L’impatience

Il y a des petits signes qui ne trompent pas.

La lumière qui filtre à travers les volets, le matin, à l’heure du réveil. Les narcisses qui étalent leurs taches jaunes sur la terre noire, vaillants petits soldats bravant les gelées matinales. Les crocus qui parsèment la pelouse sur laquelle on n’ose plus marcher.

La première fois où on étend le linge dehors, pour qu’il vole au vent  et prenne ce parfum d’air frais irremplaçable, inimitable. La première fois où on trébuche sur une touffe d’herbe qui a poussé plus vite et plus haut que ses voisines – et le moteur des tondeuses des voisins zélés, au loin. Le duvet des chatons des noisetiers, le rose poudré des amandiers, celui, plus soutenu, des cerisiers. Le jaune flamboyant du forsythia qu’on a encore oublié de tailler à l’automne et qui prend ses aises, empiète sur l’escalier de pierre recouvert de mousse. On n’attend plus que l’explosion insolente du vert qui habillera enfin à nouveau les squelettes noirs des arbres, dentelles élégantes mais tristes sur fond de ciel cotonneux.

Les couchers de soleil, ciels en feu quand je longe chaque soir la rivière frontière. La couche de glace qui se fait plus fine chaque matin sur le pare-brise, la danse des flocons qui ne nous impressionne plus désormais, on sait bien qu’ils ne resteront pas jusqu’à demain. Les robes un peu plus courtes et les écharpes moins imposantes. La parka qu’on a déjà rangée, même si le vent est si froid qu’on regrette déjà cette impatience. Les jambes qui démangent de courir plus et les lièvres qui traversent notre route après une hésitation – ou est-ce pour laisser le temps aux enfants de les apercevoir? Le vol des grues en sens inverse, et leur cri si particulier qui semble nous saluer. L’impression que bientôt, tout bientôt, tout sera tellement plus facile, illusion douce comme les premiers rayons de soleil qui réchauffent le visage qu’on lui tend.

Bientôt, tout bientôt, il sera à nouveau là, et comme toujours nous y puiserons une nouvelle envie de vivre à pleins poumons.

 

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L’enfant libre

L’enfant libre étale le sable magique sur le sol pour y faire une piste de cross pour ses petites voitures. L’enfant libre est un lion quand elle n’est pas un chien. Autrefois elle se déplaçait courbée, le regard au sol, en répétant « je cherche des empreintes d’animaux ». Elle était Kirikou. L’enfant libre a les pieds noirs de courir sans chaussures en toute saison, les mains noires de les glisser partout pour tout explorer. Le soir, si elle a passé une bonne journée, c’est une petite fille noire comme un petit cochon corse qu’on plonge dans la baignoire. L’enfant libre voudrait ne jamais s’habiller – du moment que la sorcière pince-fesses, sa mère, ne passe pas dans le coin  – ni se coiffer. Elle peut passer des heures dans le bain ou sous la douche – elle est alors une grenouille, une baleine ou un requin. Elle pose sur sa tête le chapeau de magicien, saisit la baguette magique et vous transforme sans prévenir en saucisson. Elle s’enfuit alors en riant et son rire emplit soudain la maison. L’enfant libre mange peu, lorsqu’elle est invitée à table elle déclare « je ne veux pas de croquettes pour chien ! » et nous voilà cinq à rugir avec entrain, ces croquettes sont bel et bien pour les lions, si Sa Majesté daignait goûter ?

 

L’enfant libre n’est jamais fatiguée, ni le matin vers cinq heures le dimanche, ni le soir vers vingt-deux heures le vendredi. Alors elle danse et chante et raconte des histoires, sort de sa chambre pour nous entretenir de ses réflexions : « je ne peux pas aller dans mon lit, il y a une chose étonnante ! ». Un bisou, un câlin, et la promesse de s’en occuper demain, et elle y retourne tout de même, au royaume des lionceaux fatigués. Jamais !

