Les mots

Il y avait ces mots à signer dans le carnet de correspondance, à moins qu’on ne dise cahier de liaison puisque tout change, deux fois les mêmes avec les cases à cocher pour être bien sûrs que chaque enfant reçoive la bonne saucisse lors de la fête, après tout elles sont soeurs mais rien ne les oblige à préférer toutes deux les casse-croûtes un peu mous à ceux un peu trop grillés, juste après s’être trémoussées sur des musiques qui font danser quand on oublie d’en écouter les paroles, sous l’oeil fier mais un peu humide des papas, devant le trop plein de mascara qui dégouline des mamans. Je ne sais pas pourquoi ça nous chamboule tant, et toujours aussi efficacement les années passant.

Il y avait aussi cette phrase laconique, deux fois toujours, qui les a fait ce matin choisir avec soin leur plus jolie robe, et même leur plus jolie culotte des fois que ça se verrait qui sait. Elles, au moins. Et moi, de fait. Elles ont réclamé qui une tresse, qui une fleur dans les cheveux. Tenté de négocier un soupçon de fard à paupières et soyons fou du vernis à ongles, mais pour ça on n’avait plus le temps puisque le temps des bouchons et du travail qui commence trop tôt est revenu.

Il y avait ce matin un peu plus d’excitation encore dans leur pas, et bien plus de têtes bien peignées et de gamins endimanchés dans la cour de l’école. Peut-être un noeud papillon ou une robe blanche échappés des dernières communions, avec pour recommandation de ne pas se salir, ce qu’ils oublieraient bien vite au premier ballon qui volerait par là.

Ce matin, c’est la photo de classe, disait le mot en double exemplaire. Celle où ils sont tous si mignons qu’ils font oublier le chahut organisé la veille dans la classe. Celle où il y a toujours un camarade pour regarder ailleurs, fermer les yeux ou faire une grimace au moment critique. Parfois même des oreilles de lapin à l’enfant timide assis devant qui ne se doute de rien et dont les parents fulmineront quelques heures durant. Celle qu’on ramène comme un trésor avant de l’oublier dans un tiroir pour une décennie ou deux. Qu’on retrouve à l’occasion d’un déménagement et qu’on regarde avec tendresse, vestige d’un temps édenté et heureux, et la mémoire des noms et des histoires nous joue des tours tandis que notre doigt défile sur les visages.

 

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Juste avant

Sur la photo, je souris, quoiqu’un peu crispée. Tout va bien. en apparence. Je suis heureuse, ça faisait si longtemps que je reportais ce voyage, et puis voilà, sur un coup de tête, ma fille, l’amie, Londres. Elle a dit, en montrant l’appareil Polaroid, il n’y aura qu’une prise. Ensuite, elle a compté jusqu’à trois, et nous volions pour quelques centièmes de secondes, fragments d’éternité capturés sur la pellicule. La photo est réussie, aérienne. Comme une preuve de la vie d’avant. Avant la chute. Avant le choc, violent, du corps qui entre soudain en collision avec l’âme.

 

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De cette autre il me reste une photo, sur un coin de table, de ce Polaroid. Une autre porte mon visage, mes vêtements, mon sourire. Avant que je ne déborde, que je ne surgisse. Avant que je n’apprenne la douleur, la patience. Les nuits sans sommeil et les jours au ralenti. La solitude du chemin, de la souffrance qui ne se voit pas, ne se ressent pas à l’extérieur. La distance à l’Autre, pour mieux me retrouver. Le silence de la forêt, chaque jour, où je réapprends à respirer, suivi du goûter joyeusement chahuté quand les enfants rentrent de l’école. Les miettes des gâteaux, l’odeur de la brioche. Les rayons du soleil ou le feu qui crépite les jours de pluie. Et la vie qui avance, toujours, mais plus doucement.

Est-ce une obsession de chercher du sens aux événements? Je pense qu’il n’y a pas de hasard. La vie me l’a rappelé, et je lui en suis reconnaissante. Il fallait sans doute que je tombe pour prendre le temps de me réparer. Il fallait sans doute que la blessure soit physique puisque je refusais de voir mon âme en face. Le chemin est long et la fêlure, bien présente. Je ne sais pas très bien quoi faire de tout ça, de ces trois mois de parenthèse. Du puzzle éparpillé à mes pieds. Ca viendra.

