Il avait encore neigé pendant la nuit

Comme à chaque fois, la magie de la route en lacets fonctionnait. Il flottait un parfum de légèreté dans la voiture, un peu d’excitation aussi. La neige nous aurait-elle attendus? Le soleil se montrerait-il? Est-ce que les lieux auraient changé, nos lieux, à force,  nos petites habitudes, et puis celles qu’on rajouterait cette année encore. Est-ce que la montagne s’éclairait toujours de jaune or le matin, de rose poudré le soir? Est-ce que tout serait finalement comme avant, refuge malgré les courants et les bouillons de notre hiver, est-ce que là haut nous pourrions être heureux comme à chaque fois?

Flaine Hameau Scandinave
Nous avions laissé le noir tout en bas, à la sortie de l’autoroute, pour nous laisser gagner progressivement par le blanc, redevenir des enfants dans la neige, cligner des yeux au soleil qui réchauffe nos visages si pâles et tirés.

Le canapé était neuf, les meubles avaient bien un peu changé de place dans le chalet – nous avons un peu grogné, pour le principe, évidemment, avant de nous y faire. Les chocards sur la terrasse étaient au rendez-vous, le sourire des commerçants, des personnels de la station aussi, qui trouvent comme toujours que les enfants ont bien grandi. La douce parenthèse, sept jours et sept nuits, le temps de rêver un peu qu’on vivrait là pour toute la vie, à glisser en chaussettes sur le parquet le soir, après avoir glissé dehors toute la journée.

 

Hameau Scandinave de Flaine

 

Comme chaque année on a fait des concours de fleurs de chantilly sur le chocolat chaud du goûter, on a fait un tour en cabine avec Ultime juste parce qu’elle adore ça, et puis jeter des boules de neige tout en haut de la montagne c’est mieux que tout en bas. On a fermé les yeux, et le raclement des skis sur la neige du petit matin rappelait furieusement le bruit des vagues (celles que je ne vous ai pas encore racontées, c’est vrai), essayez, vous verrez. Et dans la poudreuse tombée comme un cadeau ce matin-là, nous avions tous cinq ans subitement.

 

Hameau Scandinave de Flaine

 

J’ai eu comme à chaque fois les larmes aux yeux quand j’ai découvert ma dernière née, ma toute petite je vous assure, descendre la piste sur ses skis minuscules à la recherche de Pimpin le lutin dans sa cabane de bois (il était parti acheter des croissants). J’ai compté les années sur les doigts d’une seule main, avant que tous ne me dépassent en riant. J’ai compté les casques, les lunettes les bâtons et les gants, pour n’en perdre aucun. On a bien sûr un peu râlé lors des parties quotidiennes de Trivial Pursuit, non mais c’est quoi ces questions?

J’ai respiré, déplié mes alvéoles pulmonaires, redressé le dos, habitué mes yeux à la lumière. J’ai marché, couru dans la neige qui craquait sous mes pas, avec l’enfant endormie tout contre mon dos. Tiré une luge qui pesait cent tonnes pour remonter la pente qu’on venait de dévaler. Acheté des brioches pralinées pour le dessert. Mangé, bu, trop certainement, et ce n’était certainement pas grave vu que c’était tellement bon. J’ai regardé la neige tomber de sous la couette, en terminant Purge, puis en dévorant Petit Piment.

 

Flaine Aup de Véran Flaine Les Grandes Platières

Et puis alors qu’on ne s’y attendait pas, qu’on avait rien vu venir, le dernier jour est arrivé. La fierté des enfants de nous ramener leur médaille. Les adieux, les à l’année prochaine, pour que ça pique moins les yeux. Les mercis.

En une heure toute trace de notre passage était effacée, nous n’avions laissé que des souvenirs dans le lit cabane, dans le salon chaleureux, dans les chuchotis des chambres partagées. Nous avons refermé la porte, il avait encore neigé pendant la nuit. Nous avons repris la route, descendu la route dont nous connaissons maintenant chaque lacet, et avons découvert qu’en bas, c’était le printemps déjà qui explosait sur nos visages hâlés.

 
ESI Flaine

 

 


S’il y a les étoiles dans ces yeux-là

 

Sa petite main de sept ans se glisse dans la mienne et comme à chaque fois, cette confiance absolue m’émeut. C’est sa première fois et elle n’a aucune idée de ce qui l’attend dans quelques minutes. Juste ce que son imagination de petite fille lui souffle, entre rêves bleus et échos glanés auprès de ceux qui savent. Rien ne trahit son impatience, peut-être juste le pas un peu plus pressé que d’habitude. Il y a deux semaines c’est avec la même confiance, et la même main dans la mienne, qu’elle entrait dans ce box des urgences et je ne peux m’empêcher d’y penser. A ce cadeau magnifique de cette confiance aveugle qu’ils m’offrent. A cette responsabilité.  A quelques centaines de mètres, de l’autre côté de l’autoroute, cet hôpital où elle a failli mourir il y a quelques années, et je souris pour la première fois depuis tout ce temps à cet endroit, ce soir c’est comme si je remettais les compteurs à zéro, je soldais le souvenir à jamais. J’ai tressé ses longs cheveux blonds en couronne, elle a mis sa plus jolie robe, ce soir c’est son grand soir, et nous sommes toutes les deux. Ses mains serrent les miennes si fort quand son idole apparaît, à peine sortie de l’enfance. Ce soir comme des milliers d’autres avec nous, je chante J’ai envie Que ça dure longtemps Que ça dure toujours et c’est aux étoiles dans ses yeux indéfinissables que je pense.

