Le désastre à mes pieds

J’avais besoin d’un cintre pour accrocher une veste dans le placard. Un gros cintre bien solide pour une grosse veste bien lourde – le précédent venait de me casser dans les mains.  Je me suis dirigée vers la garde-robe de ma chambre d’adolescente, je l’avais rapatriée de chez mes parents lorsque l’appartement s’était retrouvé vide.

Pourquoi ai-je ouvert la porte de gauche, alors que je sais parfaitement que les cintres vides vivent leur vie de cintres dans celle du milieu ?

Parce qu’il fallait sans doute que mon panier à tricot, avec la centaine d’aiguilles héritées de ma grand-mère serial-tricoteuse, se renverse instantanément, se suicidant d’une hauteur de quelques cartons entreposés là, pour venir mourir sur mes jambes nues, répandant ses aiguilles au sol comme le dernier des sapins passé l’Epiphanie.

Je n’eus pas le temps d’émettre un juron que la boîte à chaussures noire suivit le trajet de son copain le panier, perdant son couvercle dans la chute. Aussitôt quelques dizaines de mouchoirs en dentelle blanche tapissèrent le sol ;  une série de piques à chignon avec une perle prirent également mes jambes pour cible, deux ou trois flacons de parfums passés ainsi que quelques objets dont la morale m’interdit de citer le nom ici.

Je contemplais le désastre à mes pieds quand le carton de vielles photos porta l’estocade au linoléum. Les siennes d’abord, celles que je n’ai jamais voulu regarder, bien trop peur de le voir heureux sans moi, avant moi. Les miennes ensuite. Celles qu’il aurait fallu brûler, peut-être, je ne sais pas. Celles des temps heureux d’avant la tempête.

Tout cela est si loin. J’ai rangé ma vie dans des cartons, enfermé les cartons à clé dans une vieille garde-robe, repris tout à zéro. Un dimanche matin d’hiver tout cela est tombé à mes pieds, donnant la mesure de la vanité de toute chose, y compris de celles que l’on ne se décide pas à jeter.

J’ai tout ramassé, tout remis en place, tout aussi bancal, jusqu’à la prochaine fois sans aucun doute. Parce qu’on n’oublie vraiment jamais, certainement. Bientôt, pourtant. Un autre dimanche.

porte gr

8 réflexions sur “Le désastre à mes pieds

  1. J’ai retrouvé en rangeant une pièce qu’on appelle le bureau sans trop savoir pourquoi puisque c’est un débarras, un vieil album appartenant a mon grand pere et je le garde comme un trésor.

  2. pour moi qui déménage souvent ,le seul "objet précieux"bien plus que mes bijoux (si ce n’est l’alliance de mon mari décédé trop jeune) que mes fourrures ,mes its bags etc.. que..ce sont les photos ,que je ne regarde pas souvent ,que je ne veux pas regarder mais qui un jour en effet..Et mes petits enfants et leurs mamans ,mes neveux etc..eux s’en délectent..Même des phots de ma grand mère dont je rêve encore

  3. Ping : Le corps ou la vie? |

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