A droite sur la photo

Tu te souviens de moi ? J’étais  au premier rang, à ta droite, sur la photo de classe de l’école de T. Les cheveux blonds, un peu trop longs, comme tout le monde à cette époque. Un pull jacquard, bien sûr. Il y avait du soleil ce jour-là, et sur la photo je cligne un peu des yeux. Tu étais déjà plus grande que moi. Derrière toi, notre maître avait dû se mettre sur la pointe des pieds, et ça se voit sur la photo. J’aimerais beaucoup te revoir. Ne te méprends pas. Je me suis marié, j’ai eu deux filles. J’habite la maison de mes parents. Tu vois, je n’ai pas beaucoup bougé, contrairement à toi. Je suis devenu ingénieur, comme prévu. Mon père est décédé l’année dernière. Ma mère a pris sa retraite et a préféré une maison plus petite, de plain-pied.  Te souviens-tu encore de nos parties de cache-cache dans les bois ?  Il y a trente ans. Trente ans ! J’ai eu du mal à te retrouver. Pourquoi ne réponds-tu pas ? Ce serait pourtant chouette de se revoir, je pense, après toutes ces années. Je suis curieux de savoir ce que tu es devenue. Pourquoi tu es partie. Je passe tous les jours devant notre école. Je dépose mes filles un peu plus loin, sous les marronniers du boulevard. J’ai revu tes parents l’année dernière, à l’enterrement de mon père. Je me suis dit qu’on devrait organiser des retrouvailles, pourquoi pas? Pourquoi ne réponds-tu pas?

 

***

 

Bien sûr que je me souviens de toi. De nos duels pour être le meilleur de la classe, en dernière année. J’avais gagné, de justesse. J’étais meilleure que toi au saut en hauteur, aussi, mais c’était facile, j’étais bien plus grande que toi. Je me souviens de cette photo. Il y avait du soleil, et dans l’air, ce parfum de fin d’enfance, avant que nous nous égaillions tous dans les collèges de la grande ville, cette excitation d’être les grands pour quelques heures encore. Les grandes vacances qui arrivaient. Je pourrais encore citer tous les noms de nos camarades, dans l’ordre, rien qu’en repensant à cette photo. Six filles, dix-huit garçons. Deux Valérie, deux Nathalie, une Stéphanie, et puis moi. Dans l’angle de la photo, on aperçoit le bâtiment des toilettes, dehors. Ce qu’on avait froid l’hiver. Il fallait traverser la cour verglacée. Il n’y avait pas de lumière, on emmenait toujours une camarade. Elle tenait la porte et passait son pied dessous, on appuyait dessus du nôtre, signal pour nous libérer. En arrière-plan, l’immense tilleul dont les racines soulevaient les dalles de béton de la cour. C’est la troisième fois que tu m’écris. Je ne te répondrai pas cette fois encore. Ni jamais, je pense. Je n’ai pas envie de te revoir. Ne te méprends pas. Je ne veux pas gâcher nos souvenirs. Je ne veux pas te voir vieilli, je ne veux pas savoir si finalement tu es devenu plus grand que moi, trente ans après. Je ne veux pas que ton image me renvoie la mienne, mon visage fatigué par les nuits sans sommeil, l’enfance envolée, ce souvenir de soleil dans les yeux. Moi aussi je me suis mariée, j’ai eu des enfants. Quatre. Et je suis partie, toujours plus loin. J’étouffais. Je ne pouvais pas rester là. Je préfère avoir la nostalgie aujourd’hui de la grande ville que de l’avoir vu se métamorphoser, avec plus ou moins de réussite parfois. Je veux laisser tout ça intact dans ma mémoire. Google ne te dira rien de moi, et je n’ai aucun mal à résister aux sirènes de Facebook. Je ne veux pas te revoir, ni toi, ni les deux Nathalie, les deux Valérie, ni Stéphanie, ni personne. Je vais de l’avant. Je ne fais jamais demi-tour, je ne regarde jamais en arrière. Je n’ai rien oublié. J’ai classé sans suite.