 

Dans la voiture ensuite nous nous émerveillons de la lune rousse et elle me dit de sa voix légèrement éraillée d’avoir trop chanté « je vais essayer de dormir », elle rit quand je dis « moi aussi » et son rire se perd dans le sommeil qui la gagne déjà, me laissant seule avec la radio, la nuit, les kilomètres et ce vague sourire qui flotte encore un peu sur mes lèvres.

 

Tout à l’heure ils sont arrivés en retard à leur répétition d’orchestre. Parce que je me suis arrêtée au bord de la route, au bord des larmes, vacillante. J’ai respiré, calmé mon cœur et répété plusieurs fois  A l’impossible nul n’est tenu. Et surtout pas d’être partout en même temps. Demain, ce temps qui file entre nos doigts ne sera plus, ne restera que l’amertume d’avoir trop couru sans regarder où nous mettons les pieds. Alors ce soir, peu importent les décibels s’il y a les étoiles dans ces yeux-là.

 

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L’impatience

Il y a des petits signes qui ne trompent pas.

La lumière qui filtre à travers les volets, le matin, à l’heure du réveil. Les narcisses qui étalent leurs taches jaunes sur la terre noire, vaillants petits soldats bravant les gelées matinales. Les crocus qui parsèment la pelouse sur laquelle on n’ose plus marcher.

La première fois où on étend le linge dehors, pour qu’il vole au vent  et prenne ce parfum d’air frais irremplaçable, inimitable. La première fois où on trébuche sur une touffe d’herbe qui a poussé plus vite et plus haut que ses voisines – et le moteur des tondeuses des voisins zélés, au loin. Le duvet des chatons des noisetiers, le rose poudré des amandiers, celui, plus soutenu, des cerisiers. Le jaune flamboyant du forsythia qu’on a encore oublié de tailler à l’automne et qui prend ses aises, empiète sur l’escalier de pierre recouvert de mousse. On n’attend plus que l’explosion insolente du vert qui habillera enfin à nouveau les squelettes noirs des arbres, dentelles élégantes mais tristes sur fond de ciel cotonneux.

Les couchers de soleil, ciels en feu quand je longe chaque soir la rivière frontière. La couche de glace qui se fait plus fine chaque matin sur le pare-brise, la danse des flocons qui ne nous impressionne plus désormais, on sait bien qu’ils ne resteront pas jusqu’à demain. Les robes un peu plus courtes et les écharpes moins imposantes. La parka qu’on a déjà rangée, même si le vent est si froid qu’on regrette déjà cette impatience. Les jambes qui démangent de courir plus et les lièvres qui traversent notre route après une hésitation – ou est-ce pour laisser le temps aux enfants de les apercevoir? Le vol des grues en sens inverse, et leur cri si particulier qui semble nous saluer. L’impression que bientôt, tout bientôt, tout sera tellement plus facile, illusion douce comme les premiers rayons de soleil qui réchauffent le visage qu’on lui tend.

Bientôt, tout bientôt, il sera à nouveau là, et comme toujours nous y puiserons une nouvelle envie de vivre à pleins poumons.

 

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L’enfant libre

L’enfant libre étale le sable magique sur le sol pour y faire une piste de cross pour ses petites voitures. L’enfant libre est un lion quand elle n’est pas un chien. Autrefois elle se déplaçait courbée, le regard au sol, en répétant « je cherche des empreintes d’animaux ». Elle était Kirikou. L’enfant libre a les pieds noirs de courir sans chaussures en toute saison, les mains noires de les glisser partout pour tout explorer. Le soir, si elle a passé une bonne journée, c’est une petite fille noire comme un petit cochon corse qu’on plonge dans la baignoire. L’enfant libre voudrait ne jamais s’habiller – du moment que la sorcière pince-fesses, sa mère, ne passe pas dans le coin  – ni se coiffer. Elle peut passer des heures dans le bain ou sous la douche – elle est alors une grenouille, une baleine ou un requin. Elle pose sur sa tête le chapeau de magicien, saisit la baguette magique et vous transforme sans prévenir en saucisson. Elle s’enfuit alors en riant et son rire emplit soudain la maison. L’enfant libre mange peu, lorsqu’elle est invitée à table elle déclare « je ne veux pas de croquettes pour chien ! » et nous voilà cinq à rugir avec entrain, ces croquettes sont bel et bien pour les lions, si Sa Majesté daignait goûter ?

