Quatuor

Il est à peine plus de sept heures et tu es dans mon lit depuis quelques minutes déjà. J’ai sûrement soupiré pour la forme, en entendant tes petits pieds nus sur le plancher comme des pas de souris. J’ai ouvert un demi-œil juste à temps pour apercevoir ta tête ébouriffée du matin, tes joues rosies par la nuit, tes lapins sous le bras, et ton rire déjà quand je soulève la couette pour que tu te glisses encore quelques instants dans ma chaleur, le temps de nous réveiller. Vois-tu, c’est mercredi, ou dimanche, et qu’est-ce que je suis heureuse de passer cette journée avec toi. Et ton frère, et tes sœurs.

Nous descendons sans faire trop de bruit, je grille les tartines, je fais chauffer le lait, pendant que tu vas saluer le lapin et le libérer de sa cage. Tu me racontes tes rêves, tu me racontes ta vie, les deux se mélangent un peu, je ne cherche pas à les démêler, c’est bien plus joli ainsi. Tu tiens à étaler le miel, à mélanger ton cacao. Je te regarde grandir à vue d’œil et je suis si reconnaissante de pouvoir assister à cette métamorphose, d’avoir pris le temps d’être auprès de toi.

Bientôt ton frère,  l’autre lève-tôt, apparaît, la magie de notre duo se brise, nous réinventons un trio sur le champ. Avec lui, point de rêveries, il veut savoir ce que nous ferons, où nous irons, ce que nous mangerons aujourd’hui. Bien sûr il y aura l’entretien nécessaire de la maison, puis après nous nous échapperons, une journée de juillet sans courir sur les sentiers n’est pas une vraie journée de vacances. Peut-être irons-nous rejoindre vos cousins à la recherche du Rocher des Nutons, écouter votre oncle nous en raconter les légendes, vous expliquer qu’une légende, on ne sait plus trop bien s’il faut y croire, c’est comme le yéti ou le dahu, après tout, personne n’en a jamais vu – si! moi! criera bien une petite voix –  construire une cabane, ou pique-niquer dans les bois (avez-vous remarqué que le saucisson a toujours meilleur goût quand on le sort d’un sac à dos ?), barbouiller nos mains, nos lèvres et même nos joues de myrtilles. Peut-être ferons-nous un concours de plongeons, si le temps le permet. Ou un jeu de l’oie, s’il fait vraiment trop froid. Un gâteau au chocolat, évidemment. Certainement, la salle de jeux aura l’air d’avoir été soufflée par une explosion ce soir, et je râlerai que si c’est comme ça, tout ce qui traîne encore dans dix minutes sera confisqué et donné au centre de réfugiés comme la dernière fois.

Votre sœur marmotte émerge à son tour en douceur, il lui faut toujours un peu de temps, avant de s’indigner sur une règle de jeu mal respectée, ou le menu du midi qui contient décidément bien trop de courgettes à son goût.

J’ai hâte à présent de voir se lever la grande, il n’est pas impossible que je passe l’aspirateur juste sous son plancher pour accélérer les choses. Ou qu’on mette la musique un peu fort, en bas, pour chanter et danser juste sous ses fenêtres, promis, on n’a pas fait exprès, mais c’est plus chouette quand tu es là.

 

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La fratrie est au complet maintenant, on ramasse les miettes, les équipes se forment, mouvantes,  en fonction des occupations, pleines de vie. On vote à mains sûrement poisseuses levées et à grands cris de joie et peut-être un peu de grognements déçus – j’ai toujours le pouvoir de veto, je sais c’est moche mais je suis la plus grande, hé hé –  le programme de la journée. Enfin, quand vous aurez effacé vos moustaches de chocolat, lavé vos dents et peigné vos cheveux, je ne sors pas avec des petits sauvageons.  Après le vélo, il va bien falloir remplir le frigo. Après les Lego, tondre la pelouse, laver les vitres, ramasser les pièces du puzzle avant d’en perdre. Eponger un verre de lait renversé. Arbitrer un conflit. Se cacher dans l’angle du mur pour  vous regarder tous les quatre jouer à Hôtel de Luxe, avec la petite qui fait la banque avec le plus grand sérieux. Obliger certains à monter se laver, en obliger d’autres à sortir de la douche pour faire la place au suivant. Raconter une histoire. Se coucher enfin. Lire quelques pages et piquer du nez. Et demain, recommencer.

