Et goûter à nouveau aux oranges

Je vais la tuer, vocifère-t-il, le plus indiscrètement du monde, au milieu des clients indifférents.

 

Elle ne sourcille pas. Toutes ces années. Elle est habituée maintenant, même si la peur est toujours là, en souvenir d’autrefois. Elle ne l’entend même plus. Soixante ans que ça dure. Ils sont si vieux maintenant. A quoi bon se quitter? Il est presque invalide, que deviendrait-il, sans elle? Et elle, où irait-elle, à son âge? En maison de retraite, là où on dit qu’on est souvent maltraité aussi?

Il s’impatiente, au rayon frais.

Mais qu’est-ce que t’as foutu jusqu’ici? T’es vraiment bonne à rien!

Elle se hâte. Quelques pommes, de ses mains tremblantes, les moins chères, toujours. Des pommes de terre, qu’elle cuira à l’eau. Au moins, depuis qu’ils n’ont plus de jardin, il ne l’oblige plus à se casser le dos, chaque soir, pour biner les cinq rangs de tubercules du potager.

Elle a envie d’une orange, depuis le temps qu’il a interdit toute frivolité, elle n’est plus sûre de leur goût. La dernière fois, c’était à l’hôpital, il y a six ans, pour la fracture, l’escalier, avait-elle expliqué au docteur incrédule. Alors, elle se contente de leur couleur, même si ses yeux la trahissent, recouvrent tout d’un voile blanc.

Alors, tu te dépêches?

Il n’a toujours pas bougé, campé sur sa béquille, près des salades.

Vite, la balance. Du riz. Du café, Pas de sucre, jamais, il ne le permet pas. Après, ils rentreront, elle portera le lourd cabas, comme toujours, jusqu’à leur petit appartement au troisième, sans ascenseur.

Ils n’ont pas eu d’enfants. Le petit chien est mort depuis longtemps. L’infirmière est toujours si pressée, la pauvre.  La solitude. La vieillesse est un naufrage. La délivrance ne devrait plus tarder maintenant. Parfois, elle se surprend à espérer qu’il parte le premier, grappiller quelques semaines de liberté, bien qu’elle ne sache même plus ce qu’elle en ferait. Rien, sans doute. Ouvrir les fenêtres grises de poussière des ans, et respirer. Vivre.

Et goûter à nouveau aux oranges.

 

orange-tree

 

 

Edit: Dialogues de supermarché, situation et personnages véridiques. Le reste est le fruit de mon imagination.

Les commentaires

Crevette d'ODouce

… J’aime beaucoup l’idée du récit autour de réels dialogues.
C’est un texte triste mais beau par son ton et ses mots. Bravo. Quelle finesse d’écriture.

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La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau

La plupart de mes billets sont construits à partir d’un instant infime de réalité. Je tenais à le dire dans ce cas précis, et à commencer à insister sur le concept d’autofiction, parce qu’on ne s’en rend pas forcément compte à la lecture (et puis je reçois des mails inquiets ;-))

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LudiM (@ludimal)

Moi je suis quand même inquiète, pas pour toi, mais pour cette vieille dame… J’ai quelques vieux couples dans mon entourage, certains « communiquent » sur ce mode là. Ce n’est pas beau, ça pince le cœur. Ça ME pince le cœur… Mais les mots que tu as posés autour sont magnifiques, comme d’habitude #EnModeFan (un peu plus à chaque billet, même si je n’arrive jamais à commenté à cause de WordPress, je tente l’authentification Twitter cette fois, et croise les doigts!)

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shayanyna

J’ai croisé trop de ces situations, réelles même si toi tu en as tiré une fiction, à ne jamais savoir quoi faire.

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Reine-Mère

Fragments de tristes vérités au hasard des rayonnages… Minuscules éclats de drames qui se jouent une fois les portes fermées… Glaçant… En espérant, certainement vainement, que la fiction soit au-delà du réel…

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Bismarck

Peut-être qu’il est juste aigri temporairement parce que handicapé provisoirement?
Mais ne nous voilons pas la face. Je sais que ça existe, ce genre de choses.

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