Nez

Je suis la fille qui peut instantanément se rappeler des vacances au ski de 1993 en reniflant la crème de jour qu’elle utilisait à l’époque.

Je suis la fille qui au hasard d’une rencontre olfactive se téléporte à des milliers de kilomètres, des dizaines d’années en arrière.

Je suis la fille qui sourit le matin dans sa salle de bain: ce parfum,  je l’avais déjà utilisé en 2008. A Madagascar.

Je suis la fille qui se rappelle du parfum d’une rose dans le jardin de Trianon, en 1980 environ. Je me rappelle l’avoir respirée, profondément, pour ne jamais l’oublier.

Je suis la fille qui se rappelle de l’odeur de vapeur de lessive qui s’échappait d’une cave sur le chemin entre l’école et chez ma grand-mère, chaque mardi.

Je suis la fille qui oublie les visages au bout de quelques secondes mais peut passer une demi journée à se dire: bon sang, où ai-je senti cette odeur, sur qui, bon sang!

Je suis la fille qui sait si les gens fument ou s’ils font sécher leur linge dehors, où le Jules a mangé à midi et chez quelle copine la Collégienne a passé l’après-midi.

Je suis la fille qui se rappelle de l’odeur de l’antibiotique des années 1980, et puis celle du cirage dont mon père enduisait les chaussures de la famille chaque dimanche après-midi, en rang sur le papier journal disposé sur la table de la cuisine.

Je suis la fille qui sait l’odeur de la mer en Bretagne et celle de la Méditerranée, celle de l’enclos des flamants roses du zoo d’Anvers et puis l’odeur de la locomotive diesel qui laisse des traces sur le basalt. Celle de la bibliothèque de mon enfance et celle de la chambre de bonne de Mademoiselle Fernande, au dessus de la banque.

Je suis la fille à qui l’odeur des gaufres rappelle instantanément les jurons paternels et les larmes maternelles – le gaufrier hérité de ma grand-mère datait d’avant l’invention du teflon.

Je suis la fille qui peut penser très présicément à l’instant même à l’odeur de la nuque de chacun de ses enfants.

Je suis la fille qui peut évaluer la température d’un biberon à l’odeur du lait. Je suis la fille qui sait l’odeur de la première pluie après la sécheresse, de la forêt en automne et de l’hiver qui n’en finit pas.

Pour autant, ce n’est jamais moi qui détecte une couche moisie, une fuite de gaz ou  une béchamel qui accroche. J’ai, somme toute, un très mauvais odorat. Mais une mémoire proustienne, sans doute.

 

 

 

Le talent (et la photo) c'est Louise.

(Je crois que Louise aussi ♥)

 

 

Les commentaires

NiouzMum

😉 bon alors si tu as un très mauvais odorat je ne peux te demander si je suis la seule à sentir l’odeur de « l’électricité dans l’air » (due au vent fort ou à un orage proche) ?
Je ne suis quant à moi très sensible aux odeurs également (qui me rappellent des gens, des situations, …) mais néanmoins (est-ce un pléonasme ?) pas capable de faire venir à ma conscience une odeur pourtant aimée …
Très joli billet, as usual !

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Bouboulette

J’adore !!
Je ne suis pas trop une fille à nez, mais comme toi, une bonne mémoire proustienne ! Et j’aime vérifier si les choses ont le goût de l’odeur 😉

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Taveera

Je suis aussi une fille à nez avec une mémoire olfactive très développée (par contre me demande pas le prénom de quelqu’un) je me retrouve cependant avec un Jules qui…n’a plus d’odorat!!! Du coup c’est frustrant pour pas mal de choses….notamment la cuisine et je me dis que je le vivrais terriblement mal si ça m’arrivait vu comme je depend de ce sens..
En tout cas beau billet plein de poésie et de notes (olfactives) chramantes.

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