 

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On gardera de l’automne

On oubliera  de novembre la douce mélancolie qui nous envahit et le corps qui s’alourdit et rechigne un peu plus chaque matin. La fatigue immense et l’impression de tunnel sans fin. L’obscurité. Le travail qui déshumanise, les collègues qui tombent comme au combat et les gâteaux aux pommes du vendredi qui ne suffisent plus. La migraine. Les migraines, trop.  Les larmes dans le noir. La solitude au milieu des autres. L’appel qu’on attend et qui ne vient pas. Les ciels si gris qu’on croit qu’il va neiger. Le brouillard. Le temps qui file.

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On gardera de cet automne le bruit du vent dans la charpente et le nez qu’on écrase sur les fenêtres que vient fracasser la pluie. La valse des feuilles jaunes et rouges qui tourbillonnent et recouvrent les chemins, craquant sous nos pas. La lumière folle folle folle du soleil rasant dans les sous-bois. La terre molle qui s’accroche à nos baskets. La récolte des pommes et des noix, les mains noircies par le brou. Le parfum de la cannelle et des pommes qui cuisent dans le four. L’odeur envoûtante du roiboos de Noël ouvert de plus en plus tôt chaque année. L’enfant qui réclame chaque jour le pèlerinage annuel d’achat du sapin de l’autre côté de la frontière, les spéculations sur notre destination de Noël, les plus grands tentant d’un air faussement détaché d’en savoir plus, les plus petits rêvant tout éveillés d’avions et de destinations lointaines. Leur surprise et leurs yeux réjouis, leurs joues rosies quand ils bravent leur peur et défient leurs cousines sur les manèges les plus fous qui éclairent soudain la nuit tombée bien trop vite. La délicieuse brûlure des croustillons et le sucre glace qui colle aux doigts et neige le menton.  L’odeur du pain qui cuit, les courges qu’on détaille en cubes à quatre mains, pendant que deux autres, les plus petites, se chargent de les jeter dans la casserole. La musique, toujours la musique, qui sort de chaque chambre et envahit la maison. Les tablées de dix ou de vingt, la première raclette, et le feu qui crépite dans la cheminée. Les pieds nus sur la peau de mouton. Le pyjama doudou qu’on enfile à dix-sept heures parce qu’il fait déjà noir. Les mailles vieux rose qui glissent sur les aiguilles en rêvant d’ailleurs, de lumière et de temps. Une petite fille qui récite inlassablement l’alphabet, partout, tout le temps. La perspective d’une journée jacuzzi entre amies et l’énergie qui, je l’espère, reviendra pour affronter l’hiver, le vrai.
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Lune

Elle était là, immense et si proche. Ronde, obèse. D’un beau jaune orangé dans la nuit qui n’en finit pas de s’étirer, elle se cachait soudain derrière une colline, une forêt, changeant de côté. Impossible à capturer. Le soir venu, elle était revenue, légèrement voilée, les contours vaguement flous. Avec les enfants, nous sommes restés un moment sur la terrasse à l’observer, malgré le froid piquant, avant de rentrer. Tout le monde en parlait, à la radio, dans les journaux.

La lune, astre obscène, éclaire la scène

On lui prête les légendes les plus folles, elle fait monter les eaux et ferait naître les enfants, changerait les chiens en loups et les hommes en assassins. Et pourtant, d’un bout à l’autre de la planète, hier soir, nous avions le nez en l’air. Etrange lien qui nous lie depuis des millénaires, dernière constante de nos vies qui tanguent, chaque soir au rendez-vous. N’est-ce pas là le secret de cette fascination partagée?

On nous dit que c’est une question de perspective. On nous dit qu’elle sera là demain à nouveau, et qu’une dizaine de kilomètres sur un total de trois cent cinquante mille ne fera aucune différence. Moi j’aime penser qu’hier soir, l’humanité entière communiait – on enviait ceux dont la vue était plus belle, on criait vaguement à la blague,  après tout, nous ne changerons jamais. Ca tombe bien, la lune non plus. La lune s’en fout, la lune n’appartient à personne. Nul ne peut en revendiquer la création, ni la découverte. Elle est là, astre immuable, insaisissable.  L’essentiel n’est-il pas que pour une fois, nous prenions quelques instants pour regarder tous ensemble dans la même direction?

