Au temps des cerises

Louise ♥

 

On dit que la jeunesse n’a qu’un temps, peut-être est-ce là la raison de ma réticence. On dit que l’âge c’est dans la tête, mais comment faire lorsque le chiffre sur le passeport nous semble étranger.

Il me reste quatre petits mois pour apprivoiser ce nouveau chiffre, cette nouvelle décennie, mes quarante ans. Je ne sais pas si je le vis mal, je sais juste que cela me paraît absurde. Quarante ans, la bonne blague.

J’aime l’idée de m’y préparer, de faire la paix avec ma tête, avec mon corps, qui n’est plus le même qu’à vingt, forcément. De profiter de ce début d’année pour faire le ménage de ce qui me pèse, me ralentit, brouille les pistes et ma vue. D’aborder la quarantaine comme une page vierge.

Ta vie commence à peine, m’a dit ma mère samedi, alors qu’elle-même fêtait ses soixante-et-onze ans.

2015, c’est l’année moins, c’est l’année moi. Une année pour me retrouver, après toutes ces années à être pour eux, à eux. Une année à voler quelques secondes, puis quelques minutes, quelques heures, et enfin quelques jours au quotidien. Une année chrysalide.

Je crois que je vais adorer avoir quarante ans. Quand je serai prête. Dans quatre mois, j’espère.  Au temps des cerises.

Les tiroirs

 

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Elle égrène les dates, comme autant de cailloux blancs posés dans ses livres d’histoire depuis la sixième. Elle connaît les périodes, les styles d’architecture, l’ordre et les numéros des républiques, le petit nom de Napoléon, les grandes batailles et les petites victoires, le jour de De Gaulle et l’école de Jules Ferry.

Elle sait les montagnes et les fleuves, le port de Shanghaï et le désert qui avance, les capitales, explique les pays pauvres et les pays émergents, les échanges commerciaux et la mondialisation.

Elle fait danser les triangles et les droites parallèles, énonce les théorèmes et croise les perpendiculaires. Elle calcule les racines carrées et les produits en croix, jongle avec les équations en x et déjoue les problèmes de robinets, de clôtures ou de trains.

Elle accorde ses participes passés, conjugue au plus que parfait, déjoue les pièges de la grammaire et ceux de l’orthographe, aligne les mots et construit des histoires sur les thèmes farfelus imposés.

Elle tourne un peu son crayon dans l’air, réajuste ses lunettes qu’elle ne porte plus qu’en classe, regarde quelques secondes par la fenêtre, avant de recourber le dos sur sa copie. Aujourd’hui, c’est brevet blanc.

Toutes ces choses que je ne lui ai pas apprises sont maintenant bien rangées dans sa tête, avant, pour certaines, d’être oubliées au fond d’un tiroir, ressorties un jour d’épiphanie, ou pas du tout. Et je n’y suis pour rien, et très heureuse qu’il en soit ainsi. Moi, je me contente du flou, de l’indéfinissable, de l’incompréhensible, de l’indicible, de l’impossible, de ce que l’on ne peut effleurer même du bout des doigts, du plus grand que nous, de l’incroyable, du détail, de l’infiniment petit, de l’inutile, du melting-pot des sentiments…

Je me demande à quoi doivent ressembler ces tiroirs-là dans sa tête. Sans doute au joyeux foutoir de sa chambre.

 

Polyphonies

les pivoines de Louise <3

 

 

Les rues se sont vidées, chacun est rentré chez soi et le chœur faiblit maintenant, laissant résonner quelques voix discordantes, assourdies il y a quelques jours par la masse de la réponse émotionnelle.

Aujourd’hui ces voix s’élèvent, nous conjurant de réfléchir par nous-mêmes. Certains ont été assassinés pour ce qu’ils faisaient, d’autres pour ce qu’ils étaient, ce qui me bouleverse au-delà de tout.

