Mademoiselle

Elle n’avait pas d’âge. Sa peau était ridée comme une pomme que Blanche-Neige aurait délaissée au siècle dernier. Jamais je n’ai revu un visage aussi marqué par le temps. Et pourtant, elle m’était belle.

 

Sa maison était collée à la mienne, sa chambre juste de l’autre côté du mur, tout contre mon lit. Ainsi collés étaient nos deux cœurs. Quand ma vie d’enfant me semblait trop lourde, je filais prendre soin du petit potager qu’elle m’avait réservé, juste à côté du sien. Nous cueillions des groseilles à maquereaux. Parfois, je m’aventurais dans sa grange pleine de mystères. Je n’allais pas bien loin, tout semblait en place depuis des siècles, et je n’aurais pas voulu déranger la poussière ni les souris.

 

Chaque mardi, elle me confiait une pièce afin d’aller lui acheter Femmes d’Aujourd’hui et une boîte de cachous. Ou de bonbons au sapin. Elle cachait les billets que lui confiait chaque mois le facteur bonhomme sous le lino de sa cuisine, entre les lames du plancher. Ca faisait des bosses. Elle confectionnait des chiens de porte avec des restes de tissu, tous pièces uniques. Dès le début du carême, elle entamait la décoration d’œufs de Pâques avec une passion du détail, à la table juste devant la fenêtre de la cuisine – pour la lumière. Elle m’apprenait, et je ramenais mes trésors à la maison. Elle collectionnait les pierres semi-précieuses qui me fascinaient et les fers à repasser en fonte, qu’elle posait sur le coin du feu pour repasser les draps blancs brodés par ses mains de longues années auparavant, qui aujourd’hui embaument la lavande dans ma lingère.

 

Elle m’emmenait jeter du pain aux canards. Prendre le thé chez ses amies. Chercher des œufs chez le vieux du coin de la rue. Elle serrait toujours ma main très fort. Elle n’était pas beaucoup plus grande que moi, avait-elle peur que je m’envole, comme quand je dessinais des marelles dans sa cour ?

 

Avant ? je ne sais pas. Elle avait toujours été là. Toujours seule. Toujours là pour moi. La vie ne lui avait pas donné d’enfant, ni plus de mari. Je pense qu’elle s’appelait Léonie. Sa famille l’appelait Ninie. Pour moi, pour tous les autres, elle était Mademoiselle, tout simplement. Avait-elle seulement un nom de famille ?

 

Un jour de juin 1983, j’ai embrassé son visage tout froid, une dernière fois.

 

Mademoiselle. Titre de noblesse. Du cœur.

 

Les commentaires

Mère Lacunaire

J’en ai la chair de poule ! Voilà de bien beaux souvenirs, elle serait sans doute fière que tu écrives ainsi sur elle aujourd’hui, c’est Mademoiselle !

Réponse
O-M

Que vont-elles devenir ces impeccables « demoiselles » puisqu’il est question de supprimer ce mot.
Il n’y aura que des Madames-Monsieurs.

Tout fout le camp…..

Réponse

Laisser un commentaire