La Teutonie du Grand Nord: Jour 5

La nuit a été courte: j’ai bouquiné jusque trop tard. Je suis réveillée ce matin-là par le texto qui m’envoie de mauvaises nouvelles : Jane, que faut pas en croire les apparences, j’appréciais beaucoup, a démissionné et s’en va le jour même, et Miss Camping a attendu mon absence pour se rebiffer à la réorganisation qui devait me débarrasser d’elle, enfin, après deux ans de calvaire.

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Je me réconforte comme je peux, avec les bisous de ma Miss Pili-Pili au téléphone, à qui j’explique que je rentrerai cette nuit, quand elle fera dodo. Je suis sûre qu’elle a compris. Sa voix dans le téléphone me serre le cœur, plus que quelques heures. Puis je descends m’enfiler de l’ananas frais, avec une gaufre toute chaude pour bien caler l’ananas.

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Je remonte, fais pour la soixante-quarantième fois le check-out de la chambre, et, incorrigible, je fais mon lit. Check-out. Il pleut, la ville est mouillée, nous avons hâte de la quitter au plus vite.

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Encore quelques heures de formation où nous étudions encore le cas du petit Fritz Guntrum, 18 ans, et celui de Luitgarde von Schlabrendorff, geb. Bismarck, hélas décédée en 2009.

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Encore quelques tours de labyrinthe, une visite à la sublime cantine,  quelques photos, et nous prenons le chemin de la gare, où des milliers de gens se pressent vers leur destin. Enfin, le train, même en retard, peu nous importe.

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Un autre train encore, d’autres heures encore, d’autres fous-rires encore, nos compagnons de voyage préfèrent changer de voiture que supporter nos gloussements, un verre de champagne pour sceller nos promesses et nos adieux, et enfin, me revoilà sur le quai de ma petite gare de Provincie.

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L’homme m’attend au bout du quai, c’est d’un romantisme pathétique, mais je m’en fous, je suis ravie de poser mes fesses sur les sièges de la berline qu’il a pris soin de préchauffer pour moi.

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Nous repassons la frontière, et c’est con mais d’un coup je suis ravie de me sentir presque chez moi. Je monte l’escalier en courant, je vais embrasser les petits qui au matin ne s’en rappelleront plus et me referont la fête, je file sous la douche, et me plonge sous la couette.

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On sait qu’on est rentré chez soi quand on reconnaît son oreiller, et qu’on prend naturellement sa position préférée pour sombrer.


La Teutonie du Grand Nord: Jour 4

(Tu boiras avec moi la lie jusqu’au bout, on va se les torcher jusqu’à la fin, ces billets de Teutonie, y a pas de raison, et c’est pas beau de gâcher) (Même si je sens bien que tu fatigues, là. Enfin, si t’as des insomnies, ça devrait te passer le temps.)

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Jour 4, donc. Je rate le réveil. Rapport que j’ai blogouillé sur mon téléphone pendant mes heures d’insomnie et oublié de remettre le réveil ensuite. Heureusement, le Petit d’Homme sauve la mise en m’appelant à 7h30 :

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Maman, t’as déjà le bébé ?

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Gasp. Il me croit à la maternité. Me voilà repartie pour une explication à base de petites graines et de Bierbauch, mais je note bien que l’envie d’agrandir la fratrie n’est pas que dans ma tête à moi, et c’est plutôt rassurant. (Mais en attendant que cœur et raison se battent en duel, t’es pas encore prêt de me voir ouvrir un blog consacré à ces putain de neuf mois en mode gerbi-gerba, que c’est trop merveilleux mais trop chiant à la fois, oh la la – on est une fille ou on ne l’est pas.)

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Je passe le turbo, faudrait pas que je rate les gaufres du petit déjeuner. Les filles m’attendent, un brossage de dents, et on rejoint le troupeau des mal-élevés en réussissant malgré tout à s’introduire par le raccourci refusé la veille.

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Le midi, j’enchaîne sur un rendez-vous de boulot. Marrant de mettre des têtes sur des voix que je connais depuis des années. Le déjeuner est sérieux, fatigant, et je ne termine même pas ma salade. J’ai plus l’habitude depuis quelques jours de réfléchir aussi intensément. Je profite donc de ma place près du radiateur pour me reposer, l’après-midi.

