Les eaux troubles

 

 

 

 

 

 

Les images défilent sous nos yeux incrédules, ces images de vies volées, brisées. Ces corps qu’on repêche quand la mer daigne nous les rendre ou qu’on déterre de sous les décombres quand la terre en a fini de trembler. Ces images qu’on ne voulait pas voir, et qui pourtant ne peuvent nous échapper tellement elles sont partout, autour. Ces images qu’il n’est pourtant pas besoin de voir pour imaginer, le pire n’a pas d’échelle finalement. Ces images qu’il n’est pas besoin de voir pour savoir la douleur, la misère ultime, la souffrance, la solitude, l’abandon, la mort. A force de les voir elles ne nous choquent plus, ou si peu. A force de les voir nous ne les voyons plus, fondues dans la masse, identiques de malheur.

 

Les images de corps minces et semblables, de visages lisses et identiques, ventres plats, cuisses fermes et crinières de lionne au vent, beautés éphémères figées sur papier glacé vantent sous nos yeux blasés le dernier maillot, le dernier sac, le dernier shampoing qu’il faut avoir, pour leur ressembler sans doute. On a pris soin de lisser les aspérités, gommer les différences, tout ce qui peut dépasser, déplaire, choquer. Ces images qu’on ne voit plus à force de les voir, à tant de lieues des précédentes, trop, partout, autour, fondues dans la masse. Ces objets dont nous n’avons pas besoin et que nous désirons pourtant, reconnaissons comme signe distinctif de la masse, quelle ironie.

 

Abreuvés d’images nous en oublions d’imaginer, ou est-ce le but avoué, nous éviter de penser. Une image chasse l’autre, celle d’une voiture rutilante remplace avantageusement celle d’un rafiot qui coule, celle de villages effondrés sur leurs habitants, au moins on ne fera pas de cauchemars. Et demain peut-être nous commanderons les dernières tennis en vogue, histoire d’oublier vraiment.

 

Et moi qui freine, qui dis attends, regarde, prends le temps de déguster chaque miette; moi qui me délecte pourtant de la saveur particulière de l’éphémère j’avoue nager en eaux troubles, engluée dans ma propre contradiction j’écarquille les yeux pour ne rien oublier de ce que je vois, pour imaginer ce que je ne préfère pas regarder.

Les commentaires

Marie

Je me fais les mêmes réflexions. On est tellement submergés par des images de toutes sortes, où les réalités les plus graves côtoient le plus superficiel, comme si tout ça avait la même importance. Une image chasse l’autre comme tu le dis, et on reste abrutis par ce déferlement. Drôle d’époque que nous vivons.

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fredauboulot

Oui, drôle d’époque…
Heureusement que quelques blogs, dont le tien, nous rappellent qu’il y a aussi des belles choses.

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