Les gaufres du goûter

On est arrivés bien trop tôt, le portail était encore fermé, parce que j’avais oublié que l’heure avait changé, depuis quelques années. On est revenus sur nos pas, elle a demandé si je resterais avec elle, et elle a serré ma main un peu plus fort, et moi aussi, quand je lui ai répondu que non, mais elle n’a rien dit. Il s’est présenté, elle a rosi un peu, s’est dandinée dans sa robe rose, timide un peu, pour mieux cacher le feu en elle encore quelques instants. Elle a dit « encore un câlin, et puis maintenant tu peux partir », et je n’ai pas eu le temps d’être émue, parce qu’avec elle, tout va trop vite, tout est si naturel, et puis aussi, sa sœur attendait dans le couloir, avec sa jolie robe rose elle aussi, identique à sa petite soeur.

 

Fidèles à la tradition, je l’ai emmenée saluer sa nouvelle maîtresse, et surtout retrouver ses copines, un dernier baiser posé sur la tempe, et la cloche a sonné. Avec les grands, nous sommes rentrés faire des gaufres, une montagne de gaufres, la rentrée vaut bien ça. Quand elles sont rentrées pour le déjeuner, la petite a dit « c’était trop bien », et la grande a dit « la maîtresse est trop gentille ». Il y avait au menu du poisson rose, des pâtes et des tomates qui sentaient encore l’été, et on se serait crus encore un peu en vacances, il a fallu expliquer qu’il faudrait y retourner l’après-midi, que l’école après une matinée c’était pas déjà fini pour toute la vie.

Quand elles sont rentrées, entre deux bouchées, il y eut les premiers cartables jetés dans l’entrée, les premiers devoirs, les cahiers tout neufs qu’on étrenne, les habituelles fiches de renseignements à remplir, les dessins qu’on sort du sac tout chiffonnés, et puis le temps de parole à partager pour les histoires de chacune.

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Le lendemain, c’était au tour du Collégien, cet âge où on le suit de loin, du regard seulement, en se demandant si tout ce qu’on a semé depuis toutes ces années va fleurir cette année. Lâcher sa main, me suis-je murmuré à moi-même, comme un encouragement.

 

Puis, l’Ado s’est résignée à refaire sa valise, il y eut des cris de joie dans le couloir, des retrouvailles bruyantes, le foutoir déjà dans la chambrée, les habitudes qu’on reprend, une vie en parallèle, et les parents qui disent « bon, ben, à vendredi », avec un infime tremblement de la voix, avant de retraverser la cour en pressant le pas, pour conjurer sans doute ces années qui filent et nous les voleront bientôt.

 

Pourrais-je un jour écrire l’enchantement de ces jours passés avec eux, à les remettre tout doucement sur les rails, comme quand on leur apprend à rouler à vélo, et qu’on ne tient plus la selle que du bout du doigt. J’ai aimé chaque minute de ces jours-là, j’ai gravé leurs regards et leurs sourires, leur vie qui bouillonne, et le soleil de l’été pour les jours sombres de l’hiver, quand il fera nuit au moment de les lever, quand il fera si froid au moment de sortir, quand on butera sur une leçon, quand il faudra recommencer un devoir. J’étais si heureuse d’être là.

 

Pour le goûter, il restait des gaufres.

 

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 (Les tatouages éphémères viennent de Cultura et tiennent super longtemps.)


Le temps hémophile

Alain S. en boucle dans ma tête « et le temps hémophile coule » et qu’il est doux ce temps de rien, ce temps suspendu, ce temps distendu entre leurs va-et-vient d’enfants. Ces sacs qu’on fait et qu’on défait pour quelques jours, ces centimètres qu’ils semblent avoir pris quand on les retrouve ou même chaque soir. Ces aventures qu’ils vivent sans nous et celles qu’on partage, de mercredi en samedi. Ces kilomètres parcourus et ces amis de passage, pour quelques heures ou pour une nuit. Ces messages qu’on envoie pour dire tout va bien que c’est joli par ici et qu’il est doux d’oublier le quotidien qui retrouvera bien trop vite ses droits.