 

L’enfant libre compte les doigts, les marches d’escalier et les pièces de monnaie qu’elle chaparde quand on les laisse traîner, c’est son trésor de guerre. Pour le compte des bonbons et de chocolat, elle se trompe toujours : « je n’en n’ai mangé qu’un ! » dit sa bouche, alors que ses yeux frisent et disent le contraire. L’enfant libre reconnaît les lettres,  écrit ses initiales dans la buée des vitres, dans le sable ou la neige. Elle dessine les bonshommes avec les bras à l’horizontale et les pieds en oblique, et un sourire jusqu’aux oreilles. L’enfant libre fait les voix des histoires, et parle aux animaux comme aux humains. L’enfant libre a une mémoire d’éléphant, gare à vos promesses et si vous mentez sur la couleur de vos chaussettes. Le matin, quand les copains de son âge montent dans le bus de l’école, elle leur dit salut, à tout à l’heure, et s’en retourne à ses courses effrénées à vélo contre ses adversaires imaginaires, ses jeux sans fin (du moment qu’ils font beaucoup de bazar), et ses repas complets en pâte à modeler. L’enfant libre veut toujours aller promener, il faut renifler le vent et sentir la rivière, accueillir le soleil et dire à la lune d’aller se coucher, lâcher les poules et nourrir les canards, semer les salades et récolter les tomates, chasser les limaces et écouter le chant des oiseaux. L’enfant libre a toujours quelque chose à faire, et c’est toujours plus passionnant que se résoudre à dormir.

 

L’enfant libre cueille d’innombrables fleurs qu’elle offre à sa mère avec des bouquets de câlins et de je t’aime, cherche-t-elle à se faire pardonner les nuits écourtées ? L’enfant libre se glisse en douce sur le canapé ou dans le lit de ses aînés, pour bientôt y prendre toute la place, avec son sourire désarmant.

 

Ce matin le directeur de l’école a appelé: il serait tout de même temps de penser à inscrire l’enfant libre pour la prochaine rentrée, assez buissonné! L’enfant libre s’en fiche éperdument : les lions ne vont pas à l’école, et il n’est pas venu encore celui qui la mettra en cage.

 

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En bas la campagne endormie

Il était si tôt ce matin-là que rien ne bougeait encore, sur la pointe des pieds je les ai laissés pour m’enfuir un peu, oh quelques jours, quelques heures, retourner sur la terre d’avant, avant d’être grande, avant d’imaginer ce que je ferais de ma vie, de mes mains et de mon coeur.

Au-dessus des nuages j’oublie la course du monde, m’émerveille du blanc cotonneux et du ciel qui s’enflamme doucement, découpant les Alpes sur fond d’or. Je savoure ma chance d’être là, entre ce spectacle fabuleux du jour qui se lève et m’enchante et mes compagnes de voyage.

 

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Les brumes s’estompent peu à peu à mesure que nous nous rapprochons du sol. En bas, la campagne semble endormie, figée. Rien ne laisse présager du bourdonnement qui doit agiter les maisonnées: une tartine avalée, une moustache de chocolat essuyée d’un revers de menotte, vite les chaussures, le manteau, n’oublie pas ton écharpe,il fait froid ce matin, où sont mes gants maman,  travaille bien à l’école, je vais être en retard.

Quelques centaines de mètres plus haut le temps s’est arrêté entre deux villes, et comme toujours la magie de regarder en bas, les courbes et les lignes droites, les pleins et les déliés, je suis une enfant le nez collé à la fenêtre à chaque fois, les oreilles vrillées par le bruit des hélices.

Je scrute la campagne, suis les routes du regard, mais rien ne bouge, sommes-nous trop tôt encore, ou trop loin, trop haut? Je pense aux miens, à la vie qui s’ébroue sans moi, je respire et je souris. Qu’il est bon parfois de tout oublier, laisser place à l’imprévu. Contrairement aux apparences, le temps ne s’est pas arrêté, la vie continue bien sans moi, dans ce monde parallèle, où je les trouverai changés et grandis en rentrant, oui, après quatre petits jours de litres de thé et d’amitié.

 

 

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Les anémones

Te souviendras-tu des anémones ? Je les avais achetées sous la pluie de la rue de la République, encore déserte à cette heure. Tu ne savais plus où étaient rangés les vases, alors nous avions pris la cruche à eau qui séchait sur l’égouttoir. C’était parfait, et tu as aimé leurs couleurs flamboyantes dans le rayon de soleil qui illuminait ta cuisine. J’ai fermé le frigo.

