Tu disais toujours

Tu disais toujours que quand on a eu très peur, il faut faire pipi sur une pierre bleue. Chez moi, il n’y a que des carrelages vieux et moches, alors je suis restée là, plantée sur mes deux pieds, avec comme un grand trou qui s’ouvrait en dessous.

Tu allumais toujours une bougie quand tu voulais penser à quelqu’un qui passait un moment difficile. Quand je passais mes examens d’histoire de la littérature allemande, tu mettais même une image de Sainte-Rita (patronne des cas désespérés, on savait rire chez nous) juste à côté. Ca avait même fini par marcher. Moi, j’ai pas osé. D’abord, j’avais pas besoin de bougie pour penser à toi. Et puis, surtout, surtout, j’avais bien trop peur qu’elle s’éteigne.

Tu tenais toujours ma main pour traverser quand j’étais petite. Et moi, j’ai serré la tienne si fort, pour te retenir. Pour ne pas que tu traverses pour de bon la ligne blanche. Elle était froide, si froide, ta main. Et pourtant elle serrait la mienne à son tour, comme pour me dire « je reviendrai », quand tes yeux ne s’ouvraient plus. Comme pour t’accrocher à la vie que tu avais donnée, il y a si longtemps.

Tu m’as attendue de longues heures, la première fois où j’ai découché. Et nous, on a attendu, aussi, de longs jours, que tu nous reviennes. J’ai caressé ta main, j’ai caressé ton front. Pas une ride. Tu étais si belle, maman. Peu importe les tuyaux, les machines. Je ne les voyais pas.

Tu n’as pas compris quand j’ai quitté la maison trop vite, sans explication. Et moi, je me suis sentie à ma place quand je suis entrée dans le box où tu gisais, petite chose inconsciente et immobile. Il fallait que je sois là, c’est tout, peu importe les kilomètres de bitume que j’ai avalés en quelques jours. Et moi, j’ai pleuré quand j’ai dû lâcher ta main, m’en retourner vers les miens, avec le sentiment de t’abandonner. Je t’ai confiée à mes frères.

Tu as ouvert des yeux las, quelques secondes, comme pour t’assurer que nous étions auprès de toi. Comme pour nous rassurer. Tu reviendrais, mais tu avais besoin de temps. Nous étions là, fatigués, hagards, les yeux mouillés, souvent.  Chacun à notre tour, on t’a juré de te sortir de là. Le reste du boulot, c’est toi qui l’as fait. Pas à pas. Tu as encore plein de ces pas à faire, mais à chaque jour suffit sa peine. Et papa est là, qui veille sur toi, d’un peu plus près qu’avant encore,  peut-être trop, mais comment le lui reprocher.

Tu me racontais des histoires de ton enfance, quand je me glissais dans ton lit, le soir, quand papa rentrait tard. Et moi, je t’ai raconté ces jours qui te manquent désormais. Et tu as ri, tu disais que je me moquais de toi, tu ne voulais pas me croire. Et après tu répétais « Quelle aventure! » de ta voix désormais rauque, de ton souffle fuyant.

Tu as compris qu’on vivrait notre vie, tous les trois, sûrement différente de celle que tu avais imaginée, mais pas pire, même si on faisait souffler un vent de rébellion dans les convenances. Tu as appris à te suffire de notre bonheur. Et moi, j’ai compris que même à trente-sept ans, même quand on se croit blasée, différente, éloignée, grande, une maman, ça se cache toujours au fond du coeur, histoire de faire coucou, je suis là, comme quand j’étais petite.

 

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Les commentaires

charlotte

Merci, je vais pleurer! (Trop d’émotions et de souvenirs)
Coïncidence j’avais allumé une bougie lorsque tu traversais ce moment, même si tu étais dans ma tête. Évidemment.
Merci, comme toujours. <3

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Pitch

Ohhh j’ai pleurée
comment va ta maman?
j’ai eue peur en lisant le début qu’elle ne soit plus.

J’ai beau raler, etre un peu chiante je l’aime ma maman, je sais que je le lui montre pas assez mais j’éssaie.
Bon courage a toi et ta famille.

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NiouzMum

Venant de traverser un de ces « moments difficiles » j’ai eu très peur en lisant le début de ton billet …
Heureuse de voir que tout va bien finalement pour elle, pour toi, pour vous …

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Sibylle

C’est vraiment beau, j’en ai les larmes aux yeux… Je n’aurais pas pu écrire un tel texte sans pleurer beaucoup…
Je ne sais pas d’où revient ta maman mais je suis heureuse de lire là où elle en est aujourd’hui.
On a le même âge… et moi aussi j’ai encore tant besoin d’elle, je ne sais même pas si elle sait à quel point…

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Fredauboulot

J’ai perdu ma mère à 33 ans, alors que ma 2e avait 1 an.
Alors j’ai cru au pire en lisant ton texte que je n’ai pas compris mais les commentaires m’ont rassurée.
Je te souhaite de garder ta maman dans ta vie le plus longtemps possible.

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fleurdementhe

Magnifique texte… Pleins d’émotions. Je n’imagine pas le trop plein de sentiments qui envahiront l’esprit de la maman concernée 😉

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bretzelle

Je t’envoie toutes mes ondes positives à toi et à ta famille. Merci pour ce texte si beau et si précieux…comme une maman.

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Bismarck

J’ai craint le pire, mais puisque ta maman est forte, je lui souhaite encore de beaux jours.
Parce qu’une maman, même à 40 ans, on en a encore besoin (si tu savais comme la mienne me manque).

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Kalindéa

Je suis heureuse de lire que ta maman va mieux… Lire tes mots m’a serré le coeur et donné envie de serrer fort la mienne dans mes bras… Belle vie à ta famille « survivante »…

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Sylvie

C est con de pleurer dans le RER parisien non????
Bouh tu m as donne la chair de poule les larmes je n’ai pas pu les retenir. Pleins d émotions en pleine figure, que ta maman se remette au plus vite.
J ai « perdu » la mienne lors de la grossesse de ma première il y à plus de 6 ans et malheureusement elle est encore en vie… Qu est ce qu elle me manque!!!!!!

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mariabaya

Très émouvante lettre qui parle à tous.Cela me touche beaucoup, N’oublions pas de dire à nos parents qu’on les aime même quand ils nous agacent(!) mais avant qu’il ne soit trop tard.

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Seventy |

[…] Elles ont toute été trop, ou trop peu. Ou pas assez. Jamais assez à nos yeux. Il m’aura fallu craindre de la perdre pour réaliser que tout cela n’avait aucune importance. On accepte bien les gens comme ils sont, […]

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Futilité |

[…] repris ses quartiers d’hiver, un petit tour de manège encore, puisqu’il le faut bien, puisque la seconde vie qu’on lui a offerte sera moins légère que la […]

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