 


Et la nuit me prendra

Je ferme la porte doucement et plus encore que le froid, la nuit me saisit. J’avais oublié. Oublié la nuit trop longue qui grignote et déborde un peu plus chaque jour. Je réveille la voiture, allume les phares, les essuie-glace, la radio et puis surtout le chauffage. Sur les bas-côtés un renard file une dernière fois, mes yeux scrutent l’obscurité à la recherche des biches qui traversent si souvent ma route sans prévenir. Je croise d’autres matinaux sur la route étroite qui traverse la forêt, je me serre sur le côté en priant pour que cette fois encore ça passe et leurs feux m’éblouissent, j’ai juste le temps de voir les arbres plier sous le vent d’automne, lâcher leurs feuilles rousses comme des confettis géants.

J’ai perdu mes repères, oublié les tournants que j’emprunte pourtant chaque jour depuis des années. Les carrefours arrivent un peu trop vite, je reconnais à peine les embranchements pourtant familiers – et en tout cas, au dernier moment. La radio n’en finit pas d’égrener ses mauvaises nouvelles et je ne l’entends plus, tous mes sens en éveil, concentrée sur ma conduite. Il y a quelques jours encore ce chemin quotidien me semblait simple, mais ce matin le brouillard m’angoisse, et me rappelle que bientôt la neige et la glace seront là, recouvrant la route, effaçant les repères un peu plus encore.

L’automne est là et glace les vignes qui jaunissent à vue d’oeil chaque matin, bientôt tout ne sera plus que noir et blanc, nuances de gris, vie entre parenthèses, léger malaise qui me gagne et me plonge dans la torpeur et les maux sans doute imaginaires. Bientôt, dans quelques jours à peine,la nuit me prendra aussi sur le chemin du retour. Hibernation de survie, repli au coin du feu, la mélancolie m’envahit doucement et inexorablement chaque année à l’entrée de novembre.

 

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J’attends l’aube

Je ne dors pas. Je guette. J’écoute ta respiration, parfois régulière, parfois secouée de quintes de toux sèche. Ta tête sur mon bras, mon nez dans tes cheveux, je ne sens même pas l’engourdissement me gagner. Je ne dormirai pas. Je ne suis plus à une nuit près tu sais. Ca n’est pas bien grave. Ton corps est bouillant sous mes mains, je sens ton haleine chargée de microbes. Sans doute demain, ou après-demain, serai-je malade à mon tour. Peu m’importe. Dans le silence de la nuit me reviennent ces heures interminables de solitude avec toi, il n’y a pas si longtemps, et pourtant une éternité. Je souris. Ma toute petite, mon immense, enroulée en boule tu tiens encore dans mes bras, mais plus pour longtemps. J’écoute les craquements de la charpente, le vent dans les feuilles qui s’accrochent encore au tilleul des voisins, la pluie qui frappe les dalles lisses de la terrasse, ton coeur qui bat un peu trop vite. J’attends l’aube pour me défaire de ton étreinte, sans un bruit je me glisserai hors du lit, et reprendrai le cours de la vie. Je n’aurai pas dormi. Une nuit de plus, je ne fais plus le compte, parce que ça m’est égal. Parce que je crois que j’ai appris à les aimer, ces nuits avec toi.  Parce que dans ces heures sombres, tu ne t’échappes pas en riant, tu ne t’en vas pas en chantant, tu ne grandis pas trop vite, tu ne conjugues pas au subjonctif présent, tu restes auprès de moi, si près que nous ne faisons qu’un, mon enfant, comme autrefois.  Dans quelques heures, ta soeur dira que le lit des parents est magique, puisque dedans on n’a plus mal, on est guéri, et on arrive à s’endormir. Dors et guéris, je veille sur toi. Je veille.

 
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