 

 

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Ressac

Il n’a pas aimé ses amis. Elle a rangé le petit carnet d’adresses jaune à spirale dans le premier tiroir de la commode, celle dont les tiroirs coincent un peu.

Il n’a pas aimé le repas. Elle a pris un mouchoir.

Il n’a pas aimé sa réponse. Elle a mis du plâtre sur le trou du mur, un poster sur la porte abîmée.

Il n’a pas aimé son retard. Elle a mis de l’eau froide.

Il a dit pardon, je ne sais plus ce que je fais.

Il n’a pas aimé sa nouvelle robe. Elle a mis de la glace.

Il a dit pardon, mais c’est toi, aussi, à être trop sexy.

Il n’a pas aimé son silence, quand il est rentré au petit matin, et avec lui les effluves d’une nuit étrangère. Elle a mis de l’arnica.

Il a dit pardon, mais bien sûr que je t’aime.

Il n’a pas aimé qu’elle parle un peu longtemps au téléphone. Elle a mis du fond de teint.

Il a dit pardon, mais c’est à croire que je n’existe plus pour toi.

Il n’a pas aimé qu’elle pleure, pour un rien, encore une fois, comme d’habitude, comme trop souvent. Elle a mis un pull, avec les manches longues, sur lesquelles elle tirait nerveusement,  en plein été.

Il a dit pardon, mais tu m’agaces, aussi, à être hystérique, il fallait bien que tu te calmes.

Il n’a pas aimé qu’elle sorte de la cuisine et fasse un geste instinctif pour protéger son visage. Elle a ajusté sa frange sur sa joue, en regardant vers le bas, pour profiter de l’ombre, a ajouté des lunettes de soleil.

Il a dit pardon, mais j’ai cru que tu allais me frapper.

Il n’a pas aimé qu’elle rie, il n’a pas aimé qu’elle chante, il n’a pas aimé que la voisine demande si tout allait bien, il n’a pas aimé le regard du boulanger, du pharmacien. Il n’a pas aimé que le bébé pleure. Elle a mis un foulard autour de son cou.

Il n’a plus dit pardon.

Le bébé a pleuré plus fort.

 

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A droite sur la photo

Tu te souviens de moi ? J’étais  au premier rang, à ta droite, sur la photo de classe de l’école de T. Les cheveux blonds, un peu trop longs, comme tout le monde à cette époque. Un pull jacquard, bien sûr. Il y avait du soleil ce jour-là, et sur la photo je cligne un peu des yeux. Tu étais déjà plus grande que moi. Derrière toi, notre maître avait dû se mettre sur la pointe des pieds, et ça se voit sur la photo. J’aimerais beaucoup te revoir. Ne te méprends pas. Je me suis marié, j’ai eu deux filles. J’habite la maison de mes parents. Tu vois, je n’ai pas beaucoup bougé, contrairement à toi. Je suis devenu ingénieur, comme prévu. Mon père est décédé l’année dernière. Ma mère a pris sa retraite et a préféré une maison plus petite, de plain-pied.  Te souviens-tu encore de nos parties de cache-cache dans les bois ?  Il y a trente ans. Trente ans ! J’ai eu du mal à te retrouver. Pourquoi ne réponds-tu pas ? Ce serait pourtant chouette de se revoir, je pense, après toutes ces années. Je suis curieux de savoir ce que tu es devenue. Pourquoi tu es partie. Je passe tous les jours devant notre école. Je dépose mes filles un peu plus loin, sous les marronniers du boulevard. J’ai revu tes parents l’année dernière, à l’enterrement de mon père. Je me suis dit qu’on devrait organiser des retrouvailles, pourquoi pas? Pourquoi ne réponds-tu pas?

 

***

 

