Les anémones

Te souviendras-tu des anémones ? Je les avais achetées sous la pluie de la rue de la République, encore déserte à cette heure. Tu ne savais plus où étaient rangés les vases, alors nous avions pris la cruche à eau qui séchait sur l’égouttoir. C’était parfait, et tu as aimé leurs couleurs flamboyantes dans le rayon de soleil qui illuminait ta cuisine. J’ai fermé le frigo.

 

Te souviendras-tu du jeu de marchande que tu avais conservé pour eux ? Des parties de cartes, des pages de mots fléchés, des grosses enveloppes de timbres oblitérés que tu collectionnais entre deux de nos visites ? On n’a jamais eu le courage de te dire d’arrêter. De cette nuit où tu as retrouvé les gestes ancestraux, câliner, bercer, calmer l’angoisse de l’inconnu et les oreilles qui font mal ? De l’âpre négociation pour avoir le droit de dormir avec toi une fois encore, et puis aussi avec le chat dont tu as oublié le nom ? J’ai éteint la télé où Julien Lepers parlait dans le vide. Tu vois, je croyais qu’il était déjà parti, ou alors c’est moi qui n’ai rien compris?

 

Te souviendras-tu de tes émotions à l’opéra, des conférences sur l’Egypte ancienne que tu ne manquais jamais, alors que tu ne sais plus me dire ce qu’on peut voir dans le nouveau musée qui est si joli du dehors? Te souviendras-tu de l’âge de tes petits-enfants, quand déjà la date de naissance de ta première petite fille te fait hésiter longuement, le 19 je crois, ou plutôt le 29, ou alors le 22, puis abandonner ? J’ai changé de sujet.

 

Te souviendras-tu de cet après-midi de février, les garçons étaient partis s’époumoner et érailler leur voix au foot, les filles avaient réclamé un film de Noël, avec une histoire de chien en peluche et de petites filles qui dansent en robes de princesse. On avait tant ri, c’était si prévisible,  so american, so cliché, et c’était bon de les voir rêver, on était au chaud et il neigeait dehors, et puis la tarte aux pommes avait ce goût du bon temps, celui où on en faisait à la chaîne à la maison de campagne, on ne savait jamais combien on serait. Ton café a refroidi.

 

Te souviendras-tu de nos visages, quand tu auras oublié nos prénoms ? De leurs je t’aime criés par la fenêtre de la voiture qui s’éloignait ? Tu en as eu les larmes aux yeux, et tu sais moi aussi, après toutes ces années de sécheresse.

 

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Les commentaires

fredauboulot

Courage! Comme ça doit être difficile quand tu sais qu’elle ne te reconnaîtra pas de toute façon…
De gros bisous de réconfort.

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boncourt Martine.

Au début, c’est plus facile; elle se souvient encore de sa famille, elle peut encore échanger. Et puis un jour, elle sait que cette visite c’est pour elle , alors elle sourit, mais elle ne sait plus qui je suis, elle dit bonjour madame! Mais elle aime mes câlins se blottit dans mon cou, m’embrasse. Ici , ils et elles sont soignés, lavés ,touchés mais il manque l’amour. plus tard elle s’endort, ouvre un peu les yeux et se laisse bercer, et puis encore plus tard, elle gémit quand on la touche. Alors il ne me reste rien, je la berce de chuchotements. Et la toute recroquevillée , elle dort…….je reste là, impuissante et révoltée. Je rentre, je pleure et je me souviens des souvenirs de nos jours heureux et cela me console…….. Je vous embrasse fort!

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