Ne jamais regretter, ne jamais douter, si ce n’est d’être assez douée pour arriver à faire de vous des gens bons, des gens bien. Dans votre corps et dans vos idées. Chaque matin sur le métier remettre l’ouvrage, et se dire que c’est là une bien belle aventure, riche jusqu’à l’indescriptible. Certainement pas une famille Ricoré, il y a bien trop de couacs, de décibels et de larmes parfois dans la même journée. Mais la même joie, à chaque fois, de la passer avec vous, cette journée boule à facettes, cette journée qui dure mille vies, cette journée qui commence parfois bien trop tôt, mais à quoi bon la passer à dormir?

Je ne suis pas fatiguée de vous. Je ne suis pas fatiguée de la vie. Du temps que je vous consacre et qui passe toujours trop vite.

Je ne suis pas fatiguée.

 

 

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Pour Peach. 


Oh juillet

Il faisait chaud ce soir d’été là, et si noir déjà. La mère avait bien emporté les gilets dans un panier, mais elle passerait la soirée à le traîner au gré de ses déplacements. Il y avait du monde, presque tout le village était là, tout étonné encore qu’il s’y passe exceptionnellement quelque chose susceptible de les rassembler tous, quelques jours après tout le monde.

 

La petite était perchée sur les épaules de son père pour mieux voir. Sa mère l’avait prévenue qu’il y aurait du bruit, de ne pas avoir peur, et avait gardé dans la sienne sa main toute moite d’avoir trop dansé déjà sous les lampions. Par précaution, elle couvrit brièvement ses oreilles de ses mains, rentra légèrement la tête entre les épaules.  Mais d’abord il y eu du silence, une minute environ, dont certains profitèrent pour donner leur avis circonstancié, avant que la musique ne reprenne, un peu plus fort, un peu plus vite, accompagnant les détonations.

 

La petite ouvrit tout rond ses grands yeux sombres et chuchota Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi merveilleux dans un souffle, sans quitter le ciel du regard. Les fusées se succédaient, sifflaient, virevoltaient, embrasaient le ciel, l’illuminaient de leurs couleurs, crépitaient des étoiles. Elle ne perdit pas une miette du spectacle et applaudit de tout son cœur quand il n’y eut plus au-dessus du terrain de football local que des volutes de fumée qui se détachaient dans la nuit noire. Elle retourna ensuite sur la piste de danse, infatigable.

 

C’était son premier feu d’artifice, oh oui comme c’était merveilleux. Nous étions le seize juillet, et le bonheur de l’enfant était si pur et insouciant, tandis que les grands s’efforçaient de ne penser à rien d’autre, sans grand succès.

 

 

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Pervers

Hier matin, j’ai vu une bite. De près. Très.

 

Ce n’était pas la première, et j’espère pas la dernière, mais disons que je n’avais rien demandé. Et que dans le cas contraire, je n’aurais probablement pas utilisé le mot « bite ». Et je ne l’aurais certainement pas raconté ici.

 

Elle a tourné le coin de la rue, et s’est approchée de ma voiture, où je posais un sac dans le coffre, avant de m’installer au volant. Il ne fait pas bon se garer à l’ombre des églises encore endormies le dimanche matin, sans doute. J’ai levé bien haut le majeur de la main gauche, il faut répondre à la finesse par la finesse, n’est-il pas. La bite, la main droite qui la malaxait, et le type à qui tout le foutoir appartenait, se sont alors collés à ma fenêtre en me murmurant des mots que je n’ai pas compris. Je crois que c’est parce que j’étais trop occupée à lui hurler de dégager, gros dégueulasse. Il est possible qu’emportée par mon élan, j’aie ajouté sale porc. J’avais pris le soin d’entrouvrir ma fenêtre pour qu’il me comprenne bien, lui. Même si tout porte à croire que non.

 

Parce que mon problème, c’est que ma fille de sept ans et demi aussi a vu une bite, hier matin. Enfin, elle a plutôt dit « le monsieur a montré son zizi » parce qu’elle n’a que sept ans et demi, justement, et que jusque là, elle pensait que les bites ne couraient pas les rues, et puis jusque là c’était un peu le plus beau week-end de sa vie.

