseaux métalliques bizarres, nos enfants ne concevront jamais qu’on ait pu vivre sans l’euro, sans nos smartphones greffés au bout du pouce et surtout, surtout, sans internet. La candeur de l’enfance d’alors, le parfum de l’herbe coupée qui change selon les saisons, la bienveillance (ou non) déterminante des professeurs de notre adolescence nous semblent si loin dans notre présent ultra connecté au tout tout de suite. Nicolas Delesalle égrène avec finesse et subtilité ces moments d’avant, ces instants de nous autrefois. C’est frais et délicat comme les moustaches que nous laissaient les diabolos-menthe au troquet du coin le dimanche midi.

Enfants des années soixante-dix, lisez ce livre et partez en voyage chez vous. Tout y est. Il n’y manque que le fameux petit mange-disques portatif orange – que je n’ai pas eu non plus.

 

*Nicolas Delesalle, Un parfum d’herbe coupée, chez Préludes, 13,60€

PS « Lisez le » est le titre d’un chapitre du livre.

Le vélo sans les mains

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Je l’ai aperçu de dos, et je me suis demandé ce qui le faisait ainsi chalouper. Je me souviens qu’il chantait, indifférent au carrefour et aux voitures qui le traversaient de toutes parts à cette heure de pointe. J’ai pensé qu’il allait se faire tuer, mais il s’est frayé un chemin à travers le chaos, a appuyé un peu plus fort sur les pédales pour rejoindre plus vite la route le long de la rivière. Quand ce fut mon tour d’arriver à sa hauteur, j’ai vu ses bras, ballants, j’ai vu ses mains, paumes ouvertes, laissant glisser le vent entre ses doigts. Il chantait toujours.

La journée avait été longue et rude, comme le sont les journées de travail tout simplement. Cette impatience de rentrer, serrer les miens, respirer leur odeur d’enfants, rire de leur mains et de leur museau tout noirs de leurs jeux au jardin, les menacer de les mettre tout habillés sous la douche. Cette route à tracer entre eux et moi, le temps de laisser le monde des grands derrière, le temps d’oublier le téléphone qui sonne un peu trop souvent, la cohabitation de l’open-space, le bruit, la lumière artificielle, l’air climatisé, toutes ces choses qui nous éloignent de la vraie vie du dehors. L’envie de me laver de la poussière, de la moiteur, de l’empreinte -imaginaire- des autres sur moi. La hâte de changer de costume, de retrouver le rôle qui me convient le mieux, même s’il m’est impensable à plein temps.

J’aurais pu le suivre sur des kilomètres, fascinée. Et s’il avait tout compris, et si la vie c’était prendre des risques, mais le faire en chantant? Et si la vie c’était aussi doux que le vent qui chatouille les doigts, aussi simple que le vélo sans les mains au bord de la rivière? Et si c’était ainsi se retrouver soi, seul et droit, sans se soucier d’être différent, ou de ce que les autres puissent penser? Chanter à tue-tête ne désarme-t-il pas toutes les mauvaises pensées, toutes les angoisses, toutes les violences?

 

Ce qu’on ne sait pas ne nous atteint pas. 

 

PS  Faire du vélo sans les mains demande un peu d’entraînement. Prenez soin de vous.

 

 

On rangera les souvenirs de cette année là

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Je ne peux pas dire qu’on n’ait rien vu venir et pourtant elles sont arrivées si vite, ces vacances. Comme si nous avions été lancés à toute allure tout le mois de juin, et que nous freinions soudain dans un grand crissement de pneus. Le dernier jeté de cartable à peine la porte passée. Les larmes qui coulent encore quelques minutes après la haie d’honneur formée pour les grands de CM2 par l’école entière, le départ sous les applaudissements et le cœur qui se serre lorsqu’on quitte l’enfance pour toujours. Le dernier jeté de cartable à peine la porte passée, on le rangera quand on y pensera, au grenier celui-là, au collège il préférera un sac à dos bien sûr. Quand ça nous prendra cet été, on fera une caisse en carton, on y rangera les cahiers les dessins les souvenirs de cette année-là. Qu’on jettera certainement plus tard, quand on se sera attaché à d’autres classes, d’autres lieux, d’autres visages.

 

Le premier soir où on a pu veiller un peu plus longtemps. Le premier samedi sans tennis, solfège ou violoncelle. Sans jongler avec les horaires, sans course pour manger. Le premier ennui, parce qu’on n’a pas encore l’habitude de ne devoir rien faire. Ralentir s’apprend, l’oisiveté s’apprivoise, la paresse se savoure, c’est le bonheur de l’été.

 

Alors on a pris le temps de ne rien faire, de marcher plus doucement que d’habitude, de ne pas dire on est en retard dépêche toi tu feras tes lacets dans la voiture. Alors on a traîné à table, mis les restes en commun et fait la fête plus tard que de raison avec les amis et c’était plus joyeux que grave, tant pis pour les petits yeux le lendemain. On a mis les jupes courtes les petits hauts et marché pieds nus dans l’herbe. On s’est baigné encore une fois, on a repris du gâteau, on s’est attardé dehors à soigner les fleurs qui avaient eu chaud, on a regardé le ciel prendre feu vers l’ouest, on n’est allé se coucher que lorsqu’il a fait noir, pour une fois. Il y a des signes qui ne trompent pas : les vacances sont là.

