Voies lactées

Il n’est une seule façon de nourrir un enfant. Chaque enfant, qu’on le veuille ou non,  aura tôt ou tard des moustaches de lait qui ne proviendra pas du sein de sa mère, mais d’une grosse bête au regard pas très vif. Car il existe plusieurs voies lactées.

Tôt ou tard. Selon le choix, les motivations ou les contraintes qui auront guidé ses parents.

Allaiter mes trois premiers enfants n’a même pas été un choix, mais une évidence. Ce qui n’empêcha pas les moments de doute, de découragement, de contraintes diverses, de questionnements intenses. A chaque fois, le sevrage eut lieu contre mon gré, laissant un goût amer d’inachevé, qui s’estompa avec le recul des années. Était-ce si grave? Bien sûr que non.

La Collégienne est née dans une période très troublée de ma vie. Les visites à son papa m’amenèrent à reconsidérer l’allaitement à ses trois mois: ce n’était simplement plus tenable.

Le Moelleux était un très gros bébé à la naissance, avec des besoins d’un nourrisson de trois mois, pas évidents à satisfaire. Il avait également de gros soucis physiques qui le faisaient souffrir énormément, notamment pendant les tétées. Au bout de trois petits mois, épuisée par des jours et des nuits de pleurs et sans sommeil, je n’avais plus rien à lui offrir.

La Pili-Pili était une marmotte invétérée, pouvant laisser passer plus de huit heures entre les tétées dès la naissance, et surtout, impossible à réveiller.  Pas franchement idéal pour mettre une bonne lactation en route – moi qui ne sais toujours pas ce qu’est une montée de lait, un engorgement ou même des fuites, toujours sur la ligne jaune du pas assez. A l’âge de six semaines, elle est tombée gravement malade, malgré un allaitement exclusif. A côté de son petit lit de réanimation où elle luttait sous son masque à oxygène, je tirais bravement mon lait. Quand enfin elle a pu téter à nouveau, et voulut rattraper son retard, j’ai eu bien du mal à suivre. L’allaitement mixte était en route, compliqué, calculé, agaçant. Un jour, la Pili-Pili m’a fait comprendre qu’elle aussi ça la fatiguait, ces histoires de tétées, de compléments, que ni elle ni moi n’étions relax, finalement. Elle m’a fait comprendre que pendant quelques jours, on ne ferait plus que des tétées câlins quand elle en aurait envie.  Et puis un jour, elle n’a plus cherché le sein du tout. Et nous avons commencé une autre histoire, au biberon, plus sereine finalement.

 

Aurais-je été meilleure mère si j’avais pu allaiter chacun d’eux plus longtemps comme je l’aurais voulu? Je pense que la question ne se pose même pas. Que cherche-t-on à prouver dans la performance, et à qui? Pourquoi je me torture la tête? Pourquoi j’allaite? Pourquoi ça me fait tellement mal que chez moi, ça ne marche pas comme ça devrait? Et pourquoi je dis que ça ne marche pas comme ça devrait? C’est quoi ce mot « échec »? Pourquoi je dis que ça foire, si mon bébé a juste besoin d’un biberon de plus? Pour être sûre de donner tort à ma mère, qui un jour de grande finesse m’a lancé

Oh tu peux allaiter, mais tu verras, dans la famille, on n’est pas des bonnes laitières!

 

Pourquoi je vois tout en noir? Qu’est-ce que j’ai fait de travers pour que ça ne marche pas? Pourquoi je veux absolument « réussir »? C’est quoi ce mot « réussir », cette pression que je me mets, parce qu’aujourd’hui le bo-bio est à la mode? C’est quoi cette pression sociale qui dit que si t’allaites pas jusqu’à 6 mois minimum, ton enfant risque les allergies, les maladies, bref que t’es une mauvaise mère?

 

Stop. Prendre du recul. Accepter les faits, arrêter la torture. Arrêter de penser et agir selon son intuition. Un jour ou l’autre. Tôt ou tard. Le lait que j’essuierai autour des lèvres de mon enfant ne sera plus le mien. Qu’importe, si j’ai agi selon mes convictions, mes envies, mes possibilités. Et les siennes. Un allaitement, c’est une relation à deux, interdépendante.

