Et la nuit me prendra

Je ferme la porte doucement et plus encore que le froid, la nuit me saisit. J’avais oublié. Oublié la nuit trop longue qui grignote et déborde un peu plus chaque jour. Je réveille la voiture, allume les phares, les essuie-glace, la radio et puis surtout le chauffage. Sur les bas-côtés un renard file une dernière fois, mes yeux scrutent l’obscurité à la recherche des biches qui traversent si souvent ma route sans prévenir. Je croise d’autres matinaux sur la route étroite qui traverse la forêt, je me serre sur le côté en priant pour que cette fois encore ça passe et leurs feux m’éblouissent, j’ai juste le temps de voir les arbres plier sous le vent d’automne, lâcher leurs feuilles rousses comme des confettis géants.

J’ai perdu mes repères, oublié les tournants que j’emprunte pourtant chaque jour depuis des années. Les carrefours arrivent un peu trop vite, je reconnais à peine les embranchements pourtant familiers – et en tout cas, au dernier moment. La radio n’en finit pas d’égrener ses mauvaises nouvelles et je ne l’entends plus, tous mes sens en éveil, concentrée sur ma conduite. Il y a quelques jours encore ce chemin quotidien me semblait simple, mais ce matin le brouillard m’angoisse, et me rappelle que bientôt la neige et la glace seront là, recouvrant la route, effaçant les repères un peu plus encore.

L’automne est là et glace les vignes qui jaunissent à vue d’oeil chaque matin, bientôt tout ne sera plus que noir et blanc, nuances de gris, vie entre parenthèses, léger malaise qui me gagne et me plonge dans la torpeur et les maux sans doute imaginaires. Bientôt, dans quelques jours à peine,la nuit me prendra aussi sur le chemin du retour. Hibernation de survie, repli au coin du feu, la mélancolie m’envahit doucement et inexorablement chaque année à l’entrée de novembre.

 

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J’attends l’aube

Je ne dors pas. Je guette. J’écoute ta respiration, parfois régulière, parfois secouée de quintes de toux sèche. Ta tête sur mon bras, mon nez dans tes cheveux, je ne sens même pas l’engourdissement me gagner. Je ne dormirai pas. Je ne suis plus à une nuit près tu sais. Ca n’est pas bien grave. Ton corps est bouillant sous mes mains, je sens ton haleine chargée de microbes. Sans doute demain, ou après-demain, serai-je malade à mon tour. Peu m’importe. Dans le silence de la nuit me reviennent ces heures interminables de solitude avec toi, il n’y a pas si longtemps, et pourtant une éternité. Je souris. Ma toute petite, mon immense, enroulée en boule tu tiens encore dans mes bras, mais plus pour longtemps. J’écoute les craquements de la charpente, le vent dans les feuilles qui s’accrochent encore au tilleul des voisins, la pluie qui frappe les dalles lisses de la terrasse, ton coeur qui bat un peu trop vite. J’attends l’aube pour me défaire de ton étreinte, sans un bruit je me glisserai hors du lit, et reprendrai le cours de la vie. Je n’aurai pas dormi. Une nuit de plus, je ne fais plus le compte, parce que ça m’est égal. Parce que je crois que j’ai appris à les aimer, ces nuits avec toi.  Parce que dans ces heures sombres, tu ne t’échappes pas en riant, tu ne t’en vas pas en chantant, tu ne grandis pas trop vite, tu ne conjugues pas au subjonctif présent, tu restes auprès de moi, si près que nous ne faisons qu’un, mon enfant, comme autrefois.  Dans quelques heures, ta soeur dira que le lit des parents est magique, puisque dedans on n’a plus mal, on est guéri, et on arrive à s’endormir. Dors et guéris, je veille sur toi. Je veille.

 
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Nos vies parallèles

C’est son mari qui nous a présentées. Elle a toujours un jeton de manège dans son sac à main, ou une sucette, ou le dernier gadget du marchand de journaux, qu’elle dégaine pour rendre les enfants heureux pendant que leurs parents parlent trop. Elle lit plus vite que son ombre. Nous ne partageons pas toujours le même avis et passons des heures à échanger sans tenter de nous convaincre mutuellement. Elle a une culture phénoménale et je l’écoute avec passion, et aussi désespoir d’arriver un jour à sa cheville. Elle prétend qu’elle apprend la trompette pour m’accueillir à la gare la prochaine fois, mais je crois que c’est du pipeau.

 

Elle a encore plus d’animaux et de tatouages que d’enfants, et croyez-moi ce n’est pas peu dire. Elle n’a qu’un seul défaut, celui de ne pas prêter les cargaisons de livres qu’elle engloutit. Elle met du beurre des deux côtés des croque-monsieur parce qu’on n’a qu’une vie avant l’Apocalypse. On boit des litres de thé en se plaignant de nos enfants, pendant que ceux-ci s’embrassent sur la bouche dans notre dos.