 

Un peu le jour de ses premiers pas

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Je suis partie tôt, sur la pointe des pieds dans la maison endormie ce lundi matin-là. A travers la campagne le soleil gagnait peu à peu sur le jour. J’ai pris cette route inconnue et dont il faudra bientôt que j’apprivoise le moindre tournant sur près de cinquante kilomètres. J’ai trouvé une place un peu plus loin, et j’ai fait les derniers mètres à pied, mon dossier dans la main, j’avais quinze ans à nouveau.

 

Il était tôt encore, un peu trop tôt, j’ai demandé mon chemin, traversé le préau, franchi la double porte grise comme on me l’avait indiqué, suivi les flèches, les couloirs bruissaient dans l’effervescence d’un jour d’oraux. J’étais la première, à l’intérieur ils finissaient de tout mettre en place, j’ai attendu quelques minutes sur une chaise grinçante à l’extérieur, c’était le grand jour, c’était ma première fois. J’ai appelé son père, j’avais besoin de son adresse, et puis je ne sais pas, un peu comme le jour de ses premiers pas, c’était plus fort que moi, toute cette vie à l’élever seule loin de lui.

 

J’ai remis les formulaires dûment remplis les photos les déclarations les demandes les attestations les justificatifs. Tout était là. Le dossier fut dûment tamponné « complet ». Quinze minutes plus tard, ma fille aînée était inscrite au lycée. Je suis ressortie, le soleil brillait à présent fort, la sonnerie a retenti pour les quelques élèves restants tandis que je m’échappais, joyeuse, une pile de livres sous le bras. Une nouvelle page blanche à écrire s’ouvre pour elle, et j’étais aussi heureuse et impatiente de voir ce qu’elle en ferait que s’il s’était agi de moi, plus de vingt ans plus tôt. Elle, à cette même heure, n’en doutait pas un instant, savourant le bleu de l’océan de toute son insouciance. Je ne lui dirai pas le grand plongeon qui l’attend.

 

 

Le goût acidulé des framboises

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Ma main chatouille la sienne tandis qu’elle boit son chocolat du matin. Comme il est étrange de penser que, malgré mes efforts, d’ici quelques mois j’aurai oublié cet instant, comme j’en ai oublié tant d’autres pour les aînés, peut-être même leurs visages de nourrissons. C’est la vie, nos souvenirs sont des trompe-l’oeil dont les contours cotonneux s’effacent peu à peu.

 

Alors que les jeunes mères s’émerveillent des premières fois, j’égrène les dernières fois, sans nostalgie: il y a tant à voir, à découvrir, à connaître, à partager devant nous. Je freine, pourtant, un peu, je prolonge l’entre-deux: le lit à barreaux pas encore démonté dans notre chambre, les jouets à donner, l’inscription à l’école reportée. Ces histoires qu’elle s’invente seule et puis ce câlin dont elle a soudain besoin et qu’elle vient chercher en courant.  Ma main qui la guide pour monter l’escalier, les chaussures que son frère l’aide à enfiler, non pas qu’elle en ait besoin, mais juste pour le plaisir. Les colères qui s’apaisent à mesure que nous apprenons à la comprendre et que nous regardons à présent moitié attendris, moitié amusés. Le répit, la pause, l’équilibre.

 

Que restera-t-il dans nos mémoires de cette époque sinon le délicieux sentiment que chacun a trouvé sa place au milieu des autres, ni trop serrés, ni trop éloignés? Je n’ai pas oublié leur enfance, je l’ai juste enfouie en moi comme un trésor et mes souvenirs datent d’hier, de leurs rires et de leurs jeux, des cartables jetés dans l’entrée pour courir au jardin, des cerises qui laissent des traces sur les joues et du goût acidulé des framboises sur la langue, des chuchotis de la nuit qui tarde à tomber.

Et danser avec toi sous la pluie

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D’aussi loin que je me souvienne, il a toujours plu le dix-huit juin. Sauf peut-être il y a deux ans, j’avais fait du sorbet à la fraise, on avait posé une bougie dessus, et on l’avait soufflée au jardin.

La vie ne laisse pas de place au hasard : cette enfant est l’enfant de la pluie, l’enfant de mes larmes. L’enfant des adieux, à l’insouciance, au vide, à la facilité, à la vie sans y penser. En même temps qu’elle je suis née, libre, forte, droite. Avec elle j’ai appris qu’on se relève quand on tombe. Et qu’on peut très bien marcher les genoux et les mains écorchés. Avec elle j’ai appris à grandir, j’ai appris à rire. Et qu’on peut très bien chanter quand la vie est méchante.

Elle m’a confié le plus joli rôle de ma vie et chaque jour inlassablement je répète ma partition, avec autant de fausses notes, de couacs et d’égarements qu’au premier jour. Mener le bateau et rester son rivage. Couper les amarres et rester son port d’attache.

Alors au diable les yeux au ciel, les épaules qui se lèvent, les portes qui claquent, cette insouciance que je t’envie parfois malgré moi, les réconciliations deux point zéro, dansons encore une fois sous la pluie veux-tu?