La liberté d’expression, ce n’est pas oser enfin parler de green smoothie ou d’allaitement sur son blog sans craindre qu’une autre anonyme vienne nous apprendre la vie, comme j’ai pu le lire. Ce n’est pas écrire deux phrases pour tenter de justifier que oui, la vie et le business continuent – même si c’est vrai – il faut juste assumer.

La liberté d’expression, c’est oser questionner, dire la nuance, se démarquer de la masse. La liberté d’expression, ce n’est pas faire la file dans son kiosque pour acheter un journal qu’on n’a jamais ouvert auparavant, rentrer chez soi et l’instagramer, check, got it, se donner bonne conscience à peu de frais, passer à autre chose. C’est oser s’opposer face à tous les préjugés, c’est s’élever contre les injustices. Au-delà des morts aujourd’hui symboles, nous ne sommes pas, quoi que nous puissions prétendre et égoïstement ressentir, les premières victimes de ces événements tragiques. Encore une fois, nos frères subiront longtemps notre rancœur, nos regards.

Aujourd’hui se pose la question de savoir ce que nous allons faire de tout ça. Enfin ! Passé le temps légitime du deuil et de l’émotion, voir l’évidence qui était là, juste sous nos yeux. Réfléchir n’est pas cautionner. Que ceux d’en haut continuent à nous armer jusqu’aux dents s’ils en ont envie, cela ne prouve qu’une chose, c’est qu’ils n’ont décidément rien compris. Nous ne voulons plus vivre les uns contre les autres, mais les uns avec les autres. Les armes n’ont jamais remplacé avantageusement les mots, les engagements.

Avant de crier nos droits, nos libertés, souvenons-nous que la nôtre s’arrête là où celle de l’autre commence. Autrement dit, s’il existe une seule limite à la liberté, c’est celle du respect. Oui nous avons le droit de caricaturer, oui nous avons le devoir d’entendre la blessure.

Pourquoi ne puis-je apprendre à mes enfants qu’au nom du principe de liberté d’expression, ils auraient le droit de ricaner de leur petit copain roux en le traitant de Poil de Carotte ? Parce que ça ne se fait pas, parce que c’est méchant, même si on dit après que c’est pour rire, parce que c’est insulter, parce que ce n’est pas respecter l’autre dans son intégrité et sa différence, parce que ce n’est pas ça, vivre ensemble. Parce que les lois et leur subtilité, ça leur passe bien au-dessus, alors autant commencer par la politesse.

Vivre ensemble, c’est reconnaître notre non-universalité culturelle. En finir avec le sentiment de supériorité franco-français et laisser une place à l’autre. Ses différences nous enrichissent. Nos bras ouverts ne nous dépouillent pas, mais nous grandissent. Parler ensemble, pour mieux se comprendre.

Le travail d’éducation de la tolérance et de la connaissance de l’autre il est à faire chez chacun de nous, pas que chez ceux qu’on considère moins éduqués. m’a écrit une amie chère (qui m’a également conseillé certains des billets qui se cachent derrière les liens ci-dessus et que je vous supplie de lire).

La vie est un lendemain de fête

Pannacotta au sirop de guimauve de Louise ♥

 

On a dû se mettre debout derrière nos chaises et faire silence parce des gens ont été tués avec des fusils à leur travail qui était dessiner.

 

J’aurais aimé attendre un peu avant de te parler de tout ça. Que retombe l’émotion – pas l’indignation. J’aurais aimé te le dire avec mes mots. Te dire ce que moi j’en pense, quand j’aurai pris assez de distance pour savoir moi-même quoi en penser exactement. Tu as six ans, il n’y avait aucune urgence pour t’apprendre la barbarie.

J’aurais aimé attendre, pour pouvoir t’expliquer qu’on croit tellement, en France, qu’on peut rire de tout, et que tout le monde pense –ou doit penser- comme nous, qu’on en oublie que certains – quels qu’ils soient – ont mal quand on se moque d’eux. Et que c’est naturel, humain, compréhensible. Même si rien ne justifie la violence.