 

Aujourd’hui, allaiter cet enfant qui vient est toujours une évidence, malgré les difficultés des précédents. Advienne ce que nous pourrons, lui et moi, dans notre cadre familial et ses contraintes. Mais ce que je suis sûre de lui donner, ce qui fera de moi la meilleure mère pour cet enfant, ce qui rendra cet enfant heureux, ce n’est pas la provenance du lait qu’il boira, mais tout mon amour. Et tu sais quoi? je suis persuadée qu’ado, il m’enverra paître tout pareil.

 

 

 

Les commentaires

Une Mère Ordinaire

Ce que l’on cherche à prouver et à qui! Je me reconnais énormément dans ces mots… Merci

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Covima

Bien malgré nous, on récupère ce qui s’est passé avant même notre naissance, la relation à notre mère, la pression de la société… tout ça mis ensemble, ça fait sacrément lourd sur les épaules d’une mère. Pour être passée par là, je peux te dire que ce que j’en retiens, c’est comme tu le dis, d’abord l’amour qu’on donne. Ta conclusion m’a fait sourire, je me suis dit « c’est bien vrai ! ».

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Irène

C’est marrant, cette dernière phrase est exactement ce que me disait une collegue et copine il y a quelque jours alors que je venais de lui annoncait que je faisais une bonne mastite alors que mon petit gars a 9 mois 1/2 et allaité uniquement le soir et matin pour des tétées réclamées qui deviennent « calin ». Que je ne devrais pas me sentir obligé de continuer à allaiter car quoiqu’il arrive, que j’allaite ou pas, cela ne changera pas le fait qu’il me verra comme une imbécile lorsqu’il aura 15 ans 🙂
Hé oui, on fait ce qu’on peut et ce qu’ils veulent, on fait de notre mieux que se soit au sein ou au biberon mais le résultat à long terme sera très probablement le même :-)) Pourquoi alors ce mettre la pression ? Mieux vaut profitez de ses petits bouts tout simplement, comme ca vient et ne pas se prendre la tête que l’allaitement marche ou pas.
Merci pour ce beau texte. Je te souhaite une belle aventure avec ton bébé qui vient.

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Kandra

Bonsoir,
J’ai un peu les larmes aux yeux à lire ton article car il fait écho à ma situation… Ma petite préma n’a jamais pris le sein correctement. Les biberons de complément, je connais. Les longues minutes à essayer de mettre mon bébé au sein. A la voir chercher, s’énerver, pleurer. Pleurer moi aussi. La fatigue de tirer en plus son lait avec cette machine de torture louée en toute hâte pour maintenir coûte que coûte ma « production » et pouvoir lui donner. Les tisanes d’allaitement. Le doute, la culpabilité, la pression qu’on s’impose à soi-même. Et puis la décision finale après plusieurs semaines de galère. Je ne fais plus que tirer mon lait et nous sommes pacifiées, elle et moi. Ma source se tarit et tant pis. Elle sera sevrée avant 3 mois, c’est sûr et elle n’en vivra pas plus mal. Elle a tout notre amour et sa maman pleure moins. Et au diable l’avis des gens.
Merci pour ton témoignage qui m’a beaucoup touchée.
Je te souhaite de tout mon coeur de réaliser enfin ton allaitement rêvé.

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Mimilady

Mon parcours de l’allaitement ressemble un peu au tien et en te lisant, c’est bête mais je viens de comprendre pourquoi j’ai eu un peu de mal avec Minilord 3… 3,950kg, 55 cm, un bébé de 3 mois dès la naissance…

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Blonde paresseuse

On toujours ce qu’on peut, du mieux qu’on l’imagine, pour le rendre heureux. Parfois on se trompe, mais de bonne foi. Parfois on fait sans doute pas idéalement, mais avec amour.
Et je te confirme qu’à seize ans, la reconnaissance ne vient pas de la durée de l’allaitement mais de choses bien plus pragmatiques comme le laisser aller camper tout seul avec des copains pendant trois jours…. 😉

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minisushi

un jour ma sage-femme m’a dit « si ça n’est plus un plaisir, il vaut mieux arreter » dans sage-femme, il y a sage.