 

J’ai fait ce qu’il y avait à faire – verrouiller les portes, gueuler en l’insultant un peu, pas trop vulgairement, démarrer pour abréger la scène, pendant que ma Douce Amie appelait la police. J’étais bien lancée pour lui péter les dents une à une, voire l’émasculer, mais il paraît que ça ne se fait pas, surtout devant une petite fille blonde comme les blés qui me demandait ce que faisait le monsieur et s’il était fou. J’ai dit que oui, certainement, évidemment, et que ça n’allait tout de même pas nous gâcher ce week-end parfait entre filles made in Normandie.

 

Je me suis aussi demandé à quel moment les mecs inconnus pouvaient penser qu’un dimanche matin vers neuf heures, à l’ombre d’une église normande, quelqu’un avait envie de voir leur bite, leurs mains dessus, et leur sale gueule de pervers, soyons franche. Je veux dire, à que moment ils se disent que la technique peut marcher. Enfin, je suppose qu’ils ne pensent pas. Je suis bête, aussi.

 

C&H life

Là haut

Je me suis tue trop longtemps, encore une fois. J’ai pris l’habitude de faire danser les souvenirs et les émotions dans ma tête et dans mon coeur, respirer profondément fermer les yeux et y être une fois encore en rêve avant d’essayer de les écrire. Je les chéris tellement que je les garde pour moi encore un peu, et puis, et puis il me semble trop tard ensuite. Trop laborieux. Et pourtant qu’il est doux de revoir ces photos, de se souvenir du soleil qui brûle nos peaux, du petit vent frais le soir, de l’odeur mouillée d’une cascade, de la couleur des fleurs. Des jambes qui font mal le matin au réveil des pas innombrables de la veille, et qui pourtant une fois encore nous porteront au sommet sans faillir. De nos plaisanteries bêtes et de nos rires encore plus puisque plus rien ne vient nous interrompre. Des silences entre nous. La douce chaleur de la pierre dans notre dos, couchés sur un rocher quelques minutes pour reprendre notre souffle.

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L’odeur de vache du délicieux fromage blanc du refuge Entre-le-Lac et l’explosion sous la dent des myrtilles délicatement posées dessus. Les jeux des marmottes sur les pentes herbues, leurs cris d’intimidation (pardon de vous emprunter ce rocher pour poser mon séant le temps de mon déjeuner). Le bruit de la neige qui craque sous mes pas, le cri du vent tout là-haut sur les crêtes, le sang qui bat fort dans mes tempes tandis que ma respiration s’accélère. Un pied après l’autre, silencieux et concentrés, sur une crête. Un juron quand je glisse à la traversée d’un énième névé. L’amusement enfantin à chaque ruisseau traversé les pieds dans l’eau, les mots plus forts quand les cascades couvrent nos voix, la pureté et la fraîcheur de l’eau du torrent sur nos visages que nous aspergeons à pleines mains, que nous buvons à grandes gorgées au concert des cloches du troupeau en contrebas. La sueur mêlée de poussière qui nous pique les yeux, bien vite oubliée quand nous parvenons en haut d’un col d’où la vue est sublime. Le goût si particulier d’un simple sandwich quand il est dégusté après l’effort, là tout en haut, face au soleil ou au Mont-Blanc, ou en contrebas du Mont Pourri.

 

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C’est tout ça la randonnée. Quelque chose d’infiniment simple, et fabuleux à la fois. Jouir de ce qui est à portée de main, gratuit si ce n’est l’effort, à la portée de tous.

 

Quelques-uns d’entre vous m’ont demandé des conseils. Je ne sais pas trop quoi leur dire, sinon de bien se préparer.

De bonnes chaussures de randonnée montantes pour soutenir vos chevilles (privilégiez une marque renommée – nous sommes fidèles à Salomon, à vous de trouver la vôtre) , de bonnes chaussettes de randonnée (j’insiste, vous me remercierez). Une tenue respirante. Des lunettes de soleil, un chapeau. Dans le sac à dos: un vêtement de pluie, une polaire, la crème solaire (attention à la nuque et à l’arrière des genoux…), une trousse de secours (pansements, désinfectant,…), de l’eau (au minimum un litre par personne, plus c’est mieux), à manger (quelque soit la durée – souvent imprévisible – de la randonnée, on n’est jamais à l’abri d’un coup de mou), une carte IGN sur laquelle on aura pris soin de repérer son itinéraire (et appris à la lire: distances, mais surtout courbes de niveau et repères, refuges etc). A propos d’itinéraire, on ne se surestime pas, on reste réaliste sur ses capacités sportives: une randonnée en montagne ne se mesure pas en kilomètres, mais en mètres de dénivelé positif (D+) et en heures de marche (théoriques). Si besoin, on demande conseil (nous avons par exemple renoncé à franchir un col trop enneigé et donc dangereux sans crampons).

