Quelque part du côté de nos coeurs

C’était comment Noël, c’était différent, c’était doux et chaud dedans, si froid dehors, c’était nous. C’était leurs rires et nos danses, nos jeux et sa victoire, inattendue. Ce n’était rien d’obligé, rien de conventionnel. On était en chaussettes, on a oublié notre promesse de regarder un film, collés serrés tous les cinq sur le canapé bleu qui en a vu d’autres, parce que le temps a filé trop vite derrière nos volets baissés. On a monté le son, on a chanté, la petite a dit qu’on allait me ranger dans la cuisine vu que je chantais comme une casserole, et on a ri – et chanté – encore plus fort, stone le monde est stone, c’était pas très joyeux ça non, mais la joie était ailleurs, quelque part du côté de nos coeurs.

Il y avait de la glace au dessert, et on a dit houlala c’est froid, vivement demain les croissants chauds et puis le cacao fait avec du vrai chocolat, puisqu’il paraît que c’est jour de fête. J’ai dit la vraie fête, c’est tous ces jours sans travailler, on va les employer à être heureux, à ne faire que des choses qui nous plaisent, à être ensemble pour de vrai sans compter les minutes. Alors on a été voir les lanternes,  on est allés au restaurant comme les grands, on a mangé des croque-monsieur beurrés des deux côtés, c’est la tradition, et bu du thé de folie chez l’amie la plus chouette de Lorraine. On a traîné en pyjama plus qu’il ne se doit, tenté de retrouver le feeling d’autrefois au Master Mind, découvert Dixit en famille (je vous le conseille), pris la route du nord et c’était bien trop long. On a fait tinter nos verres, trinqué au présent, puisque merde, on n’a qu’une vie, c’était écrit blanc sur noir sur le t-shirt noir de sous le sapin somptueux.

Et puis comme toujours on a couru en famille, on a bien failli mourir évidemment, mais nos rires, mais nos rires. Quand il fut temps de rentrer, on a remis la musique pour chanter, et décidé que Send me an Angel était le plus beau slow du monde un peu, pour le jour où, on ne sait jamais.

 

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Hors-saison

J’entre dans l’eau, elle est fraîche.

J’ai posé mes vêtements sur un rocher et je me suis avancée sans hésiter. Le froid mord brièvement mes cuisses, anesthésie la douleur. Bientôt je ne la sens plus. Je suis seule au monde, nue, et libre. Je danse avec le soleil qui rase l’eau transparente, je ris, la vie est faite de détours, mais elle est si jolie parfois. Souvent. Je mesure ma chance, vraiment.

Je n’ai pas envie de sortir de l’eau , de briser la magie de ce moment, alors je nage un peu vers le large, pas aussi loin que cet été, quand je rêvais de fuite en avant, d’évasion. J’entends mon prénom, je ris encore, sors moi de là si tu peux. Tu ne peux pas. Je choisirai le moment. de me remettre sur mes pieds sur la roche chauffée par le soleil. De revenir vers le rivage. De renaître à la vie. Tout cela, tu ne t’en doutes pas, tu me regardes danser dans l’eau, et tu souris.

Je n’ai même pas eu froid, je ne veux pas de la serviette que tu me tends, je veux sentir les rayons du soleil de la fin d’après-midi caresser ma peau, l’éclairer de ses reflets dorés. Frissonner un peu. Graver cet instant dans ma mémoire. Eternité.

Les jours suivants, je retournerai dans l’eau, chaque jour un peu plus fraîche en cette fin de novembre, retrouver la morsure, me sentir vivante à nouveau. Tu n’en sauras rien, de ce qui se jouait derrière mes rires.

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L’entre deux mers

Fluctuat, fluctuat nec mergitur. Entre deux eaux. Entre deux mers. Je déploie mes ailes mais mes plumes sont froissées. Je respire la brume chargée d’iode, mes alvéoles frémissent au parfum caractéristique du vent mêlé d’algues, ça sent l’enfance et les pantalons mouillés, le sable froid qui râpe les pieds quand il faut renfiler les chaussettes, la soupe du marchand dans sa camionnette d’un autre temps, ding ding ding tomates boulettes ce midi, si ce n’est pas l’enfance ça mais qu’est-ce donc.

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J’aime toujours autant voir glisser les cerfs-volants le long de leur fil invisible, j’aime les vifs, ceux qui font des acrobaties dignes de la patrouille de France (juste de l’autre côté de la dune) sous les mains expertes d’à peine une dizaine d’années ; j’aime aussi celui qui flotte, nonchalant, traînant derrière lui son ruban dansant. Je me mouille toujours les pieds en franchissant les baïnes à marée basse, je ramasse toujours autant de coquillages qu’il faudra bien jeter un jour, le plus vite possible, avant que leur odeur ne devienne insoutenable – il est loin le temps où ma mère les lavait. Je ramène toujours autant de sable dans mes poches, dans mes chaussures, dans mes cheveux. Mais je ne saute plus du haut des dunes, je ne descends plus le mur de la digue en courant comme autrefois. Je ne fais plus de roues sur la plage, je n’imite plus les mouettes sur le brise-lames.