 

Elle a le coeur sur la main et il a la forme d’une île. Elle est généreuse avec tous, et impitoyable envers elle-même. Elle a grandi seule, sans rien devoir à personne. Elle grave ses mantras sur sa peau pour ne rien oublier de la fierté, de la droiture, jamais. Elle ne fait jamais les choses à moitié, pas même les conneries.

 

Elle avait dix-huit ans la première fois, et c’est un bonheur de la voir grandir et s’embellir, comme si j’y étais pour quelque chose (non). Elle est blonde comme les blés et a le plus joli sourire des hôpitaux. Elle poursuit ses rêves malgré les tempêtes, les naufrages et les nuits d’insomnie. Elle a toujours une petite attention qui réchauffe pour chacun. Elle a l’intelligence du coeur et fait le bonheur d’une petite fille blonde de huit ans à qui elle écrit « mon petit chat » de ses voyages.

 

Elle a quinze ans et c’est moi en mieux, beaucoup mieux. Elle me bluffe, elle m’épate, elle illumine ma vie. Son coeur est un chantier en construction, avec des ruines encore fumantes, mais des fondations solides. Elle a des convictions, des rêves, des idéaux, et elle ne laissera personne lui dire que ses combats sont vains. Elle est la meilleure partenaire de Pictionary du monde, et la plus chouette grande soeur. Elle réussit tout ce qu’elle entreprend, à corps perdu.

 

J’ai connu son mari bien avant elle, mais entre nous il n’y eut besoin de rien: nous nous sommes rencontrées par hasard. Toujours en mouvement au point de s’oublier, elle ne compte jamais le temps qu’elle consacre à ses élèves, à ses amis dans le besoin. Elle accueille les rires et les larmes avec la même patience, sa parole est sagesse, mais elle n’a jamais appris à dire non.

 

Elle a sonné à ma porte au bout de quatre ans, et elle a dit « j’habite une, deux, trois maisons plus loin » en les comptant du bout du doigt. Elle est celle qui est toujours là quand on en a besoin, d’urgence. Elle a toujours une infusion prête sur le coin du feu, et des oeufs en chocolat en novembre.

 

C’est un peu leur faute si je me suis mise au running. Ils sont là, toujours partants pour une idée folle, toujours prêts à traverser le pays pour peu qu’on rigole un coup, à m’appeler pour me dire « tu ne t’inquiètes pas, on gère ». Ils font la paire depuis dix-sept ans, il serait temps qu’on les marie, juste pour faire une fête d’enfer, et pour que je puisse dire qu’elle est ma soeur sans mentir un peu.

 

On a failli se faire virer il y a vingt ans par le Mime Marceau parce qu’on avait un fou rire bruyant et inextinguible. On s’est perdus de vue du temps d’avant les portables et d’avant internet. On a passé les dix-huit dernières années à quelques centaines de mètres l’un de l’autre sans le savoir. Je l’ai reconnu sur une photo de mariage. On s’est retrouvés la semaine dernière. On a repris nos rires là où ils étaient restés.

 

Elle préfère les chats aux enfants, mais les enfants l’adorent. C’est la meilleure au blind test, à la photo et à la déco (elle est très énervante). C’est la reine du Bon Coin, la star des internets, elle ronchonne beaucoup mais en vrai elle finira nue d’avoir donné sa chemise.

 

 

Ma bande, mon gang, mon crew, ma famille. Nos vies parallèles, et perpendiculaires parfois. Nos coeurs avec les doigts. Nos différences. Ma richesse.

 

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Au frais!

Le Futuroscope et nous, c’est une histoire d’amour qui dure depuis très longtemps. Pour nous, c’est vraiment LE parc du rire et de l’émerveillement en famille, du plus petit au plus grand. L’an dernier, nous y sommes retournés pour passer Noël, afin de découvrir les nouveautés de 2016.

Si les enfants ont retrouvés avec bonheur leurs chouchous, les Lapins Crétins (faites donc 800 km de voiture avec un enfant de trois ans qui crie BWAABWAAAAAH toutes les 3 minutes <3), ils étaient aussi très impatients de découvrir la nouvelle attraction L’âge de Glace.

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Nous étions le 25 décembre, il faisait 26 degrés au soleil, mais à l’intérieur, brrrrrrr! contents d’enfiler nos peaux de bête en synthétique véritable pour retourner au Temps des Dinosaures!

 

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Dedans c’est joli, Scrat vient chatouiller ceux qui ne font pas de belles grimaces au Photobooth, et  tout le monde se balade dans sa moumoute, ils ont dû adorer cet été.