J’aurais aimé attendre, et te dire tout ça moi-même, avec mes mots, parce que je connais tes peurs.

J’aurais aimé que tout ça décante un peu, ne plus entendre n’importe quoi, réactions épidermiques livrées brutes, prendre le temps de poser les mots justes, avec toute la distance nécessaire.

J’aurais aimé attendre, pour être bien sûre que tous ces gens dans les rues n’auront rien oublié de leurs jolies promesses demain et que le monde dans lequel tu grandiras sera fait de tolérance, que demain tu n’entendras pas à nouveau que tout cela est de leur faute, qu’ils sont trop nombreux, et puis, ils ne vivent, ils ne pensent, ils ne mangent pas comme nous. Que demain les portes de partout ne leur seront plus fermées rien que sur base de leur nom qui respire le soleil et la terre rouge, et qu’on respectera leur différence sans chercher à l’annihiler. Qu’on se rendra compte que l’autre n’est pas soi, et que c’est ça aussi le respecter.

Je ne t’aurais rien caché. Mais j’aurais voulu attendre et te protéger des idées toutes faites, des réponses trop rapides. Connaître ce que ta maîtresse allait te dire, toi qui, à six ans c’est normal, bois chacune de ses paroles. J’aurais aimé parler avec toi plutôt que de t’imposer le silence. Mais apparemment, il était urgent de ne te projeter dans cette réalité de grands. Mais tu sais, ce serait trop facile de croire que dans ce monde, il y a d’un côté les bons, et de l’autre les méchants.

L’année moins

 

 

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Je me souviens ces dernières années, ces derniers janviers, avoir souhaité sur ces pages une meilleure année à tous ceux qui passent par ici. Parce que bon an, mal an, parfois avec l’aide de nos petites lunettes roses pour mieux voir, même dans les années longues et difficiles il y a des trèves, du joli – et au pire nos échecs ne sont que des expériences si on en tire les apprentissages qui s’imposent. On apprend de nos larmes certainement autant que de nos rires qui filent comme des étoiles sans qu’on prenne le temps, souvent, de faire le voeu qu’ils durent toujours. Nos larmes, elles, restent souvent ces cailloux blancs sur le chemin quand on regarde en arrière.

Alors bien sûr, j’aimerais que le cru 2015 soit encore meilleur que le précédent. Mais en vouloir toujours plus, c’est oublier de savourer l’instant présent, de graver les petits bonheurs qui font les grandes joies.

Cette année, je nous souhaite moins. Moins de larmes, moins de cris, moins de jours difficiles, moins de nuits d’insomnie et d’angoisses. Moins de peurs qui paralysent, moins de soucis qui réveillent, moins de mots durs qui abîment. Moins de portes claquées, moins de kilos peut-être, s’ils sont le signe de la lourdeur de l’âme. Moins d’envies de se rouler en boule sous la couette en attendant que ça passe. Moins de consommation irraisonnée, moins de froid aux mains même si le coeur est chaud, moins de choses qui encombrent, moins de désirs qui passent aussitôt qu’ils sont remplacés par le suivant, moins de besoins qu’on se crée artificiellement. Moins de chagrins, moins de peines, moins de plaies, même si celles d’argent ne sont pas mortelles. Moins de moments de découragement, moins de trahisons, moins de goûts amers dans la bouche, moins de mauvais souvenirs. Moins de conflits et de tablettes de chocolat vides. Moins d’impuissance. Moins de bêtise. Moins de contradictions, moins de frustrations, moins de nuages noirs, moins d’orages, moins de tempêtes.

Tellement plus de légèreté, tellement plus d’essentiel.

Une belle et douce année 2015 à tous qui passez ici, plus ou moins souvent, plus ou moins discrètement.

Mentalo d’Or 2014

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Pom pom pom pom.

Ca y est, t’as instagrammé ton sapin, pile avant qu’il ne perde ses premières aiguilles?