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Je ne sais pas si j’ai enfin grandi, peut-être. Face au vent, je me tiens là, offrant mon visage à la douce chaleur des derniers rayons. Libre. Un peu sonnée, mais là.

Mon cœur oscille entre deux mers, celle de l’enfance et celle lointaine. Leurs bleus se ressemblent quand le soleil y met du sien et toutes deux m’apaisent. Je regarde les vagues pendant des heures, éternel recommencement d’une oscillation jamais semblable à la précédente. Quand je ne les vois pas j’écoute de mon lit leur mugissement dans la nuit, baie vitrée grande ouverte malgré le froid de novembre. Et je marche, poings fermés dans mes poches, le long du mur, le long de l’eau, peu m’importe, si ce n’est le mouvement.

Au loin les cris des mouettes se mêlent à ceux des enfants, bientôt nous quitterons le sable humide pour une gaufre toute chaude, sur le chemin du retour. Nous croiserons quelques courageux pêcheurs de crevettes, et verrons les chalutiers s’éloigner dans la nuit noire.

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Les dernières fois

Il y a eu la dernière fois que j’ai monté l’escalier. J’ai compté chaque marche, il y en avait quatorze, et puis deux mètres, et puis encore une, en pierre, très haute, le couloir, et encore deux, bancales, attendant d’être refaites. La dernière fois que je suis allée dans leurs chambres, celle avec la porte qu’on ne fermait jamais pour mieux les entendre parler dans leur sommeil, celle qu’on avait trop souvent claquée, autrefois, celle avec le panneau « défense d’entrer sans autorisation (sauf les parents) ».

Le dernier repas, la dernière fois qu’on s’assied ensemble à cette table, eux et moi. Elle leur sera trop grande désormais. Le dernier thé du soir, les derniers rituels. Le linge qu’on décroche au jardin, pour la dernière fois, l’escalier recouvert de mousse. La porte qui frotte un peu. Le coup d’oeil dans le miroir, en passant.

La dernière nuit, avec ses ombres et ses fantômes, son insomnie et son silence. La dernière douche, qu’on avait choisie, puis construite ensemble. J’ai monté la température jusqu’à la brûlûre, pour ne jamais oublier. Le dernier regard qu’on jette sur toutes ces choses qu’on laisse. Bien sûr qu’il ne s’agissait que d’objets, bien sûr que tout cela se remplace, mais nos souvenirs? Ceux qu’on a mis des années à bâtir? Faudrait-il faire le tri, en deux colonnes, les heureux, les moins heureux? Faudrait-il en effacer, en ranger? Ou plutôt les garder, les chérir, parce qu’ils sont seize ans de vie?

Le dernier regard par la fenêtre. Le clapotis bleu turquoise de la piscine, le film mental de leurs concours de bombes, de leurs premières brasses, leurs premiers plongeons, ils étaient si fiers (et nous aussi), les fêtes, les amis, ceux qui ne savent pas encore, ceux qui s’en iront, pensant que seul on est moins fréquentable qu’à deux, ou pour ne pas devoir choisir leur camp. Il n’est pas facile de n’avoir rien vu venir.

J’ai emballé encore quelques affaires, dérisoires, et j’ai fermé la porte pour la dernière fois derrière moi. Une dernière fois, avant toutes les premières fois qui m’attendaient.

Et puis marcher, marcher encore, dans cet automne flamboyant. Adelante!

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Dans ma main encore serrée les fleurs d’immortelle

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On devrait toujours aller voir la mer.

 

J’ai traîné le futon derrière moi dans l’escalier, il était si lourd, j’ai pensé que tout ça serait plus dur que prévu.  J’ai choisi une jolie housse de couette. Elle sentait l’air frais du jardin où elle avait séché, elle sentait les promesses de l’été, le temps où l’on faisait croire que tout allait bien.

J’ai fait le lit, tout était joué, ce nouvel endroit à moi, j’allais l’apprivoiser, puis ensuite d’autres. Une page qu’on tourne, une autre, vierge, où tout reste à écrire. Le lumière du jour qu’on aperçoit au bout du tunnel, après trop de nuits d’insomnies, de doutes et de questions.

 

On devrait toujours aller voir la mer. A défaut, les étoiles.

 

J’ai fermé la porte de la chambre et jamais je ne m’étais sentie aussi forte malgré les ruines à mes pieds. Cette force en moi, de toujours marcher tout droit, indifférente aux écorchures sur mes jambes, revenait tout doucement. J’ai fait le plan dans ma tête, un pas après l’autre, étape après étape. J’y arriverais, parce qu’après tout je m’étais toujours relevée. Parce qu’aussi, je n’étais plus seule. Les petites nuits, les petites heures, personne n’en meurt. Au petit jour quand le sommeil m’a enfin surprise, dans ma main encore serrée les fleurs d’immortelle,  j’ai su que tout irait bien.

 

On devrait toujours aller voir la mer. A défaut, les étoiles. Au mieux, les deux.