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Blogueuse égarée

J’ai l’impression que tu es tout à fait au point pour allaiter… ou non.
Je me souviens d’un bouquin qui m’avait énormément aidée (c’était avant le Web !), qui s’appelait L’Art de l’allaitement maternel, édité par la Leche League. OK, ce sont des extrémistes laitières, mais elles sont pleines de bons conseils. Si ça existe encore chez les bouquinistes… (et sinon, les vaches ont un regard magnifique)

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O-M

Je crois qu’il faut faire comme tu le sens….personne n’a le droit de dicter sein ou bib. C’est ton ressenti qui prime.
Je n’ai pas pu allaiter les miens (non faute de lait, ça pissait partout mais pas assez « d’embout » 🙂 et quelques 38, 34 et 25 ans après, personne ne me demande de compte……

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FoxyMama

Je me reconnais beaucoup dans ce texte magnifique, bravo d’avoir mis des mots sur ce qui tourne dans ma tête depuis plusieurs jours!

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Mme Statler

ma marraine m’a dit un jour qu’il fallait avoir du plaisir à nourrir son enfant, que se soit au sein ou au biberon, « mieux vaut donner un biberon avec amour que le sein avec contrainte »
J’ai allaité Poupette 1 mois jusqu’à ce que son RGO fasse son apparition, aux urgences on m’a dit d’arrêter, il lui fallait un lait spécial très très épais et pas mal de médicaments. Ca m’a ennuyé car la décision ne venait pas de moi, mais quand je la voyais prendre ce biberon avec tant d’appétit, je me suis réjouis.
Bibou m’a sevré quelques jours avant son premier anniversaire. J’ai maintes fois voulu arrêter, la nuit bizarrement quand les tétées se succédaient toutes les heures…
Que se soit avec le sein ou avec le biberon j’ai bercé j’ai caressé mes enfants en les nourrissant et j’ai aimé ça.

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Fredauboulot

Que c’est joliment dit!
On devrait encourager et conseiller celles qui souhaitent allaiter et arrêter de « stigmatiser » (tiens, un mot à la mode) celles qui ne le souhaitent pas ou qui n’y arrive pas, et alors, tout le monde serait plus heureux.
Pour moi aussi, ça a été une évidence pour les 3. Mais mal conseillée pour le premier, j’ai du arrêter au bout de 15 jours. Pour la 2e, après un démarrage laborieux, ça a duré 9 mois. Et pour le 3e, alors que c’était un gros bébé (4kg320) tout s’est super bien passé pendant 8 mois même si j’ai du lutter à l’hôpital pour éviter les compléments les premiers jours.
Alors, ne présume de rien, oublie tes 3 premières fois, et recommence comme si c’était le premier sans aucun préjugé.
Et je ne pense pas qu’il y ait de bonnes ou mauvaises « laitières ». Mais les préjugés ont la vie dure. Avec un petit A en temps normal, et un bon B pendant l’allaitement, je me suis entendu dire « c’est incroyable que vous puissiez allaiter avec des seins si petits »!!!
Espérons que cette fois-ci, aucun élément extérieur (maladie ou autre) ne viendra perturber cet allaitement.
Bonne fin de grossesse.

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Madame Moustick

la sage-femme qui me préparait à la naissance de mon second m’a, un jour, dit à très juste titre qu’on allaite toujours son enfant que ce soit au sein ou au biberon. Je te souhaite que ton futur allaitement soit le plus en accord avec tes envies et celles de ton enfant.

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Bismarck

T’façon, trois mois après le sevrage, ils ont oublié tous nos efforts. Fais comme tu le sens, c’est ce qui marche le mieux.

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Charlotte

Je ne dirai jamais, « ma mère a fait de moi la jeune femme que je suis ou a été une bonne mère parce qu’elle m’a allaité » (je n’arrive jamais avec les accords du fichu auxiliaire avoir) mais parce que son amour, ses choix pour ma soeur et moi nous ont permis de nous construire, même si elle a évidemment fait des erreurs mais qui n’en fait pas ?
Enfin pour résumer, <> 🙂

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Charlotte

La fin de mon commentaire a été mangé.
C’était « pour résumer  » L’important c’est l’amour » 🙂

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