La fêlure

La vérité, c’est que parfois, les lunettes roses sont cassées. La vérité, c’est que parfois les jambes n’en peuvent plus de courir, les bras de porter, la tête de tout organiser, la voilà la vérité. On peut très bien passer une année à s’accommoder du temps qui passe et ignorer les petits signes qui ne trompent pas. On peut très bien prétendre que toujours plus, plus haut, plus vite, plus fort. Et un jour admettre qu’on s’était trompée, qu’on avait – un peu, beaucoup – présumé de ses forces. Accepter de l’avouer, enfin, au pied du mur. Etre sonnée par le choc. Plus que de raison, parce qu’on était bien au-dessus de ça, voyons.

L’homme du soir a dit vous couperez les journées en deux, puisqu’on ne peut se soustraire durablement au monde. La première moitié sera votre bon plaisir, la seconde, celui des autres. 

La fille du vendredi a dit des choses justes et cash comme toujours, on était pourtant mardi mais elle ne pouvait pas mieux tomber, et j’ai tellement ri que je me suis extirpée du lit où je m’étais réfugiée.

La fille de l’île a dit reprends donc du thé et du chocolat, on ne peut pas être sur tous les chantiers (je crois bien qu’elle a dit merdiers, en vrai) à la fois. 

Comme une élève appliquée, j’ai compté sur mes doigts quatre jours, quatre choses que je ne prends jamais le temps de faire. Un restaurant chaleureux avec l’amoureux, une sieste,  un musée, un rendez-vous chez le coiffeur. J’ai mangé, lu et dormi, contemplé Miró longtemps, changé imperceptiblement de cheveux. C’était bien, c’était bon, j’ai eu l’illusion que le temps s’étirait à nouveau à sa juste valeur. J’ai eu l’impression d’exister, d’être moi et non celle que je suis pour les autres. Mais je n’avais pas encore trouvé la clé, rien de tout cela n’avait l’effet magique escompté, un peu comme, enfant, on attend trop le jour de son anniversaire, et soudain il est là, identique au jour d’avant, intense déception.

 

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Je me cherchais moi, mes désirs et mes rêves, et puis encore une fois, la réponse est venue d’ailleurs, de ce cadeau merveilleux que peuvent vous faire des enfants musiciens, les vôtres, si possible, sans s’en douter une seule seconde, un dimanche après-midi, dans le choeur d’une église, parce que la petite ville de province n’a pas de salle assez grande. Essayez, vous verrez.

L’âme lavée par le son lancinant du canon de cordes, les notes virevoltantes des flûtes, des pianos, les voix claires et pures,  je suis rentrée neuve. On était dimanche soir, il était temps de sortir de cette apnée, de se mettre en pyjama, et de faire des gaufres. Un kilo de farine, douze oeufs. Et renaître enfin, pour quelque temps, riche d’avoir compris que l’invincibilité n’existe pas.


Une elfe

Il faisait si froid ce matin de janvier-là, un peu comme aujourd’hui. Etait-ce vraiment janvier d’ailleurs, je ne sais plus. Je ne sais plus si les trottoirs étaient blancs, je me rappelle lui avoir dit de m’attendre dans le couloir de la bibliothèque, surtout pas dehors, elle qui vient du sud, elle qui par chance ce jour-là croiserait mes pas. J’ai dit j’aurai une écharpe à étoiles et je suis assez grande, elle a dit j’aurai des bottines à franges et je suis toute petite. Quand je suis arrivée elle était là, petite elfe emmitouflée, c’était notre première fois, une première fois comme une centième. Nous avons parlé longtemps, de la vie d’ici, du froid et du ciel trop souvent si gris, de sa vie à elle, de sa chance d’être nomade au gré des vents. De l’image de soi et de l’importance de se faire la paix, grand chantier moderne des filles d’aujourd’hui, de l’indulgence nécessaire, du hasard des rencontres et du regard sur la vie. J’aime tellement le sien, son credo, son mantra que je l’ai adopté tout de suite, il y a bien longtemps, quand nos vies ne se croisaient encore que sur les écrans : Se souvenir des belles choses. Toujours.

 

Photo chipée sur le joli Instagram de Vie de Miettes

 

Alors oui, on voit, on entend  tellement de choses terribles qu’on peut choisir de s’en préserver. Cela ne veut pas dire qu’on n’affronte plus le quotidien, le réel. Mais a-t-on besoin de voir la misère et le malheur et la mort pour y croire ? Ne passons-nous pas trop de temps à voir des choses, plutôt qu’à en vivre ?