 

Te souviendras-tu du jeu de marchande que tu avais conservé pour eux ? Des parties de cartes, des pages de mots fléchés, des grosses enveloppes de timbres oblitérés que tu collectionnais entre deux de nos visites ? On n’a jamais eu le courage de te dire d’arrêter. De cette nuit où tu as retrouvé les gestes ancestraux, câliner, bercer, calmer l’angoisse de l’inconnu et les oreilles qui font mal ? De l’âpre négociation pour avoir le droit de dormir avec toi une fois encore, et puis aussi avec le chat dont tu as oublié le nom ? J’ai éteint la télé où Julien Lepers parlait dans le vide. Tu vois, je croyais qu’il était déjà parti, ou alors c’est moi qui n’ai rien compris?

 

Te souviendras-tu de tes émotions à l’opéra, des conférences sur l’Egypte ancienne que tu ne manquais jamais, alors que tu ne sais plus me dire ce qu’on peut voir dans le nouveau musée qui est si joli du dehors? Te souviendras-tu de l’âge de tes petits-enfants, quand déjà la date de naissance de ta première petite fille te fait hésiter longuement, le 19 je crois, ou plutôt le 29, ou alors le 22, puis abandonner ? J’ai changé de sujet.

 

Te souviendras-tu de cet après-midi de février, les garçons étaient partis s’époumoner et érailler leur voix au foot, les filles avaient réclamé un film de Noël, avec une histoire de chien en peluche et de petites filles qui dansent en robes de princesse. On avait tant ri, c’était si prévisible,  so american, so cliché, et c’était bon de les voir rêver, on était au chaud et il neigeait dehors, et puis la tarte aux pommes avait ce goût du bon temps, celui où on en faisait à la chaîne à la maison de campagne, on ne savait jamais combien on serait. Ton café a refroidi.

 

Te souviendras-tu de nos visages, quand tu auras oublié nos prénoms ? De leurs je t’aime criés par la fenêtre de la voiture qui s’éloignait ? Tu en as eu les larmes aux yeux, et tu sais moi aussi, après toutes ces années de sécheresse.

 

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Trois cent soixante-dix-sept

Je connais les horaires de la danse de la musique du tennis, ceux du bus du lundi vendredi, celui quotidien des grands, toujours en avance et celui des petits, toujours en retard. Les numéros et les heures des trains qui s’éloignent et des avions qui s’en vont. Ceux des retours, aussi.

J’ai noté les horaires de l’école du collège du lycée, celui du supermarché et de la médiathèque et du musée, de la déchèterie et de la boulangerie. Je connais le modèle des pneus avec tous leurs numéros, mon numéro d’immatriculation, comme s’il s’agissait de moi et non d’un tas de tôle finalement.

Je connais la taille des lits, et donc des draps, des couettes et des housses de couette. Leur épaisseur, la fine pour l’été, la moelleuse pour l’hiver. La température de lavage du pull précieux, du sweat préféré.

Je connais le numéro des impôts et de la sécurité sociale, petite fourmi au milieu des autres millions de zéros. J’ai retenu les dates d’anniversaire des parents des enfants des amis. Les numéros du chéquier et des cartes bancaires, les numéros de compte et ceux de code secret.

Je connais les mots de passe chiffrés pour entrer, pour travailler, pour consulter, pour remplir en ligne,  pour commander regarder écouter lire, pour écrire, pour payer.

Je connais les numéros de téléphone utiles et ceux qui le sont moins, ceux que je n’ai pas oubliés de cette autre vie d’avant, je ne sais pourquoi ils restent notés là.

Je sais les montants de ce que je dois et ceux que je reçois, ceux qui attendent encore les jours meilleurs. J’aligne froidement des chiffres qui font des nombres imprononçables et je ne les vois plus.

Je connais les âges les bougies à mettre sur le gâteau les poids et les tailles, celles des pantalons des pulls des soutien-gorge des chaussures. Je retiens les dates les heures des rendez-vous des dîners des sorties où on n’oubliera pas le repas tiré du sac et les bottes en caoutchouc s’il pleut, les casquettes s’il fait chaud.

Je me retiens de compter mes pas mais je compte les mailles, et je monte trop souvent sur la balance.

Je règne sur un monde de chiffres. Si peu de mots dans nos vies.

 

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Nombre de mots: Trois cent soixante-dix-sept.