Le pain

pain

 

Tous les samedis c’était le même rituel. On débarrassait la table du déjeuner. Il pesait soigneusement la levure fraîche, la délayait dans l’eau tiède avec une cuillerée de sucre, et la laissait démarrer gentiment pendant qu’il pesait la farine, ajoutait un peu de sel, pas trop. Dans le grand plat en plastique jaune canari, il formait une montagne, puis dégageait le cratère du volcan, où il verserait ensuite la levure, tout doucement. Il mélangeait alors quelques instants, le temps d’absorber l’eau, avec une spatule, formait une grosse boule qu’il transférait alors sur la table en formica gris. Il relevait ses manches, et se mettait à pétrir, longuement. Le plateau de la table grinçait sous l’effort, se soulevait parfois légèrement. Je vois encore les muscles saillant de ses bras maigres, ses longs doigts, ses grandes mains enserrer la pâte.

Assise au bout de la table, derrière la rallonge, je n’avais pas le droit de toucher, mais je ne perdais pas une miette du spectacle. Parfois, quand il se retournait pour reprendre un peu d’eau, j’allongeais le bras, et de mon index je touchais le pâton, l’y enfonçait légèrement pour y former un petit trou, puis je retirais prestement la main avant de m’attirer ses foudres.

Le pâton restait quelques temps sur le radiateur de la cuisine, dans le plat jaune, recouvert d’un linge, et il veillait à ce que personne n’en approche. Puis, il reprenait son pétrissage, les mains dans la farine. Sur la balance, il divisait alors le pâton en quatre pains, qu’il alignait sur le buffet pour une dernière levée sous un torchon blanc. Les jours de liesse, je pouvais sauver un tout petit bout de pâte que je dégustais en cachette en m’imaginant qu’il s’agissait de chewing-gum…

Plus tard dans l’après-midi, l’odeur de pain cuit envahissait la maison. Si je ne devais garder qu’un souvenir de mon père, ce serait sans doute celui-là. Trente-cinq ans plus tard, je n’ai encore rien trouvé de mieux en rentrant de voyage, que de faire du pain pour me retrouver pleinement chez moi. Bien sûr aujourd’hui le robot ménager fait le travail pour moi, mais quand je sens l’odeur de la levure, j’entends encore grincer la table de la cuisine en formica gris de mon enfance. Mais je distribue généreusement les petits bouts de pâte crue que mes enfants roulent en boule avant de les déguster comme des bonbons au parfum d’antan.

Les commentaires

fredauboulot

Ils sont beaux tes souvenirs, et tellement bien racontés…
J’en ai l’eau à la bouche.

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