L’entre deux mers

Fluctuat, fluctuat nec mergitur. Entre deux eaux. Entre deux mers. Je déploie mes ailes mais mes plumes sont froissées. Je respire la brume chargée d’iode, mes alvéoles frémissent au parfum caractéristique du vent mêlé d’algues, ça sent l’enfance et les pantalons mouillés, le sable froid qui râpe les pieds quand il faut renfiler les chaussettes, la soupe du marchand dans sa camionnette d’un autre temps, ding ding ding tomates boulettes ce midi, si ce n’est pas l’enfance ça mais qu’est-ce donc.

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J’aime toujours autant voir glisser les cerfs-volants le long de leur fil invisible, j’aime les vifs, ceux qui font des acrobaties dignes de la patrouille de France (juste de l’autre côté de la dune) sous les mains expertes d’à peine une dizaine d’années ; j’aime aussi celui qui flotte, nonchalant, traînant derrière lui son ruban dansant. Je me mouille toujours les pieds en franchissant les baïnes à marée basse, je ramasse toujours autant de coquillages qu’il faudra bien jeter un jour, le plus vite possible, avant que leur odeur ne devienne insoutenable – il est loin le temps où ma mère les lavait. Je ramène toujours autant de sable dans mes poches, dans mes chaussures, dans mes cheveux. Mais je ne saute plus du haut des dunes, je ne descends plus le mur de la digue en courant comme autrefois. Je ne fais plus de roues sur la plage, je n’imite plus les mouettes sur le brise-lames.

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Je ne sais pas si j’ai enfin grandi, peut-être. Face au vent, je me tiens là, offrant mon visage à la douce chaleur des derniers rayons. Libre. Un peu sonnée, mais là.

Mon cœur oscille entre deux mers, celle de l’enfance et celle lointaine. Leurs bleus se ressemblent quand le soleil y met du sien et toutes deux m’apaisent. Je regarde les vagues pendant des heures, éternel recommencement d’une oscillation jamais semblable à la précédente. Quand je ne les vois pas j’écoute de mon lit leur mugissement dans la nuit, baie vitrée grande ouverte malgré le froid de novembre. Et je marche, poings fermés dans mes poches, le long du mur, le long de l’eau, peu m’importe, si ce n’est le mouvement.

Au loin les cris des mouettes se mêlent à ceux des enfants, bientôt nous quitterons le sable humide pour une gaufre toute chaude, sur le chemin du retour. Nous croiserons quelques courageux pêcheurs de crevettes, et verrons les chalutiers s’éloigner dans la nuit noire.

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Les commentaires

Sarah

Et moi j’aime toujours autant votre écriture. Heureuse de vous relire. Impression d’y être. Un bref instant, oublier le rer et respirer-presque- l’odeur des embruns. Merci 🙂

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filledesbrumes

Je te tutoie, Mentalo, parce qu’après t’avoir tant lue je ne sais pas faire autrement.
Je ne sais pas si tu te rends compte de ce que font tes mots une fois que tu les as posés ici… Je ne sais pas si tu réalises combien la densité de tes émotions traverse l’écran, et tout ce qu’elle remue, chamboule, secoue, réveille chez nous, les lecteurs.
Tu écris toujours avec justesse des émotions universelles et pourtant à chaque fois en te lisant je me dis que tu es décidément un être extra-ordinaire. Je mentirai si je ne disais pas que je sais bien qu’entre les lignes ce n’est pas vraiment toi, si pudique, que j’apprends à connaitre, mais que c’est l’écho de mes propres émotions qui résonne, résonne, résonne. Et aujourd’hui ce sont mes larmes que tu fais déborder, malgré toi. Tout ça, c’est la vie…

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La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau

Que tout ces mots me touchent à mon tour! S’il y a une seule bonne raison d’écrire, c’est celle de partager des émotions. Merci ♥

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FBWL

Dans la culture japonaise il y a un mot qui désigne la subtilité qui permet de penser la transition. Ce moment où la fleur va faner, où l’eau n’est plus de l’eau mais pas encore de la neige. L’entre-deux c’est utsuroï. Je ne sais pas s’il y a une raison pour écrire, peut-être ouvrir des portes et faire se relier des ponts entre eux? Peut-être voir l’immense dans l’infiniment petit, le général dans le particulier? Bon retour à vous. Nathalie

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