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Il n’aura pas fait si beau, il n’aura pas fait si chaud, mais qu’importe, il ne nous en faut pas tant pour faire ce qu’il nous plaît. Voir une douzaine d’ados heureux et sains faire la fête jusqu’au petit matin dans le jardin, donner rendez-vous à l’amoureux sur une terrasse, ressortir à l’heure d’enchaîner les douches et les couchers pour grimper sur les balles de foin ou pour écouter les voisins parler du temps d’avant, celui des châteaux des abbayes des pavillons de chasse dont il ne reste au mieux que quelques pierres, un nom de rue mystérieux.

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On aura bu on aura trinqué à l’amitié, on aura couru à travers bois et sur le bitume du circuit, on aura lavé des museaux des mains des pieds tout noirs d’avoir trop joué, lavé quelques croûtes de sang séché, fait la tronche un peu parce que le temps n’a pas fini de nous apaiser, on aura beaucoup chanté et trop peu dormi aussi, comme toujours, alors qu’on s’était promis le contraire.

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On aura battu les tapis et délogé la poussière, trié les placards et rangé les cahiers dans les cartons au grenier, changé quelques meubles de place et dansé au milieu du salon pour s’approprier à nouveau l’espace. On aura arraché les mauvaises herbes et un peu volontairement oublié de laver les baies vitrées, il est urgent de ne rien faire soudain. On aura vécu à leur rythme et vécu pour leurs sourires. On aura partagé des moments que personne ne nous reprendra. On aura apprécié la douceur de l’été et levé le pied, avant que tout ne recommence, le tourbillon des livres et des cahiers, l’heure du bus et des papiers à remplir à signer, le temps des responsabilités qu’on avait un peu oublié, les rendez-vous sur le calendrier le solfège à travailler les leçons à réciter.

Pour la première fois les cartables sont prêts et les chaussures neuves attendent dans l’armoire d’être étrennées, devient-on plus sage avec l’âge ? On n’oubliera pas les rires qui résonnent et les larmes qu’on tente de sécher lors de cet invincible été, les mots qu’on a dits et ceux qu’on n’aurait pas dû prononcer, les mauvaises nouvelles et les autres plus jolies, les déceptions aussi, mais surtout, surtout je me souviendrai de la générosité de cet été.  On s’était dit qu’il durerait toujours, l’été suspendu, et le temps hémophile coule...

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Quatuor

Il est à peine plus de sept heures et tu es dans mon lit depuis quelques minutes déjà. J’ai sûrement soupiré pour la forme, en entendant tes petits pieds nus sur le plancher comme des pas de souris. J’ai ouvert un demi-œil juste à temps pour apercevoir ta tête ébouriffée du matin, tes joues rosies par la nuit, tes lapins sous le bras, et ton rire déjà quand je soulève la couette pour que tu te glisses encore quelques instants dans ma chaleur, le temps de nous réveiller. Vois-tu, c’est mercredi, ou dimanche, et qu’est-ce que je suis heureuse de passer cette journée avec toi. Et ton frère, et tes sœurs.

Nous descendons sans faire trop de bruit, je grille les tartines, je fais chauffer le lait, pendant que tu vas saluer le lapin et le libérer de sa cage. Tu me racontes tes rêves, tu me racontes ta vie, les deux se mélangent un peu, je ne cherche pas à les démêler, c’est bien plus joli ainsi. Tu tiens à étaler le miel, à mélanger ton cacao. Je te regarde grandir à vue d’œil et je suis si reconnaissante de pouvoir assister à cette métamorphose, d’avoir pris le temps d’être auprès de toi.