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Les filles et moi nous enhardissons ce soir là et entreprenons une visite de la vieille ville. J’achète quelques cadeaux pour les enfants, après un long débat plein de hi hi hi pour savoir si ce canard de bain est vraiment inoffensif et destiné aux moins de trois ans ou à piles.

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Nous choisissons au hasard pour notre dernière soirée une brasserie bien sympa, et sur une San Pellegrino nous jurons de ne souffler mot de nos commérages et d’entretenir notre complicité une fois revenues dans nos bases. Le temps des promesses, c’est bien joli, mais nous avons toutes les trois une valise à faire. Nous reprenons le chemin de l’hôtel, il fait noir, il se met à pleuvoir, et je les fais patienter pour prendre quelques photos.

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Nous remontons au chaud dans nos chambres. Ils ont livré des écrans plats dans la journée, dis donc. Du coup, je fais un truc inouï, qui m’est pas arrivé depuis dix ans : j’allume la télé. Je cherche frénétiquement une chaîne qui me permettrait d’entendre la première phrase en français de la semaine, y a bien trois cents chaînes teutonnes, en français, y a que M6 Boutique. Je zappe. De partout, y a Mubarak qui fait son discours à la con. Sur Twitter, les copines se déchaînent : elles ont Sarko sur la Une, elles, hé hé. Finalement, on est bien tranquilles, bien au froid à l’étranger. J’éteins la télé, ce truc que j’ai jamais compris, jamais aimé, même plat comme Alorom une limande.

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Je fais ma valise. Et là, je te livre un scoop intersidéral, le Top 3 des choses inutiles à emporter quand tu pars en formation loin de chez toi accompagnée de collègues XX:

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  1. Une tenue de sport, la bonne blague
  2. Un tas de bouquin, la bonne blague
  3. Une jolie robe pour sortir, la bonne blague

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De toute façon, tu finis en jeans, à boire des coups en languedeputant.

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La Teutonie du Grand Nord: jour 3

Le troisième jour, c’est bon, le jet-lag et moi on a fait ami-amie. J’ai bien dormi, j’ai personne pour gratter à la porte des chiottes, personne pour me poser une question ultra-méga-supra-importante-urgente (Mamaaaaaaaaan, il est où le câble de ma DS ?) alors que je me prélasse sous une douche brûlante, bref, je savoure l’exil.

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Je prends le temps de petit-déjeuner comme une reine. Les filles ont découvert qu’on peut même se faire des gaufres. On garde quand-même la salade de fruits frais pour faire bonne figure vitaminée. Je remonte me laver les dents. Ah merde, j’ai pas oublié un truc, moi ? J’avais pas dit que j’irais courir ? Cou-quoi ? Bon, un regard sur le parc et sa piste de huit kilomètres vus de ma chambre suffira, on va dire. C’est qu’on a encore trois kilomètres de marche dans le labyrinthe de verre à s’enfiler.

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Contre toute attente, nous serons à temps. Nous retrouvons notre chemin dans le dédale de tubes, d’escaliers et de couloirs vitrés sans trop de problème, après avoir tenté sans succès un raccourci allant à l’encontre totale de la rigueur teutonne.

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Ach, streng verboten, Externe hierdurch reinzulassen ! Bitte Haupteingang benutzen!

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On a vraiment des tronches de poseuses de bombe, nous? Pas grave, nous faisons le grand tour et arrivons à temps chez les fous. Il est neuf heures, tout le monde a apporté son petit-déjeuner, et entreprend de le déguster tranquillement pendant que le prof fait un résumé de la veille, entrecoupé par les allers et venues de mes condisciples qui vont se chercher qui un café, qui un jus de fruits au bout du couloir. Tout cela leur semble normal. Quand leurs agapes touchent à leur fin, iPhones et Blackberries sont dégainés. Y a pas d’âge pour un Monopoly en ligne apparemment. Ou les gens d’ici sont fous, ou ils sont sacrément mal élevés, ou tout cela est normal. Je cherche quand même la caméra cachée. Mais regarder ce spectacle aussi ahurissant que navrant m’empêchera de m’endormir toute la journée, c’est déjà ça.

