Elle balançait depuis quelques semaines, remplissant l’enfant de fierté. Du haut de ces cinq ans à peine, elle allait enfin devenir une grande. A force de petits coups de langue pointue, elle en eut enfin raison : l’incisive minuscule tomba sur son cahier d’écriture où elle alignait soigneusement les voyelles.
Joie et allégresse, quelques gouttes rouges tachèrent le cahier, la précieuse dent fut emballée soigneusement dans un mouchoir en papier, posé en évidence sur le petit banc de bois, juste à côté du trou pour l’encrier depuis longtemps déserté.
Puis vint le temps de la récré, la dent fut oubliée, et repris les jeux endiablés. Les cartables refermés, la dame chargée du ménage vint faire son œuvre, et le petit mouchoir fut… jeté.
Quand l’enfant rentra à la maison ce soir là, elle montra le petit trou dans sa bouche du bout de son doigt, et se souvint en même temps du petit mouchoir plié en carré sur son banc. La mère et l’enfant coururent à l’école, en vain. Sa première dent ! Le cœur de la maman ne fit qu’un tour, et elle renversa courageusement la grande poubelle sur le béton de la cour, fouilla parmi les restes du goûter d’anniversaire célébré ce jour-là, et trouva le petit bout de coton. Cette nuit là, la petite souris passa pour la première fois dans la maison. Mais elle avait eu chaud.
Depuis, dans la famille, de nombreuses dents sont tombées, dont certaines connurent à peu près le même destin, toujours sauvées in extremis, tandis que l’enfant se demandait ce que pouvait bien faire la petite souris de toutes ces dents, et moi je me demandais si c’étais pas un peu macabre, toutes ces dents dans la petite boîte de ma table de nuit, après quelques virées nocturnes sous leurs oreillers en retenant mon souffle et sur la pointe des pieds.
Hier soir, ce fut le tour d’une prémolaire de choir dans l’assiette de l’aînée. Elle fut exceptionnellement dispensée de débarrasser la table pour des raisons que ma dignité de mère ne me permet pas d’expliciter ici. L’œil vaseux et l’haleine un peu trop avinée, je débarrassai quelques heures plus tard. Jetant les miettes à la poubelle, tandis que l’Homme des Bois emmenait celle-ci dehors pour cause de passage hebdomadaire imminent du camion qui fascine tant le Petit d’Homme.
Eh oui, pour les petits, c’est la petite souris qui passe. Pour les grands, ce sont les éboueurs.