Bientôt ton frère,  l’autre lève-tôt, apparaît, la magie de notre duo se brise, nous réinventons un trio sur le champ. Avec lui, point de rêveries, il veut savoir ce que nous ferons, où nous irons, ce que nous mangerons aujourd’hui. Bien sûr il y aura l’entretien nécessaire de la maison, puis après nous nous échapperons, une journée de juillet sans courir sur les sentiers n’est pas une vraie journée de vacances. Peut-être irons-nous rejoindre vos cousins à la recherche du Rocher des Nutons, écouter votre oncle nous en raconter les légendes, vous expliquer qu’une légende, on ne sait plus trop bien s’il faut y croire, c’est comme le yéti ou le dahu, après tout, personne n’en a jamais vu – si! moi! criera bien une petite voix –  construire une cabane, ou pique-niquer dans les bois (avez-vous remarqué que le saucisson a toujours meilleur goût quand on le sort d’un sac à dos ?), barbouiller nos mains, nos lèvres et même nos joues de myrtilles. Peut-être ferons-nous un concours de plongeons, si le temps le permet. Ou un jeu de l’oie, s’il fait vraiment trop froid. Un gâteau au chocolat, évidemment. Certainement, la salle de jeux aura l’air d’avoir été soufflée par une explosion ce soir, et je râlerai que si c’est comme ça, tout ce qui traîne encore dans dix minutes sera confisqué et donné au centre de réfugiés comme la dernière fois.

Votre sœur marmotte émerge à son tour en douceur, il lui faut toujours un peu de temps, avant de s’indigner sur une règle de jeu mal respectée, ou le menu du midi qui contient décidément bien trop de courgettes à son goût.

J’ai hâte à présent de voir se lever la grande, il n’est pas impossible que je passe l’aspirateur juste sous son plancher pour accélérer les choses. Ou qu’on mette la musique un peu fort, en bas, pour chanter et danser juste sous ses fenêtres, promis, on n’a pas fait exprès, mais c’est plus chouette quand tu es là.

 

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La fratrie est au complet maintenant, on ramasse les miettes, les équipes se forment, mouvantes,  en fonction des occupations, pleines de vie. On vote à mains sûrement poisseuses levées et à grands cris de joie et peut-être un peu de grognements déçus – j’ai toujours le pouvoir de veto, je sais c’est moche mais je suis la plus grande, hé hé –  le programme de la journée. Enfin, quand vous aurez effacé vos moustaches de chocolat, lavé vos dents et peigné vos cheveux, je ne sors pas avec des petits sauvageons.  Après le vélo, il va bien falloir remplir le frigo. Après les Lego, tondre la pelouse, laver les vitres, ramasser les pièces du puzzle avant d’en perdre. Eponger un verre de lait renversé. Arbitrer un conflit. Se cacher dans l’angle du mur pour  vous regarder tous les quatre jouer à Hôtel de Luxe, avec la petite qui fait la banque avec le plus grand sérieux. Obliger certains à monter se laver, en obliger d’autres à sortir de la douche pour faire la place au suivant. Raconter une histoire. Se coucher enfin. Lire quelques pages et piquer du nez. Et demain, recommencer.

Ne jamais regretter, ne jamais douter, si ce n’est d’être assez douée pour arriver à faire de vous des gens bons, des gens bien. Dans votre corps et dans vos idées. Chaque matin sur le métier remettre l’ouvrage, et se dire que c’est là une bien belle aventure, riche jusqu’à l’indescriptible. Certainement pas une famille Ricoré, il y a bien trop de couacs, de décibels et de larmes parfois dans la même journée. Mais la même joie, à chaque fois, de la passer avec vous, cette journée boule à facettes, cette journée qui dure mille vies, cette journée qui commence parfois bien trop tôt, mais à quoi bon la passer à dormir?

Je ne suis pas fatiguée de vous. Je ne suis pas fatiguée de la vie. Du temps que je vous consacre et qui passe toujours trop vite.

Je ne suis pas fatiguée.

 

 

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Pour Peach. 


Oh juillet

Il faisait chaud ce soir d’été là, et si noir déjà. La mère avait bien emporté les gilets dans un panier, mais elle passerait la soirée à le traîner au gré de ses déplacements. Il y avait du monde, presque tout le village était là, tout étonné encore qu’il s’y passe exceptionnellement quelque chose susceptible de les rassembler tous, quelques jours après tout le monde.