Alors non, la vie n’est pas que jolie, c’est vrai, on en parle assez souvent, vous et moi, ici, des larmes et des questions, de ceux qui s’en vont et du chagrin. Mais je reste, après toutes ces années à écrire ici, persuadée que chercher le joli, l’humain, l’émouvant, le touchant chaque jour dans les petites choses, même les plus tristes, les plus dures, est une discipline, une survie. Et oui, je préférerai toujours m’émouvoir de la douceur qui émane d’une photo, de la beauté d’un ciel rougissant, plutôt que de regarder le gris : il est là sous mes yeux, le plus souvent, dès que je tourne la tête vers la fenêtre.

Et May, petite elfe si jeune encore, l’a compris bien avant moi, que la vie est un chapelet de souvenirs que nous choisissons de composer avec les pierres les plus précieuses. Que la vie est facétieuse, souvent, si on sait accueillir les surprises qu’elle nous envoie, pour nous qui ne sommes pas à plaindre si on y regarde bien.

Alors c’était une évidence, parce qu’elle a ce regard que j’aime sur les choses, et de l’or au bout des doigts, qu’un jour, comme ça, je lui ai demandé de la douceur, du blanc, du vert, de la pureté, de l’espace, et le résultat, vous l’avez sous les yeux, ici, tout autour. Et moi, j’ai envie, comme on étrenne un nouveau cahier le jour de la rentrée, d’y écrire des choses jolies, jolies comme une elfe.

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Merci tellement, May, pour cette jolie aventure ♥


Le miroir

Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle, demande-t-elle, et c’est toujours une autre. Miroir, mon beau miroir, tandis que ses yeux scrutent son image et se désespèrent. Miroir, mon beau miroir, pourquoi ne sommes-nous pas toutes pareilles, lisses et belles, identiques et impersonnelles ? Et le miroir de répondre, tes imperfections naturelles font ton mystère, cultive-le, c’est ce qui fait de toi une personne à nulle autre pareille.

Justement, miroir, dit-elle, j’aimerais passer inaperçue mais que l’on me regarde, j’aimerais être banale et pourtant unique, j’aimerais être juste normale et pourtant exceptionnelle, j’aimerais tant leur ressembler et pourquoi ce nez ? Qui est la plus belle et c’est toujours une autre qui a les cheveux, les mains, les yeux que je veux, tellement fort parfois que je ne me vois plus moi. Je ne suis ni belle ni jolie, je suis moi et je ne suis rien, je me sens moche, les autres les autres comprends-tu miroir ?

Et le miroir de répondre, on ne peut tout lisser, tout rendre pareil quel ennui, pourquoi vous faire semblables alors qu’au-dedans vous êtes la richesse de la diversité ? Comprendras-tu cela avant de trouver l’être qui te complète, qui t’aimera parce que tu es différente et donc unique ?

Miroir, ô miroir, il paraît que les docteurs, les lasers, les bistouris rendent la vie plus belle et le monde merveilleux. Ils vous endorment et puis effacent l’infâmie, adoucissent l’injustice.

Et le miroir de répondre, ceux-là sont des vendeurs de rêve, des marchands d’utopie. Crois-tu que tu changeras ce que tu es en gommant ce que personne ne voit ? Je ne vois, comme les autres, pas un nez, une bouche, des yeux, des cheveux comme toi. Je vois la vie, je vois la grandeur de ton âme, je vois le bouillonnement de l’insolente jeunesse, je vois les questions du troisième millénaire, mais je ne vois pas d’imperfection, petite fille. Tout ce que je vois te rend belle, mais je vois bien que je ne te convaincs pas ce soir. Alors laisse le temps faire son oeuvre et l’indulgence te bercer, laisse-toi le temps de t’apprivoiser puisque tu ne peux tout changer, laisse-toi aimer et être aimée. La voilà ta beauté.

 

Crédit Photo: Louise Cerise (un blog (d)étonnant à découvrir)

Les yeux dans l’Atlantique

C’était étrange ce déjeuner en terrasse un vingt-six décembre mais comme c’était doux de tourner son visage à la chaleur des rayons longs d’hiver. La marée remontait doucement et le vieux port sous nos yeux reprenait vie à son tour. Il n’y a, décidément, pas de hasard.

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La grande avait un peu râlé, les vieux avec vos surprises vous m’emmerdez, et bien sûr je n’avais pas pu lui expliquer pourquoi il nous fallait revenir, pourquoi c’était important. Puis, comme nous, subjuguée par la beauté, elle s’était laissé prendre au jeu de l’océan sur l’âme et s’était adoucie.