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En fin de journée, je rends visite à quelques collègues du cru, parqués par dizaines entières dans des open-spaces comme des poules de batterie. Jamais je pourrais bosser là. Et pourtant, il fait bien plus calme que dans mon propre bureau. Hommes et femmes sont en costard noir, je n’ose pas demander si quelqu’un est mort, quand arrive un photographe pour prendre des photos sur le vif, c’est-à-dire avec un minimum d’une demi-heure de mise en scène, pour le rapport d’activités de l’Entreprise.

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Je prends congé avant de figurer sur les photos (je suis en jeans et ça fait tache) et je rejoins les filles qui sont revenues aux vraies valeurs, c’est-à-dire en train de faire du shopping. Bon, la mondialisation, merci, je suis pas venue là pour voir du Zara ou du H&M, moi. En plus, y a un tas de gens louches qui trouvent apparemment mon Longchamp très à leur goût, donc c’est retour à la casa fissa et le shopping repassera.

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Les filles et moi nous retrouvons bien au chaud au resto de l’hôtel. Si quelqu’un a un doute sur notre patrimoine génétique, nous fournissons toutes trois des preuves indéniables de notre possession du chromosome double X :

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-hi hi hi  j’ai pas trop faim, je crois que je ne vais prendre qu’une entrée !

-hi hi hi moi aussi !

-hi hi hi moi aussi !

 

[…]

 

-hi hi hi bon ben je vais prendre des pâtes, finalement…

-hi hi hi moi aussi !

-hi hi hi moi aussi !

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Trois heures et cinquante-quatorze fous rires plus tard, mais pas de dessert, merci, juste un thé, mais quand même une petite profiterole, allez, deux, ou, soyons fous, trois, on a bien taillé des costards bien chauds pour tout l’hiver à nos 180 collègues restés à quai refait le monde au féminin et nous montons nous coucher, hi hi hi, ravies d’avoir ce soir fait plus ample connaissance, hi hi hi.

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Du cresson, du saumon, et une fille pas con

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Je lui avais décrit ma tenue par mail pour qu’elle me reconnaisse, et dans ma tête je me répétais la sienne, tout en descendant la longue rue jusqu’à notre point de rendez-vous, le plus bateau de la ville, celui où tout le monde se donne rencard. L’endroit blindé de monde à coup sûr, tout le temps, tous les jours.

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Je n’avais pas prévu une seule chose, c’est qu’elle y serait avant moi. Quand je l’aperçois, je sais immédiatement que c’est elle, et je n’ai qu’à vérifier qu’elle porte bien des UGG comme annoncé pour en être sûre sûre. C’est que la saison est capricieuse, et pas du tout à la chapka, ce vendredi de février. Je ne lui demande pas si elle est pieds nus dedans.

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Elle est malade, elle est venue quand même pour moi, elle m’avait prédit des yeux de panda, je lui avais répondu que je ferais un effort de smoky eye pour m’assortir mais en fait en vrai j’ai des valoches sous les yeux depuis un moment j’ai toujours le fard à paupières qui dégouline, alors c’est comme si on était en famille, toutes les deux.

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Elle a les ongles rouge fatal, les miens c’est tout juste s’ils sont pas rongés (par le froid).

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Tout de suite, ça cause, ça parle, ça papote, ça piapiate. Ca mange de la soupe au cresson et des tartines au saumon. Parce que la rime est jolie et puis aussi parce que c’est bon.

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Elle a une pointe d’accent, comme un souvenir lointain d’une contrée où il fait bon vivre mais où le travail ne s’attrape pas aussi facilement qu’une gratouille. C’est pour ça qu’elle est là, à cent mille lieues de ses bases et du soleil.

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Elle est jeune, bien plus jeune que moi, mais elle a le bon goût d’être suffisamment mûre et d’avoir tellement bourlingué déjà pour que ça ne se sente pas. Elle est drôle. Elle est vive. Et elle est affamée.