 

La petite était perchée sur les épaules de son père pour mieux voir. Sa mère l’avait prévenue qu’il y aurait du bruit, de ne pas avoir peur, et avait gardé dans la sienne sa main toute moite d’avoir trop dansé déjà sous les lampions. Par précaution, elle couvrit brièvement ses oreilles de ses mains, rentra légèrement la tête entre les épaules.  Mais d’abord il y eu du silence, une minute environ, dont certains profitèrent pour donner leur avis circonstancié, avant que la musique ne reprenne, un peu plus fort, un peu plus vite, accompagnant les détonations.

 

La petite ouvrit tout rond ses grands yeux sombres et chuchota Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi merveilleux dans un souffle, sans quitter le ciel du regard. Les fusées se succédaient, sifflaient, virevoltaient, embrasaient le ciel, l’illuminaient de leurs couleurs, crépitaient des étoiles. Elle ne perdit pas une miette du spectacle et applaudit de tout son cœur quand il n’y eut plus au-dessus du terrain de football local que des volutes de fumée qui se détachaient dans la nuit noire. Elle retourna ensuite sur la piste de danse, infatigable.

 

C’était son premier feu d’artifice, oh oui comme c’était merveilleux. Nous étions le seize juillet, et le bonheur de l’enfant était si pur et insouciant, tandis que les grands s’efforçaient de ne penser à rien d’autre, sans grand succès.

 

 

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Pervers

Hier matin, j’ai vu une bite. De près. Très.

 

Ce n’était pas la première, et j’espère pas la dernière, mais disons que je n’avais rien demandé. Et que dans le cas contraire, je n’aurais probablement pas utilisé le mot « bite ». Et je ne l’aurais certainement pas raconté ici.

 

Elle a tourné le coin de la rue, et s’est approchée de ma voiture, où je posais un sac dans le coffre, avant de m’installer au volant. Il ne fait pas bon se garer à l’ombre des églises encore endormies le dimanche matin, sans doute. J’ai levé bien haut le majeur de la main gauche, il faut répondre à la finesse par la finesse, n’est-il pas. La bite, la main droite qui la malaxait, et le type à qui tout le foutoir appartenait, se sont alors collés à ma fenêtre en me murmurant des mots que je n’ai pas compris. Je crois que c’est parce que j’étais trop occupée à lui hurler de dégager, gros dégueulasse. Il est possible qu’emportée par mon élan, j’aie ajouté sale porc. J’avais pris le soin d’entrouvrir ma fenêtre pour qu’il me comprenne bien, lui. Même si tout porte à croire que non.

 

Parce que mon problème, c’est que ma fille de sept ans et demi aussi a vu une bite, hier matin. Enfin, elle a plutôt dit « le monsieur a montré son zizi » parce qu’elle n’a que sept ans et demi, justement, et que jusque là, elle pensait que les bites ne couraient pas les rues, et puis jusque là c’était un peu le plus beau week-end de sa vie.

 

J’ai fait ce qu’il y avait à faire – verrouiller les portes, gueuler en l’insultant un peu, pas trop vulgairement, démarrer pour abréger la scène, pendant que ma Douce Amie appelait la police. J’étais bien lancée pour lui péter les dents une à une, voire l’émasculer, mais il paraît que ça ne se fait pas, surtout devant une petite fille blonde comme les blés qui me demandait ce que faisait le monsieur et s’il était fou. J’ai dit que oui, certainement, évidemment, et que ça n’allait tout de même pas nous gâcher ce week-end parfait entre filles made in Normandie.

 

Je me suis aussi demandé à quel moment les mecs inconnus pouvaient penser qu’un dimanche matin vers neuf heures, à l’ombre d’une église normande, quelqu’un avait envie de voir leur bite, leurs mains dessus, et leur sale gueule de pervers, soyons franche. Je veux dire, à que moment ils se disent que la technique peut marcher. Enfin, je suppose qu’ils ne pensent pas. Je suis bête, aussi.

 

C&H life