Adelante

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Pour mes cinq ans, un garçon dont j’ai oublié le nom m’a baissé la culotte, dans la cour de récréation. Je n’ai pas bougé. L’institutrice non plus.

 

Le jour de mes dix ans, les pommiers étaient en fleur, au fond du jardin. Les amis remplissaient la maison, nous ferions un jeu de piste. A la fin de l’après-midi, je n’en ai pas cru mes yeux lorsque le camion s’arrêta devant la maison et livra les meubles de ma nouvelle chambre, vue sur le jardin et les pommiers.

 

Je ne me rappelle plus de mes quinze ans.

 

Pour mes vingt ans, j’obtins une note de 13/20 en histoire de la littérature allemande.

 

Le jour de mes vingt-cinq ans, je portais un ensemble pantalon en lin rouge, dans le restaurant italien où j’avais réuni quelques amis.

 

Sur les photos de mes trente ans, en robe rose et blanche devant le massif d’iris du jardin de mes parents, je tiens mon fils nouveau-né devant moi, cachant mes rondeurs de jeune mère.  J’ai acheté des chaussures roses à talons démentiels.

 

Mes trente-cinq ans furent aussi les quarante de mon frère aîné. Il fait chaud, et nous emmenons nos enfants voir les têtards dans les étangs de notre enfance. Mais la petite grenouille verte n’y est plus.

 

J’ai longtemps réfléchi à ce que je voulais faire du jour de mes quarante ans. Il me surprit, en équilibre sur le bout des orteils, sur un fil invisible tissé patiemment tout au long de ces années. Quand on y regarde bien, mes aimés me donnent la main et m’empêchent de tomber. Je n’ai pas peur. J’ai décidé d’en faire un jour ordinaire.

 

Adelante!

 

Les retrouvailles

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Peut-être avais-je oublié comment faire. Peut-être avais-je tout simplement oublié de faire, peut-être avais-je oublié comment simplement être,  depuis toutes ces années -heureuses- à être pour eux.

Depuis quelques mois, je me prépare. Je fais le chemin à l’envers, le chemin vers la source, le chemin vers moi. A la recherche de mon corps et de mon âme, mûris par les années, apaisés. Différents, sans doute, je ne sais plus. Cela n’a pas d’importance. Ces kilomètres de sentiers que je cours ne me mèneront pas vers mes vingt ans, et je ne le regrette pas. Ils m’emmènent doucement vers l’harmonie entre mon corps et mon esprit. Celle que j’ai pris la résolution d’atteindre avant le grand jour.

Je suis prête. Je suis prête, dix jours avant, sereine, pressée presque de pouvoir dire « j’ai quarante ans« .  Mais avant, comme un baroud d’honneur, un pas de côté, une pirouette qui fait tourner mes jupes au feu de la Saint-Jean, aller voir la mer encore une fois de mes trente ans. On devrait toujours aller voir la mer une fois par an, laver son âme au gré des vagues et laisser déborder son trop plein d’eau salée pour ne pas qu’il nous surprenne à marée basse. Une vague après l’autre, comme un pas devant l’autre, toujours avancer, ne jamais renoncer. Demain est un autre jour, une nouvelle décennie comme une nouvelle page blanche à inventer. J’ai hâte.

J’avais oublié comment faire, mais je pars voir la mer en solitaire. Nous avons tant de choses à nous dire, tant de promesses à nous faire.

 

 

 

 

A poil

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J’ai oublié mon téléphone à la maison. C’est un peu comme si je venais bosser en jupe et sans culotte en gros : personne ne le sait mais moi je me sens à poil. (Je te rassure je ne crois pas que ça me soit arrivé un jour.) (je crois que j’aurais remarqué.)

Parce que c’est toujours quand j’ai oublié mon téléphone

-que mon banquier appelle pour me dire que je suis à découvert, du coup il appelle le Jules (pas bonne idée)

-que j’ai un problème de bagnole et qu’il faut qu’on vienne me chercher ici tout de suite (hystérie)

-qu’un de mes gosses se vautre dans la cour de l’école en éparpillant quelques dents au passage ou vomisse sur les Louboutin de sa maîtresse

-que la Loterie Nationale m’aurait bien appelée pour m’annoncer que j’ai gagné un truc avec beaucoup de zéros

-et la valise RTL aussi tant qu’à faire

-que mon mec se met subitement à m’envoyer des sextos susceptibles de me faire profiter de ma pause de midi pour courir chez l’esthéticienne mendier un rendez-vous d’urgence

-que ma nouvelle robe aurait bien mérité un selfie d’ascenseur (voir point « banquier »)

-que la Collégienne veut me faire part d’un truc méga urgent (une fête pour Halloween ou un séjour au ski en février)

-que Mr Moustache aimerait tant me raconter comment vazy il a trop bien crocheté la porte du jardin avec un tournevis vu qu’il a oublié ses clés (rassurant)

-que j’attends un message urgent (l’avis Chronopost de livraison Sarenza)

-que ma copine a besoin que je lui confirme que son ex est un petit con immature, même s’il a toujours un si beau petit cul vu de dos

