Deux euros cinquante

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Pour la première fois j’ai noirci les petites cases, celles qui vendent du rêve pour deux euros cinquante. Ca n’a pas manqué, quelques minutes après, je me suis prise à imaginer ce que serait ma vie si … Je ne crois pas que j’aimerais gagner la grosse somme, celle qui bouleverse la vie. Moi, je voudrais juste alléger la mienne. Effacer la ligne crédit, effacer la ligne soucis. Ecrire des lignes de voyages, de bleu de mer de sommets de montagnes de rires d’enfants qui résonnent dans les vallées. Des lignes de mes rêves enfermés dans un tiroir mais surtout étendre le champ de leurs possibles. Ouvrir la porte et même les fenêtres à leurs folies.

Je me poserais là et je les regarderais grandir, je les presserais un peu pour la forme mais plus parce qu’une autre vie loin d’eux m’attend chaque matin jusqu’au soir. Je verrais leur sourire quand je leur dirais qu’on va prendre l’avion pour la première fois. Je déteste l’avion mais ils semblent tellement impatients. On irait en Corse pour les vacances parce cela leur semble le bout du monde connu et le comble de l’exotisme. Bien sûr j’acquiescerais, je ne suis pas loin de penser la même chose.

L’avantage des rêves à taille humaine c’est qu’on peut y croire pour de bon – et travailler à en réaliser quelques-uns. L’argent ne fait pas le bonheur, mais deux euros cinquante le prix du rêve ça n’est pas grand-chose. Petit plaisir coupable à peu de frais. Peut-on acheter du temps supplémentaire et du rab de jours heureux ? Reste-t-on soi-même quand ce qui fait le sel de nos jours n’est plus?

En attendant je prie pour que rien ne change puisque cela me terrifie. Danseuse sur ses pointes, funambule sur son fil, patineuse en plein triple lutz, je retiens mon souffle avant que le tourbillon ne nous entraîne.

 

Aux beaux jours

Hier, en mai 2011

 

Tu as senti? Cet air un peu plus doux que d’habitude, ce rayon de soleil qui parvient à réchauffer ton visage?

Tu as entendu? Ce cri reconnaissable entre tous, serait-il possible qu’elles soient déjà de retour, formant dans le ciel leurs V interminables?

Le merle remplit le jardin de ses vocalises. L’écureuil s’enhardit au milieu de la pelouse. Les mésanges se disputent les dernières boules de saindoux accrochées au volet de la cuisine et l’immense bonhomme de neige n’est plus qu’un vague souvenir sur l’herbe aplatie.

Tu as oublié tes gants et ton écharpe et tu n’as même pas eu froid. Les jours rallongent imperceptiblement et mon cœur s’allège lui aussi. Je n’ai jamais été un oiseau de nuit. La nuit la douce chaleur de la maison m’appelle et me garde à l’intérieur, à l’heure où le chien devient loup je me presse au dedans et me serre contre la cheminée, trop tard il est trop tard pour entreprendre. Bientôt l’heure d’été signera la libération, les portes que l’on ouvre à toute volée en laissant s’engouffrer le parfum des cerisiers en fleurs, les promenades d’après dîner les palabres sur la terrasse au soleil couchant le dos contre les vieilles pierres encore chaudes. Alors reprendra la vie et de mes mains sortiront à nouveau les mots qui peinent à franchir les couches qui me séparent du monde. Alors je sortirai de ma torpeur. Alors tout me paraîtra plus simple et plus léger, moins pressé, vite vite avant la nuit qui m’oppresse. Aux beaux jours tout semble plus facile, tu ne trouves pas?

Bientôt ce sera le temps du rose des magnolias, du jaune du colza, des pétales de cerisier qui volent au vent comme les confettis du carnaval, l’odeur entêtante des lilas les couleurs qui hurlent et chassent le gris de nos rétines, bientôt ce sera le temps des projets, bientôt la vie reprendra ses droits. Il a encore neigé hier, mais je m’emploie à l’oublier.

 

Dix ans le bleu océan de tes yeux

Vacances, j’oublie tout. Qu’il est bon de ne rien faire. Illusion ô illusion de ces jours où on prend le temps d’être tellement heureux que les choses avancent sans qu’on y pense. Le temps de préparer un repas élaboré, de dresser une jolie table, de décorer un gâteau en secret dans la cuisine. D’accueillir les amis qui emplissent progressivement la maison les mains encore pleines de sucre glace et les pantoufles aux pieds -zut. Oui, j’ai laissé pousser mes cheveux, on ne s’est plus vus depuis tout ce temps ?

