Schengen

Je ne me suis pas arrêtée. Il pleuvait des baignoires, comme si toute la Méditerranée avait décidé de se déverser en une fois sur nos têtes, malgré le début de juillet. Je suppose que c’est ce qui m’a retenue, une fraction de seconde, et puis c’était déjà trop tard.

Leur voiture, arrêtée n’importe comment sur le bas-côté, dans l’urgence, feux de détresse qui scintillent dans les gouttes de pluie. Une antiquité, remplie jusqu’au toit de grands sacs blancs, de cette espèce de paille, tissu-papier qui contient la vie entière de ceux qui traversent les mers comme nous les rues. Elle, couverte de blanc, de la tête aux pieds, sans doute les pieds trempés, comme le bas du tissu fluide rehaussé de grandes fleurs brodées à espaces réguliers qui traîne un peu par terre. Son sourire. Elle serre contre elle un petit garçon au teint mat, cheveux noirs de jais, hilare et trempé lui aussi. Il  lui arrive déjà à la poitrine, c’est qu’ils grandissent toujours trop vite, nos fils.

Tous deux regardent l’objectif derrière lequel s’est posté le père. Je regrette tellement de ne pas m’être arrêtée. Je leur aurais proposé de prendre la photo, de poser tous les trois ensemble, juste à côté tu panneau étoilé. Je leur aurais dit qu’ils étaient les bienvenus. Que je ne connaissais pas la longueur de leur voyage, la dureté de leur route, la douleur de leur départ,  ni les raisons précises, comme s’il en fallait, qui les avaient amenés là, à cette triple frontière que je traverse chaque jour sans même y penser. Que je leur souhaitais une vie douce parmi nous. J’ai pensé, nous avons trop de place, trop de tout, nous ne le voyons même plus. Nous gaspillons tant, alors qu’il suffirait de partager.

Cette photo, ces sourires, ces étoiles, comme une victoire, enfin. L’arrivée. Le début d’autre chose. L’espoir. Les embûches qui les attendent encore, évidemment. Mais pour l’instant, l’instant présent, ces sourires éclatants. Et mes yeux humides.

 

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Les commentaires

Celia

Comme c’est beau… Merci pour ce moment d’empathie, j’espère de tout cœur que la suite de leur route sera à la hauteur de leur sourire.

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Bismarck

C’est tellement vrai; nous avons tout en trop, et nous laissons si peu de ceux qui sont dans le besoin entrer pour partager…

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