 

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Dans la mesure du possible, on ne part pas seul loin des sentiers fréquentés, et/ou on prévient de ses intentions. On emporte un téléphone portable, même s’il y a de grandes chances qu’il n’y ait pas de réseau là-haut. On vérifie la météo, on ne prend pas de risques. On privilégie les départs tôt le matin (moins de risques d’orages – on se familiarise avec le comportement à adopter en cas de survenue d’un orage en montagne).

On part en petit groupe, calme et silencieux, si on a envie de pouvoir observer la faune. On ne détruit rien, on ne cueille pas de fleurs, on ne laisse évidemment pas de détritus. On ne se baigne pas dans les lacs: d’abord l’eau est très froide et on risque l’hydrocution, mais surtout, c’est criminel pour leur écosystème fragile (pensez à la crème solaire dont vous venez de vous enduire!).

Dernière chose: en montagne, on se pousse pour laisser passer les plus rapides, et on salue tous ceux qu’on croise!

Ensuite, il ne reste qu’à mettre un pied devant l’autre. Et savourer. Vous viendrez me raconter?

 

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Merci à La Fille de l’Encre et aux Villages Clubs du Soleil! 

Photos prises à l’iPhone, pour des raisons évidentes d’encombrement.


De cette vie qui est un fabuleux cadeau

Un autre temps, un autre vie déjà depuis ces jours que recouvrait la nuit. Déplacer légèrement les curseurs de ma vie, remettre les choses à leur place doucement, sans heurts, juste un peu d’eau salée qui lave tout. Le regard désembué enfin, réaliser que tout le monde va bien, croire à nouveau que rien ne peut nous atteindre. A tort bien sûr, mais l’optimisme a toujours été la meilleure des thérapies. On verra bien quand ça nous tombera dessus. En attendant, jouissons. De la chance d’être tous là, bulle mouvante et déformante selon les jours, selon les nuits. De leurs mains qui se glissent encore dans les miennes sans prévenir. De mon doigt qui dessine un cœur sur une épaule bronzée salée. De cette vie qui est tout de même un fabuleux cadeau. De ce bonheur qu’on provoque. De nos coeurs qui chavirent. De la beauté.

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Cette année encore la chance inouïe et le pouvoir magique du Sentier des Douaniers du Cap Corse, comme un pèlerinage, balayé par le vent tellement violent qu’il nous coupe le souffle et emporte la peine. Leur apprendre dans la poussière et la chaleur ces mots de l’Amoureux qui me portent depuis des années maintenant : « nulle montagne n’est infranchissable, il suffit de poser un pied après l’autre, inlassablement ». Leur dire la vie c’est comme les montagnes. Lui offrir ces mots comme le cadeau le plus précieux qu’on m’ait fait, et lui transmettre à mon tour pour ses quinze ans. Laisser pleurer la fille de l’île dans mes bras, et pleurer avec elle. Lui dire qu’elle a le droit de s’effondrer, de tomber sur le chemin, et que nous serons là pour l’aider à se relever. Lui dire, souviens-toi du Sentier, toujours. Pour la première fois lui dire à une fille que je l’aime, et le penser tellement fort que mon départ ressemble à un abandon. Rentrer et reprendre sa vie là où on l’avait laissée, mais avec, imperceptiblement, ce petit supplément d’âme dedans.

On devrait toujours avoir un coin de bleu dans sa vie, qu’il soit de la mer ou du ciel. Ou des deux. On devrait toujours avoir un endroit secret, un billet d’avion, un ticket de train d’avance. Une évasion possible. Un rêve.

Nous repartons tous ensemble demain, ailleurs, d’autres montagnes, d’autres sommets, parce que la vie fait des surprises, surtout à ceux qui ne les attendent pas. Après, au-delà, d’autres rêves, toujours.
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A toi, qui sais. Merci, tellement.