 

L’enfant libre n’est jamais fatiguée, ni le matin vers cinq heures le dimanche, ni le soir vers vingt-deux heures le vendredi. Alors elle danse et chante et raconte des histoires, sort de sa chambre pour nous entretenir de ses réflexions : « je ne peux pas aller dans mon lit, il y a une chose étonnante ! ». Un bisou, un câlin, et la promesse de s’en occuper demain, et elle y retourne tout de même, au royaume des lionceaux fatigués. Jamais !

 

L’enfant libre compte les doigts, les marches d’escalier et les pièces de monnaie qu’elle chaparde quand on les laisse traîner, c’est son trésor de guerre. Pour le compte des bonbons et de chocolat, elle se trompe toujours : « je n’en n’ai mangé qu’un ! » dit sa bouche, alors que ses yeux frisent et disent le contraire. L’enfant libre reconnaît les lettres,  écrit ses initiales dans la buée des vitres, dans le sable ou la neige. Elle dessine les bonshommes avec les bras à l’horizontale et les pieds en oblique, et un sourire jusqu’aux oreilles. L’enfant libre fait les voix des histoires, et parle aux animaux comme aux humains. L’enfant libre a une mémoire d’éléphant, gare à vos promesses et si vous mentez sur la couleur de vos chaussettes. Le matin, quand les copains de son âge montent dans le bus de l’école, elle leur dit salut, à tout à l’heure, et s’en retourne à ses courses effrénées à vélo contre ses adversaires imaginaires, ses jeux sans fin (du moment qu’ils font beaucoup de bazar), et ses repas complets en pâte à modeler. L’enfant libre veut toujours aller promener, il faut renifler le vent et sentir la rivière, accueillir le soleil et dire à la lune d’aller se coucher, lâcher les poules et nourrir les canards, semer les salades et récolter les tomates, chasser les limaces et écouter le chant des oiseaux. L’enfant libre a toujours quelque chose à faire, et c’est toujours plus passionnant que se résoudre à dormir.

 

L’enfant libre cueille d’innombrables fleurs qu’elle offre à sa mère avec des bouquets de câlins et de je t’aime, cherche-t-elle à se faire pardonner les nuits écourtées ? L’enfant libre se glisse en douce sur le canapé ou dans le lit de ses aînés, pour bientôt y prendre toute la place, avec son sourire désarmant.

 

Ce matin le directeur de l’école a appelé: il serait tout de même temps de penser à inscrire l’enfant libre pour la prochaine rentrée, assez buissonné! L’enfant libre s’en fiche éperdument : les lions ne vont pas à l’école, et il n’est pas venu encore celui qui la mettra en cage.

 

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En bas la campagne endormie

Il était si tôt ce matin-là que rien ne bougeait encore, sur la pointe des pieds je les ai laissés pour m’enfuir un peu, oh quelques jours, quelques heures, retourner sur la terre d’avant, avant d’être grande, avant d’imaginer ce que je ferais de ma vie, de mes mains et de mon coeur.

Au-dessus des nuages j’oublie la course du monde, m’émerveille du blanc cotonneux et du ciel qui s’enflamme doucement, découpant les Alpes sur fond d’or. Je savoure ma chance d’être là, entre ce spectacle fabuleux du jour qui se lève et m’enchante et mes compagnes de voyage.

 

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Les brumes s’estompent peu à peu à mesure que nous nous rapprochons du sol. En bas, la campagne semble endormie, figée. Rien ne laisse présager du bourdonnement qui doit agiter les maisonnées: une tartine avalée, une moustache de chocolat essuyée d’un revers de menotte, vite les chaussures, le manteau, n’oublie pas ton écharpe,il fait froid ce matin, où sont mes gants maman,  travaille bien à l’école, je vais être en retard.

Quelques centaines de mètres plus haut le temps s’est arrêté entre deux villes, et comme toujours la magie de regarder en bas, les courbes et les lignes droites, les pleins et les déliés, je suis une enfant le nez collé à la fenêtre à chaque fois, les oreilles vrillées par le bruit des hélices.

Je scrute la campagne, suis les routes du regard, mais rien ne bouge, sommes-nous trop tôt encore, ou trop loin, trop haut? Je pense aux miens, à la vie qui s’ébroue sans moi, je respire et je souris. Qu’il est bon parfois de tout oublier, laisser place à l’imprévu. Contrairement aux apparences, le temps ne s’est pas arrêté, la vie continue bien sans moi, dans ce monde parallèle, où je les trouverai changés et grandis en rentrant, oui, après quatre petits jours de litres de thé et d’amitié.

 

 

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