Le fil bleu

De mes doigts qui me semblent soudain si gros et maladroits je tente de faire passer le fil bleu par le chas de l’aiguille. Dehors le ciel déverse ses humeurs grises et la radio dans mon dos assure un fond sonore. Les enfants avaient bien tenté de déplacer leur jeu de palet à mes pieds mais je les ai éconduits et renvoyés dans la salle de jeux, ne l’avez-vous pas vue la porte invisible quand je suis installée là ? Seule la plus jeune est revenue et chantonne doucement à mes pieds en alignant les petites voitures.

L’aiguille s’enfonce à présent régulièrement dans le tissu. Le bruit de la machine répond aux notes de Grieg, andante doloroso, ce mélange sonore étrange me replonge des années en arrière, où, à force de patience et de minutie, ma mère confectionnait de minuscules vêtements pour mes poupées, tout en dentelles et en rubans,  que je trouverais emballés le jour de mon anniversaire. Ils sentiraient encore un peu le carton du grenier, ils me rappelleraient vaguement une robe qu’elle avait portée. Je les rangerais avec les autres : je n’aimais pas trop jouer à la poupée. Mais en ce temps-là, en ce monde-là, on ne disait rien. Je n’imaginais pas une seconde que ma fille blonde comme les blés en vêtirait ses poupées plus de trente ans plus tard, comme si elle rendait sans le savoir justice à sa grand-mère.

Une douce mélancolie m’envahit tandis qu’Åse se meurt dans ma radio. Je ne me rappelle pas, ou si peu, avoir vu ma mère pleurer. Est-ce qu’en ce temps-là, en ce monde-là, on ne disait pas ces choses-là non plus, et surtout pas à ses enfants ? Cachait-elle ses coups de blues sous les notes ou ai-je simplement tout oublié ? Et mes enfants, se souviendront-ils de m’avoir vu pleurer ?

Je coupe les fils, satisfaite, encore un pantalon de réparé. Dehors il pleut encore, la fête foraine attendra, la radio continue de parler mais plus personne n’écoute, les poupées sont endormies dans leur berceau, pour une durée indéterminée.

 

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Les commentaires

Sarah

Une douce mélancolie qui se partage. Et donne envie d’écouter la musique que vous citez. Quand à la porte invisible… je crois qu’il leur faut encore grandir un peu pour les voir ces portes là. J’ espère juste donner assez d’assurance aux miens pour qu’ils les respectent sans pour autant se sentir rejetés. Merci pour ce doux partage.

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