De chanter, trois fois de suite pour qu’il se souvienne de ce jour où il a eu dix ans moins un jour et où nous étions tous rassemblés pour lui, un joyeux anniversaire à chaque fois plus mal assuré et fissuré de rires, mais qu’importe, plus tard, bien plus tard il dira, des étoiles dans les yeux, ils ont chanté trois fois pour moi, rien que pour moi. Le temps de prolonger la soirée encore, parce que ce serait dommage de se quitter comme ça, et puis, il reste du vin et du gâteau, je vous en prie, venez donc.

S’autoriser à traîner plus que de raison, ce n’est pas si grave après tout si tout n’est pas rangé ce soir puisqu’il reste encore demain, et après.

La nuit venue, charger discrètement le coffre de la voiture, les réveiller avant l’aurore sans leur révéler notre destination et filer voir le soleil se lever sur la montagne, chausser les skis dévaler les pistes de slalom et se fabriquer encore des souvenirs à six, des crêpes qui font des moustaches de chocolat qu’on efface en se frottant le museau dans la neige. Il aime tant la neige. S’arrêter sur le bord de la route pour quelques photos encore qu’on enverra aux grands-parents, mettre Nostalgie et brailler tous ensemble Aline, pour qu’elle revienne, rentrer se coucher fourbus et heureux, graver l’image de ses yeux bleu océan qui brillent un peu trop ce soir.

 

gâteau d'anniversaire Lapins Crétins

 

Dans les silences entre les notes

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On a d’abord pensé que ça n’avait pas d’importance. Que la vie parfois prend des chemins de traverse, et que l’accepter, c’est arrêter de vouloir tout contrôler pour se laisser, parfois, porter par les flots qui auraient pu nous noyer autrefois.

On ne savait pas bien quoi faire de ces sentiments, en vérité. On les a tus, longtemps. Et puis c’était lui, et puis c’était moi, moi et elle. Et il fallait avancer, surtout, reconstruire sur les ruines encore fumantes, éviter de regarder en arrière, éviter de regarder en bas. Se lancer, advienne que pourra. Plonger.

Dans les contes de fées ou les romans pas chers, ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants, dès la page 150. Nous, on a écrit des brouillons, effacé, tenté en vain de repasser sur l’écriture ancienne. Déchiré, recommencé. Mouillé nos taies d’oreiller de larmes de ne pas y arriver. Failli renoncer. Compris enfin que rien ne serait jamais acquis, et que l’important n’est pas ces cailloux sur lesquels on trébuche, mais l’horizon qu’il faut toujours regarder, un peu comme quand on apprend à rouler à vélo. Et chaque matin écrire quelques lignes de cette histoire qui nous appartient, sans gommer les ratures. Chercher le mot juste, longtemps, pester parfois de ne pas le trouver. Laisser passer du temps et revenir corriger une faute, améliorer une tournure. Ne rien écrire quand le cœur n’y est pas, la musique des mots est aussi dans les espaces entre les lignes comme celle de Mozart dans les silences entre les notes. Ne jamais oublier que l’inspiration peut-être demain aura fui, alors écrire tant qu’il en est encore temps ces choses de notre vie.

Page 1400, ils sont heureux et ont beaucoup d’enfants.

Le vide plus grand que ton rire

02fevrier

 

On a attendu le bus quarante minutes en se gelant les pieds, je ne sais pas pourquoi je ne suis pas partie en te laissant là. J’imaginais mes orteils bleus mais peu m’importait, je te voyais si belle, avec ta capuche à moumoute et tes cheveux fous qui s’en échappaient. Le bus a fini par arriver et je t’ai embrassée, tu souriais, et puis tu sentais si bon.

Je suis partie avant que le bus démarre, avant même que tu ne montes dedans je crois, j’avais trop froid.  Je n’ai pas pleuré, il est presque temps que je me fasse à tes absences. Oh, je sais bien que je reviens toujours sur le même sujet, tu sais, c’est l’âge qui veut ça. Le mien, d’abord, et puis le tien, surtout.