-que j’ai encore vu une famille de bambis adorables sur ma route et que personne ne va vouloir me croire

-qu’il fait très mouillé dehors et que je voudrais bien savoir si mon appli météo annonce de la pluie

-que j’ai envie de me plaindre de mon travail/ennui/poids/blues/mal de crâne/état de fatigue/envie de vacances/banquier/mec/chef/manque de soleil sur le Twitter des lamentations

-que mes partenaires de Ruzzle se décident enfin à jouer leur partie

-que je deviens quoi sans mes notes de trucs à régler urgents depuis toujours qui le seront encore demain

-que ma mère appelle. Comme une fois par décennie. C’est une erreur. Elle a poussé par inadvertance sur la touche rappel.

-que j’ai un tas de rendez-vous à noter dans mon agenda. Que j’aurai à coup sûr oubliés dès ce soir.

-que toutes mes copines accouchent/m’annoncent leur grossesse/leur rupture/m’en veulent ensuite à mort de ne pas répondre

-que je serais bien allée courir mais ça sert à quoi si je peux pas mesurer ma distance, les calories perdues, et m’en vanter partout?

-que j’ai une alarme « coiffeur demain à 9h » (comme mes cheveux blancs ne suffisaient pas à me le rappeler)

-que ce coucher de soleil aurait été du plus bel effet sur mon Instagram

Contre toute attente, j’ai survécu. Autant traumatisée que consternée qu’autant de ma vie tienne à si peu de grammes de technologie.

 

 

Les eaux troubles

 

 

 

 

 

 

Les images défilent sous nos yeux incrédules, ces images de vies volées, brisées. Ces corps qu’on repêche quand la mer daigne nous les rendre ou qu’on déterre de sous les décombres quand la terre en a fini de trembler. Ces images qu’on ne voulait pas voir, et qui pourtant ne peuvent nous échapper tellement elles sont partout, autour. Ces images qu’il n’est pourtant pas besoin de voir pour imaginer, le pire n’a pas d’échelle finalement. Ces images qu’il n’est pas besoin de voir pour savoir la douleur, la misère ultime, la souffrance, la solitude, l’abandon, la mort. A force de les voir elles ne nous choquent plus, ou si peu. A force de les voir nous ne les voyons plus, fondues dans la masse, identiques de malheur.

 

Les images de corps minces et semblables, de visages lisses et identiques, ventres plats, cuisses fermes et crinières de lionne au vent, beautés éphémères figées sur papier glacé vantent sous nos yeux blasés le dernier maillot, le dernier sac, le dernier shampoing qu’il faut avoir, pour leur ressembler sans doute. On a pris soin de lisser les aspérités, gommer les différences, tout ce qui peut dépasser, déplaire, choquer. Ces images qu’on ne voit plus à force de les voir, à tant de lieues des précédentes, trop, partout, autour, fondues dans la masse. Ces objets dont nous n’avons pas besoin et que nous désirons pourtant, reconnaissons comme signe distinctif de la masse, quelle ironie.

 

Abreuvés d’images nous en oublions d’imaginer, ou est-ce le but avoué, nous éviter de penser. Une image chasse l’autre, celle d’une voiture rutilante remplace avantageusement celle d’un rafiot qui coule, celle de villages effondrés sur leurs habitants, au moins on ne fera pas de cauchemars. Et demain peut-être nous commanderons les dernières tennis en vogue, histoire d’oublier vraiment.

 

Et moi qui freine, qui dis attends, regarde, prends le temps de déguster chaque miette; moi qui me délecte pourtant de la saveur particulière de l’éphémère j’avoue nager en eaux troubles, engluée dans ma propre contradiction j’écarquille les yeux pour ne rien oublier de ce que je vois, pour imaginer ce que je ne préfère pas regarder.

Et chercher mon souffle jusqu’au sommet

Flaine - Coucher de soleil

 

Comme toujours, on a fait les choses à l’envers, remonter les courants ça ne nous fait pas peur, comme si nous en avions besoin pour nous sentir à part. En dehors du monde, nous nous retrouvons enfin, protégés par la bulle que nous formons alors tous les six rassemblés. Comme si nous isoler nous était nécessaire pour rassembler les atomes explosés aux quatre vents de notre tribu. Nous avons rejoint les hauteurs tandis que d’autres cherchaient l’eau bleue.

