« Lisez le »

kolia

 

Je traverse la chambre plongée dans le noir pour la quatrième fois cette nuit et m’assieds sur son lit. Tandis qu’elle pose sa tête contre ma poitrine je repense à ce que j’écrivais l’autre jour. Je ne me rappellerai bientôt plus de son visage embué de larmes, de ses cheveux qui bouclent, humides de sueur, je le sais. Mais de son odeur de plus tout à fait bébé, pas encore très grand, si. Du sentiment qui m’envahit à ce moment précis, si. De la pénombre de la chambre, du silence qui nous entoure, de ma résignation fatiguée quant aux nuits difficiles de cet étrange quatrième enfant, de cette impression de toute puissance maternelle aussi quand ses pleurs s’estompent, si. Enfin, sans doute, peut-être, je crois, qu’importe.

 

Pourquoi je me souviens de cet instant-là et pas des centaines d’autres soirs où l’on a mangé de la soupe au cresson, et des dizaines d’autres où il a neigé deux centimètres d’enthousiasme dans la cuisine en bois clair? Mystère. Mais ce jour de printemps où j’étais dans le canapé, il ne se passait rien. Ni lecture, ni jeux, c’est à peine si je respirais. Mais il y a ce point infinitésimal planté dans la courbe de l’espace-temps, enregistré pour toujours, imprimé, plié, cacheté, rangé avec soin sur les étagères en contreplaqué défoncé qui occupent les galeries les plus profondes de ma mémoire. (p120)*

 

Pour quelle raison obscure certains instants se gravent-ils indélébiles au Panthéon de notre mémoire? Quel manège subtil régit sans notre accord le classement de nos souvenirs, arrondis aux angles, adoucis, filtrés et leur surgissement soudain dans notre vie, au gré d’une émotion, d’un parfum, d’un trouble inexpliqué? Et comment pourrais-je oublier ces chaudes soirées de juillet deux mille quinze où, allongée sur le sable ou sur l’herbe rase, je dégustai lentement pour faire durer le plaisir une boîte entière de madeleines de Proust croquantes en surface, moelleuses et parfumées de l’enfance et l’adolescence à l’intérieur?

Si nos grands-mères (enfin, les miennes, nées avec le vingtième siècle), ont vu le ciel déchiré d’oiseaux métalliques bizarres, nos enfants ne concevront jamais qu’on ait pu vivre sans l’euro, sans nos smartphones greffés au bout du pouce et surtout, surtout, sans internet. La candeur de l’enfance d’alors, le parfum de l’herbe coupée qui change selon les saisons, la bienveillance (ou non) déterminante des professeurs de notre adolescence nous semblent si loin dans notre présent ultra connecté au tout tout de suite. Nicolas Delesalle égrène avec finesse et subtilité ces moments d’avant, ces instants de nous autrefois. C’est frais et délicat comme les moustaches que nous laissaient les diabolos-menthe au troquet du coin le dimanche midi.

Enfants des années soixante-dix, lisez ce livre et partez en voyage chez vous. Tout y est. Il n’y manque que le fameux petit mange-disques portatif orange – que je n’ai pas eu non plus.

 

*Nicolas Delesalle, Un parfum d’herbe coupée, chez Préludes, 13,60€

PS « Lisez le » est le titre d’un chapitre du livre.

Les commentaires

Maud

Lu 🙂 et beaucoup aimé ! Cuvée 69 et équipée d’un mange disque orange

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