Pour une fois, j’ai eu peur pour toi. Pas que tu ne te couvres pas, pas que tu oublies d’aller faire pipi, comme cette autre mère a demandé publiquement à sa fille de quinze ans consternée, en ponctuant sans attendre la réponse d’un « oh la la ces ados ça ne pense à rien! » qui me fait encore sourire douze heures plus tard, pas que tu ne dormes pas assez, pas que tu ne manges pas bien ou oublies de changer de culotte. Peur que tu ne reviennes pas. A cause de la neige, du verglas, un peu, mais pas que. Peut-être parce qu’un jour, tu ne reviendras vraiment pas, parce que le jour sera vraiment venu. Alors j’ai fixé cette image de toi dans ma mémoire, comme si c’était la dernière fois. Pour apprivoiser l’idée.

J’assume. J’assume d’exagérer, de surjouer, d’en faire des caisses. Ce n’est qu’une petite semaine à la montagne, mais ça n’a rien à voir avec la durée, ni la distance.  Tu vois, c’est parce que je sais que nos jours heureux sont comptés que je les chéris autant. Je m’y prends tôt, afin d’être prête quand tu l’auras décidé. Parce que le vide que tu laisses est plus grand que ton rire.

Au temps des cerises

Louise ♥

 

On dit que la jeunesse n’a qu’un temps, peut-être est-ce là la raison de ma réticence. On dit que l’âge c’est dans la tête, mais comment faire lorsque le chiffre sur le passeport nous semble étranger.

Il me reste quatre petits mois pour apprivoiser ce nouveau chiffre, cette nouvelle décennie, mes quarante ans. Je ne sais pas si je le vis mal, je sais juste que cela me paraît absurde. Quarante ans, la bonne blague.

J’aime l’idée de m’y préparer, de faire la paix avec ma tête, avec mon corps, qui n’est plus le même qu’à vingt, forcément. De profiter de ce début d’année pour faire le ménage de ce qui me pèse, me ralentit, brouille les pistes et ma vue. D’aborder la quarantaine comme une page vierge.

Ta vie commence à peine, m’a dit ma mère samedi, alors qu’elle-même fêtait ses soixante-et-onze ans.

2015, c’est l’année moins, c’est l’année moi. Une année pour me retrouver, après toutes ces années à être pour eux, à eux. Une année à voler quelques secondes, puis quelques minutes, quelques heures, et enfin quelques jours au quotidien. Une année chrysalide.

Je crois que je vais adorer avoir quarante ans. Quand je serai prête. Dans quatre mois, j’espère.  Au temps des cerises.

Les tiroirs

 

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Elle égrène les dates, comme autant de cailloux blancs posés dans ses livres d’histoire depuis la sixième. Elle connaît les périodes, les styles d’architecture, l’ordre et les numéros des républiques, le petit nom de Napoléon, les grandes batailles et les petites victoires, le jour de De Gaulle et l’école de Jules Ferry.

Elle sait les montagnes et les fleuves, le port de Shanghaï et le désert qui avance, les capitales, explique les pays pauvres et les pays émergents, les échanges commerciaux et la mondialisation.

Elle fait danser les triangles et les droites parallèles, énonce les théorèmes et croise les perpendiculaires. Elle calcule les racines carrées et les produits en croix, jongle avec les équations en x et déjoue les problèmes de robinets, de clôtures ou de trains.

Elle accorde ses participes passés, conjugue au plus que parfait, déjoue les pièges de la grammaire et ceux de l’orthographe, aligne les mots et construit des histoires sur les thèmes farfelus imposés.

Elle tourne un peu son crayon dans l’air, réajuste ses lunettes qu’elle ne porte plus qu’en classe, regarde quelques secondes par la fenêtre, avant de recourber le dos sur sa copie. Aujourd’hui, c’est brevet blanc.

Toutes ces choses que je ne lui ai pas apprises sont maintenant bien rangées dans sa tête, avant, pour certaines, d’être oubliées au fond d’un tiroir, ressorties un jour d’épiphanie, ou pas du tout. Et je n’y suis pour rien, et très heureuse qu’il en soit ainsi. Moi, je me contente du flou, de l’indéfinissable, de l’incompréhensible, de l’indicible, de l’impossible, de ce que l’on ne peut effleurer même du bout des doigts, du plus grand que nous, de l’incroyable, du détail, de l’infiniment petit, de l’inutile, du melting-pot des sentiments…

Je me demande à quoi doivent ressembler ces tiroirs-là dans sa tête. Sans doute au joyeux foutoir de sa chambre.