 

Il y eut le blanc du chalet assorti à la neige, le bleu des entourages de fenêtres assortis au ciel. Des pique-niques sur la terrasse en culotte au soleil. Des fesses posées sur la chaise longue, des montagnes de fromage qui n’aident pas à se relever. Des kilomètres de dénivelée, des défis, des sauts, des half-pipes, des bosses, des têtes plantées dans la poudreuse qui en ressortent hilares. Des chocolats viennois, plein. Du pain jeté aux chocards qui arrivent par dizaines. De la roussette, trop. Un fabuleux cocktail à la fleur d’hibiscus (bon, d’accord, deux). La montagne qui se teinte de rose au soleil couchant. Retrouver enfin mes sensations sur les skis.  Avoir les cuisses qui brûlent, les mollets qui tirent, savourer. Bourrer ses poches de jus de fruits et de goûters pour les enfants, avoir l’air d’un Bibendum mais la vue est si belle d’ici vous ne trouvez pas ? Poser un pied devant l’autre, chercher mon souffle jusqu’au sommet, pendant que dans mon dos douze kilos d’enfant dorment profondément. Voler quelques baisers à l’amoureux qui fait la grimace pour faire rire les enfants, comme toujours. Regarder cinquante-douze fois Kirikou, jusqu’à ce que la musique nous accompagne tous dans les télécabines. Se coucher tôt, dévorer le premier roman de la copine Aude Le Corff, vite avant que le second ne sorte, il était temps. Acheter des tartelettes aux noix, aux framboises, aux myrtilles, au citron pour le goûter, quand on leur a fait croire qu’on allait juste chercher du lait. Devoir descendre aux urgences un soir, mais s’arrêter pour regarder le fabuleux coucher de soleil, alternative à la peur. Se mettre en pause, raccorder son esprit et son corps. Faire un peu la morale à l’ado qui affiche une moue blasée – ouvre les yeux sur ta chance, s’il te plaît. Les flocons de neige accrochés dans ses boucles comme des confettis. Prendre de la hauteur. Laisser les tracas en bas. Avoir oublié passeport et chéquier, en rire.

Voilà. Une semaine de petits bonheurs tout simples, une semaine à six,  une semaine qui vaut tout l’or du monde.

 

Protest, Comptoir des Montagnes, Rossignol vintage et Nordica

 

Flaine Les Grandes Platières 2500

 

Flaine -  Le Hameau scandinave

 

 

Flaine Serpentine

 

Le Golf de Flaine
Le chocolat viennois de l'Epicea, sur la Faust, le meilleur du monde

 

 

Mont Blanc - Flaine les Grandes Platières 2500

Que dans le bleu des mers

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T’as vu? C’était pas si dur finalement. Y avait pas de quoi en faire toute une montagne. Et puis, on te l’a dit, les plus hautes montagnes se gravissent comme les petites: à petit pas.

T’as réussi. T’en doutais? Mais pourquoi? T’as toujours réussi. Plus ou moins bien, avec plus ou moins de casse, c’est vrai. Et alors? Qu’est-ce que ça change? Et puis, on ne parle pas d’échec, mais d’expérience. Ca aussi, on te l’a dit, en même temps que de sécher tes larmes et redresser la tête, il y a longtemps.

Pourquoi tu t’en fais, de tes erreurs? Est-ce si grave? Elles ne blessent personne, sauf ton amour-propre. T’auras bientôt oublié. C’est pas la peine de t’en souvenir, de toute façon.

Avance, ne regarde pas en arrière. Il sera toujours temps plus tard, bien plus tard, de faire le bilan, quand, par la force des choses ou de l’âge, tu ne pourras plus aller de l’avant. Tu verras alors que tu seras bien plus indulgente sur ton parcours que maintenant. je suis sûre qu’il y aura même un peu de tendresse dans ton regard délavé.

Respire. L’apnée n’est belle que dans le bleu des mers. Souffle, crie, tempête, mais respire: tu es vivante. C’était pas si dur, je te l’avais bien dit. Mesure ta chance, et savoure la. Touche la du doigt, au lieu de te lamenter. Tu perds ton temps. Chante, puisque tu n’as pas de vraie raison de pleurer. Emerveille-toi. Laisse rentrer la lumière.

Tu vois? c’était pas si dur.

 

Les apparences

Petit matin frais du 8 avril 2015

 

Rien n’a changé depuis une semaine et pourtant la vie semble plus légère. Le quotidien est, de manière passagère, un peu plus dur encore, et pourtant nous trouvons la force de continuer, de rire et de faire mille projets pour cette année un peu particulière.

Qu’il est dur le lever depuis dix jours et pourtant assister au lever du soleil chaque matin lave l’âme et les yeux qui peinent à s’ouvrir. Tandis que la radio déverse ses flots de mauvaises nouvelles, mon regard s’évade vers le soleil qui joue à cache-cache avec les collines, révélant la dentelle encore noire des arbres pour qui le printemps n’a pas encore sonné, faisant fondre le givre qui blanchit les campagnes.

Le soir à mon retour, le festival de couleurs chatoyantes du ciel  m’accompagne le long de la route. En quelques minutes le spectacle est fini, mais la nuit ne vient pas encore, pas tout de suite. Tout me paraît alors plus simple qu’il y a quelques semaines. Il faudra bien enchaîner les devoirs, les repas, les douches, les histoires, les baisers et les couchers, mais cette heure qu’on nous a chipé l’autre dimanche, je crois qu’elle est là chaque soir, au moment où l’on en a le plus besoin, allégeant nos vies, laissant ouverts les volets pour profiter des dernières secondes de clarté.

Douce illusion qui change tout, tout n’est qu’affaire d’apparences.