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On parle boulot, beaucoup, origines et photo, un peu, et blogs, presque pas, juste comme ça, vite, avant de se promettre de se revoir bientôt.

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Y a intérêt, elle m’a invitée. Une rencontre irréelle autant qu’IRL, Monsieur Petticoat.

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La Teutonie du Grand Nord: Jour 2

J’émerge une première fois à 6h30, j’ai très peu dormi, et c’est quoi cette sonnerie qui me vrille les oreilles ? Mon réveil ? N’importe quoi. James (Blunt), la ferme ! Finalement, je m’offre encore quarante-cinq minutes sous la couette. Après, c’est un peu la bourre, mais finalement, ça ne me change guère.

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Je rejoins mes deux comparses au petit déjeuner. L’une nous raconte, effarée, avoir cru apercevoir un collègue au bar de l’hôtel la veille au soir, et craint pour sa santé mentale : nous sommes à près de mille kilomètres de nos bases. Nous nous moquons gentiment d’elle. Quand entre le collègue en question, accompagné de quelques autres. Finalement, notre table de trois devient une joyeuse tablée de huit expatriés du même bord, comme si on ne s’était pas vu depuis des semaines. Ah bonjour le dépaysement ! Ah bonjour l’incognito!

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Nous nous préparons à affronter moralement le labyrinthe de verre. Déjà, faut trouver l’entrée, qui n’est pas la même que celle de la veille. La forteresse occupe tout le quartier. Notre salle de formation se trouve au rez-de-chaussée, mais pour l’atteindre, il faut monter au premier étage, traverser le tunnel, et le bon, pas l’autre, ahem, trouver l’autre escalier et redescendre. Opération qui nous prendra une vingtaine de minutes. Avant de faire une entrée remarquée dans la salle pleine, avec, forcément, une bonne demi-heure de retard.

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Mais il faut se rendre à l’évidence : nous n’avons rien manqué. Nous assistons alors à un spectacle étonnant : une salle remplie de douze adultes de 25 à 45 ans, tous salariés d’une même entreprise, qui s’envoient des noms d’oiseaux d’un bout à l’autre de la pièce pour une sombre histoire d’horaires, de temps de pause, d’heure de visite de la cantoche, et de libération finale. Le Teuton peut être très con (on me dit que c’est valable pour tout le monde ? Ah oui.).

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Bon, ça dure plus d’une heure, ce cirque, alors j’en profite pour observer mes congénères d’une semaine. Le prof s’appelle Ronald, et j’hésite entre le fou rire et la faim, quand je me rappelle le BigMac du banc de la veille. Donc je ris, et je me fais remarquer. Je maile en loucedé à La Mère Joie qu’ils sont tous fous, ici, et que je veux rentrer à la maison mailer des conneries de mon bureau. Je continue mon tour de salle quand je m’aperçois que mon voisin de gauche a la main dans le pantalon et remonte l’horlogerie de manière ostentatoire. Laissez-moi sortir, j’ai besoin de vomir. Heureusement, le prof enchaîne les vannes pourries (que je peux pas traduire, hein, désolée pour les amateurs), ce qui me maintient à peu près éveillée. Rien ne m’étonne plus, je me crois définitivement au zoo quand il se met à lancer des friandises aux auteurs de bonnes réponses à ses questions nases. Huit heures par jour. Quatre jours à ce rythme à tirer. Bien bien bien.

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Heureusement, ce soir là, on a prévu une sortie resto thaïlandais. Et les collègues, c’est plus ce que c’était, même quand ils t’assurent qu’ils ont fait les scouts, ou l’armée, vaut quand même mieux vérifier qu’ils tiennent la carte à l’endroit, parce qu’à tout les coups tu te retrouves dans des rues louchissimes et tu finis par demander à ton iPhone de te sortir de ce mauvais pas, parce que c’est pas pour dire mais les émotions fortes, ça creuse.

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Environ quarante-douze fous rires plus tard, l’estomac bien repu de mets aussi délicieux que parfumés, nous reprendrons le chemin de l’hôtel, bizarrement bien plus court que l’aller… le vin aiderait-il au sens de l’orientation – ou ferait-il oublier les détours?

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