 

A l’entrée dans la ville, nous nous étions tus, au fur et à mesure que nous reconnaissions les lieux. Nous n’en avions jamais reparlé, mais il était impossible qu’il ne s’en souvienne pas comme moi, malgré les années, de ce jour où tout avait vacillé, où il m’avait fallu décider de ce que serait ma vie. Les enfants sur nos traces, ou courant devant nous, nous avons parcouru les rues pavées désertes à la faveur des jours fériés, retrouvé l’endroit exact. Nous avions refait le chemin de nos vies à l’envers, comme s’il avait fallu toutes ces années pour apprivoiser ce soir-là, pour défier le souvenir de mes larmes dans la nuit face à la mer, toujours la mer, de ma robe en lin rouge détrempée par les vagues dans lesquelles je m’étais avancée, de mes pieds nus sur les pavés quand j’avais décidé de rentrer, seule dans la nuit. Advienne que pourra.  Adelante.

 

Quelques mois plus tard la vie m’avait donné raison. On devrait toujours lui faire confiance pour nous surprendre. C’est ce que j’ai appris de cette nuit-là. Douze ans après, j’étais là, apaisée, et mes enfants regardaient les bateaux en sirotant leur grenadine, sans se douter qu’à quelques mètres de là, leur existence même s’était jouée.

 

C’était étrange et c’était doux, c’était un vingt-six décembre les yeux dans l’Atlantique.

 

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Merci à Eva et à Armelle. Merci à Jérôme


Vous brillez d’un éclat si particulier

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Vendredi matin ça me prendra, comme chaque fois. Cette envie de ranger les objets et les pensées, cette envie d’odeur de propre et de netteté, comme si on effaçait d’un coup de calendrier neuf (j’aime beaucoup celui avec les gâteaux de ma pâtisserie favorite – où je n’achète jamais rien mais où tout est si joli – je préfère souvent les promesses aux aveux) les trois cent soixante-cinq petits feuillets crème avec leur petite histoire au verso, de larmes ou de rires. Cette illusion du tout est possible parce qu’on a changé le chiffre des unités. Y croire c’est déjà faire la moitié du chemin, je vous assure.

 

Vendredi matin ça me prendra, je ferai le ménage en chaussettes et en pyjama, celui que je ne quitterai probablement pas de la journée, journée cocon de l’entre-deux, no man’s land des voeux qu’il faudra bien prononcer parce que ça se fait, avec plus ou moins de coeur, plus ou moins les yeux dans les yeux, plus ou moins les doigts croisés dans le dos, croix de bois, croix de fer. On rangera le Pictionary, on rira de nos croquis de la veille, on ouvrira grand les fenêtres pour faire rentrer le vent, on allumera le sapin encore une fois, qui dessèche un peu dans son coin.

 

Parce qu’on ne fait jamais rien comme tout le monde, mais toujours tout à contre-courant, on fera enfin des biscuits à la cannelle, qu’on mangera à peine refroidis en sirotant du thé à l’amande sur le canapé d’en haut alors que c’est interdit, serrés sous le plaid tout doux devant un film sur lequel on aura mis trois plombes à se mettre d’accord du moment qu’il y a des chevaux dedans, et que finalement on ne regardera pas, parce qu’il y aura Grand-Mère au téléphone, chacun notre tour et puis encore une fois, j’ai encore un truc à lui dire.

 

Ferons-nous un bilan? Oserons-nous dire qu’elle était belle cette année avec tout ce bleu dedans dont je ne vous ai pas encore parlé? Pendant qu’au dehors tout tanguait, j’ai lu des choses magnifiques, rencontré des personnes merveilleuses. J’ai pensé à moi, j’ai découvert le chemin de mon âme et fait la paix avec mon corps, j’ai eu quarante ans et j’ai aimé cela, finalement. J’ai sinon vieilli au moins grandi, j’ai fait le tri des choses et des gens, j’ai marché, j’ai couru, j’ai nagé, j’ai voyagé, j’ai pleuré, j’ai ri, j’ai aimé, je n’ai plus eu peur de ne pas être aimée en étant moi. Sans doute ni plus ni moins qu’une autre année, sans doute, mais avec plus d’attention, en posant des petits cailloux blancs au bord du chemin pour ne plus jamais le perdre. Tous ces souvenirs engrangés comme jamais encore, en cette année si particulière pour moi. Et vous avez été là, tous, avec vos mots qui me touchent toujours et qui me poussent, ici et ailleurs, petits cailloux qui brillez d’un éclat si particulier à mes yeux.

 

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