Bien sûr que je me souviens de toi. De nos duels pour être le meilleur de la classe, en dernière année. J’avais gagné, de justesse. J’étais meilleure que toi au saut en hauteur, aussi, mais c’était facile, j’étais bien plus grande que toi. Je me souviens de cette photo. Il y avait du soleil, et dans l’air, ce parfum de fin d’enfance, avant que nous nous égaillions tous dans les collèges de la grande ville, cette excitation d’être les grands pour quelques heures encore. Les grandes vacances qui arrivaient. Je pourrais encore citer tous les noms de nos camarades, dans l’ordre, rien qu’en repensant à cette photo. Six filles, dix-huit garçons. Deux Valérie, deux Nathalie, une Stéphanie, et puis moi. Dans l’angle de la photo, on aperçoit le bâtiment des toilettes, dehors. Ce qu’on avait froid l’hiver. Il fallait traverser la cour verglacée. Il n’y avait pas de lumière, on emmenait toujours une camarade. Elle tenait la porte et passait son pied dessous, on appuyait dessus du nôtre, signal pour nous libérer. En arrière-plan, l’immense tilleul dont les racines soulevaient les dalles de béton de la cour. C’est la troisième fois que tu m’écris. Je ne te répondrai pas cette fois encore. Ni jamais, je pense. Je n’ai pas envie de te revoir. Ne te méprends pas. Je ne veux pas gâcher nos souvenirs. Je ne veux pas te voir vieilli, je ne veux pas savoir si finalement tu es devenu plus grand que moi, trente ans après. Je ne veux pas que ton image me renvoie la mienne, mon visage fatigué par les nuits sans sommeil, l’enfance envolée, ce souvenir de soleil dans les yeux. Moi aussi je me suis mariée, j’ai eu des enfants. Quatre. Et je suis partie, toujours plus loin. J’étouffais. Je ne pouvais pas rester là. Je préfère avoir la nostalgie aujourd’hui de la grande ville que de l’avoir vu se métamorphoser, avec plus ou moins de réussite parfois. Je veux laisser tout ça intact dans ma mémoire. Google ne te dira rien de moi, et je n’ai aucun mal à résister aux sirènes de Facebook. Je ne veux pas te revoir, ni toi, ni les deux Nathalie, les deux Valérie, ni Stéphanie, ni personne. Je vais de l’avant. Je ne fais jamais demi-tour, je ne regarde jamais en arrière. Je n’ai rien oublié. J’ai classé sans suite.

 

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On gardera de l’automne

On oubliera  de novembre la douce mélancolie qui nous envahit et le corps qui s’alourdit et rechigne un peu plus chaque matin. La fatigue immense et l’impression de tunnel sans fin. L’obscurité. Le travail qui déshumanise, les collègues qui tombent comme au combat et les gâteaux aux pommes du vendredi qui ne suffisent plus. La migraine. Les migraines, trop.  Les larmes dans le noir. La solitude au milieu des autres. L’appel qu’on attend et qui ne vient pas. Les ciels si gris qu’on croit qu’il va neiger. Le brouillard. Le temps qui file.

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On gardera de cet automne le bruit du vent dans la charpente et le nez qu’on écrase sur les fenêtres que vient fracasser la pluie. La valse des feuilles jaunes et rouges qui tourbillonnent et recouvrent les chemins, craquant sous nos pas. La lumière folle folle folle du soleil rasant dans les sous-bois. La terre molle qui s’accroche à nos baskets. La récolte des pommes et des noix, les mains noircies par le brou. Le parfum de la cannelle et des pommes qui cuisent dans le four. L’odeur envoûtante du roiboos de Noël ouvert de plus en plus tôt chaque année. L’enfant qui réclame chaque jour le pèlerinage annuel d’achat du sapin de l’autre côté de la frontière, les spéculations sur notre destination de Noël, les plus grands tentant d’un air faussement détaché d’en savoir plus, les plus petits rêvant tout éveillés d’avions et de destinations lointaines. Leur surprise et leurs yeux réjouis, leurs joues rosies quand ils bravent leur peur et défient leurs cousines sur les manèges les plus fous qui éclairent soudain la nuit tombée bien trop vite. La délicieuse brûlure des croustillons et le sucre glace qui colle aux doigts et neige le menton.  L’odeur du pain qui cuit, les courges qu’on détaille en cubes à quatre mains, pendant que deux autres, les plus petites, se chargent de les jeter dans la casserole. La musique, toujours la musique, qui sort de chaque chambre et envahit la maison. Les tablées de dix ou de vingt, la première raclette, et le feu qui crépite dans la cheminée. Les pieds nus sur la peau de mouton. Le pyjama doudou qu’on enfile à dix-sept heures parce qu’il fait déjà noir. Les mailles vieux rose qui glissent sur les aiguilles en rêvant d’ailleurs, de lumière et de temps. Une petite fille qui récite inlassablement l’alphabet, partout, tout le temps. La perspective d’une journée jacuzzi entre amies et l’énergie qui, je l’espère, reviendra pour affronter l’hiver, le vrai.
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