 

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Après, ça secoue, ça démonte, y a du vent, du blizzard, il neige (la 4D, c’est géant), ça fait un tout petit peu peur aux tout petits qui crient de joie parce qu’ils adorent ça, Y A UN BEBE MAMMOUTH TROP MIGNON JE VEUX LE MÊME A LA MAISON. Bien sûr je ne vais pas spoiler, hein, mais enfin tout de même, après un supsense de folie,  tout ira bien qui finit bien. Il paraît même que le bébé reste petit toute la vie, comme nos enfants à nous. Hum.

Et sinon, le Futuroscope à Noël, c’est désert, on peut prendre le temps de visiter les expos, de refaire plusieurs fois une attraction, le personnel est aussi gentil et souriant que d’habitude, les angelots sont rigolos:

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Et puis il fait noir tôt, le coucher de soleil est somptueux, il y a des lampions, des décorations partout, on est fourbus en fin de journée mais le parc semble tout de même à taille humaine: les grands s’y promènent seuls  – ou hum, vont faire leur vingtième Danse avec les Robots à la suite « parce que j’ai pas encore eu cette musique-là ».

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Cette année, j’ai vu qu’ils ont changé le spectacle nocturne… On va être forcés d’y retourner, non? (et moi je lorgne sur le semi-marathon, hi hi).

J’en connais quatre qui vont être contents de trouver leurs entrées au pied du sapin!
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PS il y a des chambres communicantes (jusqu’à 6 personnes du moins) au Novotel, et le buffet du petit-déjeuner est à lui seul une attraction 🙂

 


Les gaufres du goûter

On est arrivés bien trop tôt, le portail était encore fermé, parce que j’avais oublié que l’heure avait changé, depuis quelques années. On est revenus sur nos pas, elle a demandé si je resterais avec elle, et elle a serré ma main un peu plus fort, et moi aussi, quand je lui ai répondu que non, mais elle n’a rien dit. Il s’est présenté, elle a rosi un peu, s’est dandinée dans sa robe rose, timide un peu, pour mieux cacher le feu en elle encore quelques instants. Elle a dit « encore un câlin, et puis maintenant tu peux partir », et je n’ai pas eu le temps d’être émue, parce qu’avec elle, tout va trop vite, tout est si naturel, et puis aussi, sa sœur attendait dans le couloir, avec sa jolie robe rose elle aussi, identique à sa petite soeur.

 

Fidèles à la tradition, je l’ai emmenée saluer sa nouvelle maîtresse, et surtout retrouver ses copines, un dernier baiser posé sur la tempe, et la cloche a sonné. Avec les grands, nous sommes rentrés faire des gaufres, une montagne de gaufres, la rentrée vaut bien ça. Quand elles sont rentrées pour le déjeuner, la petite a dit « c’était trop bien », et la grande a dit « la maîtresse est trop gentille ». Il y avait au menu du poisson rose, des pâtes et des tomates qui sentaient encore l’été, et on se serait crus encore un peu en vacances, il a fallu expliquer qu’il faudrait y retourner l’après-midi, que l’école après une matinée c’était pas déjà fini pour toute la vie.

Quand elles sont rentrées, entre deux bouchées, il y eut les premiers cartables jetés dans l’entrée, les premiers devoirs, les cahiers tout neufs qu’on étrenne, les habituelles fiches de renseignements à remplir, les dessins qu’on sort du sac tout chiffonnés, et puis le temps de parole à partager pour les histoires de chacune.

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Le lendemain, c’était au tour du Collégien, cet âge où on le suit de loin, du regard seulement, en se demandant si tout ce qu’on a semé depuis toutes ces années va fleurir cette année. Lâcher sa main, me suis-je murmuré à moi-même, comme un encouragement.

 

Puis, l’Ado s’est résignée à refaire sa valise, il y eut des cris de joie dans le couloir, des retrouvailles bruyantes, le foutoir déjà dans la chambrée, les habitudes qu’on reprend, une vie en parallèle, et les parents qui disent « bon, ben, à vendredi », avec un infime tremblement de la voix, avant de retraverser la cour en pressant le pas, pour conjurer sans doute ces années qui filent et nous les voleront bientôt.

 

Pourrais-je un jour écrire l’enchantement de ces jours passés avec eux, à les remettre tout doucement sur les rails, comme quand on leur apprend à rouler à vélo, et qu’on ne tient plus la selle que du bout du doigt. J’ai aimé chaque minute de ces jours-là, j’ai gravé leurs regards et leurs sourires, leur vie qui bouillonne, et le soleil de l’été pour les jours sombres de l’hiver, quand il fera nuit au moment de les lever, quand il fera si froid au moment de sortir, quand on butera sur une leçon, quand il faudra recommencer un devoir. J’étais si heureuse d’être là.

 

Pour le goûter, il restait des gaufres.

 

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 (Les tatouages éphémères viennent de Cultura et tiennent super longtemps.)