 

Tousse, tousse, un deux.

Après délibération du jury (moi), et de longues nuits d’études qualitatives à traîner sur les internets, les Mentalo d’Or 2014 ont été décernés à l’unanimité des voix (je fais très bien ma mère).

Tenue de gala (pyjama en pilou, chaussettes duveteuses et plaid sur les épaules) et rafraîchissements (des litres d’infusion Coin du Feu) étaient bien sûr de rigueur lors de la cérémonie de remise des précieuses décorations (une feuille de menthe séchée), pour lesquelles ni votes pipés, ni trafic d’influence, ni fausse modestie, ni coups de stilettos dans les tibias, ni hi-hi-je-ne-mange-pas-de-ce-pain-là-mais-quand-même-si-vous-pouviez-voter-pour-moi ne furent à déplorer. Crédit crépitement: les bûches dans la cheminée.

 

 

Dans la catégorie cuisine

A Blanc Coco, pour son cheesecake au mojito, et tout le reste, si beau, si bon

Dans la catégorie chroniques et bavardages

A ma compère de toujours La Mère Joie, évidemment, pour son retour inespéré

A Caroline, Le Plus Bel Age est un carnet de pépites précieuses et de photos douces

A Milena, pour sa pensée toujours positive et sa zénitude

A Armelle, pour son franc-parler, son cran, son énergie

A So… le chat aux 14 vies qui se prenait pour Marilyn Monroe, pour sa sincérité

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Dans la catégorie révélations de l’année

Au collectif des Moukraines à la Glaviouse, parce que certaines choses qui sont dites là-bas ne le sont nulle part ailleurs

A Vio la Vilaine, pour sa jeunesse insolente

A Papa Lion, le roi de la vanne et de la savane

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Dans la catégorie jolies choses et futilités

A Mlle Pouic, pour le vernis à paillettes et les gâteaux Barbapapa

A May, pour se souvenir des jolies choses, toujours (et pour les semainiers sur mon frigo)

A Maddie the Coonhound, juste pour le plaisir

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Les lauréats de 2011, la cuvée 2012  et le cru 2013 ont bien sûr été disqualifiés d’office, mais ils n’ont absolument pas démérité cette année encore, pour la plupart d’entre eux. Certains ont même sacrément bonifié.

A la mesure des possibles

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On avait dit qu’on prendrait le temps, le temps de quoi on ne sait plus déjà, le temps de souffler un peu, d’étirer les derniers jours de l’année jusqu’à la corde, de boire ses nuits jusqu’à la lie, et puis on n’a eu le temps de rien. Le temps de se battre en vain, cloués au lit, contre des armées de virus et de microbes est toujours du temps perdu – même quand notre seule ambition avouée était de fusionner avec les plumes.

On s’est dit qu’on ne pouvait pas être le 24 décembre, impossible, il faisait bien trop gris, bien trop mouillé, et pourtant nous étions là, rassemblés comme il y a si longtemps, à chercher une place dans le salon devenu trop petit, à finir cette histoire recommencée trois fois au gré des arrivées et du chapon au citron qui fume un peu tu ne trouves pas, à ensevelir sous les rires les cadavres des derniers jours, des derniers mois.

Ma filleule de huit ans m’a écrit ce matin Marraine j’ai vu le pull que tu as tricoté à mon papa (en 1997 selon toute vraisemblance, ndlr)  et je me demandais si tu voudrais bien me faire une robe et j’ai ri de tant de candeur, peut-être devrais-je envisager la taille 18 ans, moi qui n’ai pas terminé d’écharpe depuis si longtemps?

On avait dit qu’on ferait tellement de choses de ces deux jours, et finalement on était très contents de nos six photophores à base de verres de yaourts recyclés et de cartes de voeux ajourées de petits anges et d’étoiles.

Etre heureux n’est-ce pas parfois simplement réduire ses aspirations à la mesure des possibles?