Fugitive

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On résiste contre l’automne et le vent qui souffle sous la porte, l’humidité qui transperce doucement les murs et enveloppe nos corps.

On résiste comme on peut contre les virus qui font couler les nez et chavirer les estomacs, la nuit, toujours la nuit, quand les bras qui veillent et câlinent sont disponibles.

On résiste tant bien que mal contre les photos de ces désespoirs sur les mers et sur les routes, on fond en larmes bien au chaud près de la cheminée, allez demain ce sera oublié.

On résiste contre les nouvelles qui plombent et les coups du sort, les enveloppes à fenêtre en plastique dans la boîte, toutes ces choses qui nous parasitent.

On s’étonne, on s’exprime, on argumente, on lâche prise, après tout rien n’est grave tant qu’on est tous là, serrés, c’est sans doute ce qu’ils n’ont pas compris, cet amour-là qui nous lie. On lutte contre le temps qui passe trop vite, ces journées, ces heures qui s’enchaînent, on fait durer l’histoire du soir parce que c’est si bon, parce que c’est la dernière, sa tête posée sur mon épaule.

On ne sait plus trop quel jour on est, quand le réveil sonne, trop tôt, toujours trop tôt, tellement noir encore au dehors. On réveille, on habille, on coiffe, on presse un peu, on verse, on renverse, on range, on ferme la porte, on met le chauffage et puis la musique un peu trop fort, un peu trop vraie It’s my life my worries it’s my life my problems, c’est la vie c’est comme ça et ça n’est pas très grave, rien d’insurmontable, son sourire entendu jusque dans ses yeux qui brillent, son petit pied qui marque le rythme dans sa pantoufle rose, sa main toute chaude encore dans la mienne, ce moment de grâce fugitive soudain où tout est parfait même le ciel.

On s’arrête un peu. On est heureux.


Leur âge avant eux

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Je ne sais plus d’où c’est venu, qui en a eu l’idée, qui en a parlé en premier. Tout ce dont je me souviens, c’est d’aller dans le garage, droit vers l’étagère où la boîte en carton, qui avait apparemment contenu autrefois un petit chauffage d’appoint, prenait la poussière depuis tant d’années. Je ne sais même pas pourquoi je ne l’ai pas jetée, sans doute était-elle arrivée là avec l’autre, la précieuse, et je les avais posées côte à côte sans y penser.

J’ai soufflé dessus et les grains de poussière ont formé un nuage scintillant dans le soleil rasant de l’automne. Je l’ai ouverte sur la table de la cuisine et nos mains ont plongé ensemble dedans. Sur les boîtes en plastique transparent, des noms étranges inconnus d’eux. Leurs visages un peu déçus, leur sourire qui s’efface un peu. Je ris, mes choix n’étaient pas toujours glorieux, autant qu’ils ne s’en rendent pas compte de suite.

Il y a encore dans la maison un lecteur de cassettes, qu’on s’empresse d’aller chercher. Ils rient quand je leur explique qu’il faut rembobiner la bande – que c’est long pour cette génération d’impatients – positionner la cassette du bon côté – et le stop c’est pause ou ça revient au début ?  Et puis soudain les sons de mon adolescence, et puis leurs danses endiablées, irrésistibles.

Dans une vielle commode bancale, on déniche un walkman Sony en état de marche. Je suis soudain la mère la plus cool de la terre à ses yeux de quatorze ans. On se partage les écouteurs qui font mal aux oreilles, on exhume une cassette avec nos voix de 1995, et celles de leurs cousines plus âgées, c’est irréel. Le walkman fera le voyage jusqu’à l’internat, avec une provision de cassettes – piratées, bien entendu – ce temps qu’on passait à copier les copies des copains, les index synchronisés sur les touches pauses des double-decks empruntés en douce à nos grands frères.

Pendant ces quelques minutes hors du temps, je n’étais plus leur mère de quarante ans. J’avais à nouveau quatorze ans, je mettais en cachette un trait de crayon bleu sous mes yeux, j’enlevais mes socquettes blanches sur le chemin, et mon cœur battait un peu plus vite quand je croisais un certain joli garçon dans le couloir de la gare. Il n’en sut jamais rien, et j’en ris moi-même quand quelques années plus tard, nous nous retrouvâmes côte à côte dans le grand amphithéâtre à bûcher sur les mêmes textes.

Plus tard, le calme revenu, par la magie des coïncidences qu’on appelle aujourd’hui synchronicité,  j’entendis à la radio « Pour mieux comprendre nos ados, il faut se souvenir. Nous les trouvons étranges parce que nous nous sommes empressés d’oublier. » Et eux ne m’avaient certainement jamais crue avant ce dimanche, quand je leur disais que j’avais eu leur âge avant eux.

 

 


Nous trébucherons encore

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Début juillet, j’ai passé un week-end merveilleux à base de filles aussi intelligentes que belles, de pâtisseries orientales et de papouilles à des bébés qui n’étaient pas les miens. D’habitude, les enfants des autres, je les trouve mignons (au mieux), mais merci bien mais j’en ai plein à moi qui sont mieux, garde les, vraiment. J’étais donc assez étonnée de les trouver drôles, intéressants, bisouillables même. Mais pas un instant l’idée m’a effleurée d’en refaire un à moi, qui éclipserait tous les autres bien sûr, pour encore quelques années. Je ne m’émeus plus des doudous mignons, du linge de lit tellement twee, de la poussette dernier cri (au vu du prix, surtout), de l’écharpe de portage révolutionnaire, du jouet premier âge montessorien (la soupe aux cailloux, pesto d’herbe, croustillant de sable, est parfaite). Tout cela m’est devenu tellement étranger. Au contraire, je remplis des sacs entiers à destination de ceux qui en ont besoin, j’allège ma maison, sans nostalgie. Je remplis le grenier, pour la génération suivante. Il y a un temps pour tout, celui des taches de lait sur mon épaule est révolu. (Vivement que celui des Playmobil, cette invention de l’enfer, prenne fin lui aussi.)

La toute petite enfance de mon aînée ne fut pas pavée de roses, est-ce pour cela que je n’ai jamais sacralisé cet âge? J’ai aimé ces périodes, mon corps garde la mémoire de ce temps-là sans amertume, mais les voir grandir et interagir me comble et me fascine. J’aime ce qu’ils deviennent, aussi différents l’un de l’autre soient-ils. Quatre entités bien distinctes. Quatre esprits autonomes, quatre visions du monde, quatre voix au chapitre autour de la grande table – et les plus petits ne laissent pas leur part au lapin (à défaut de chien). Alors bien sûr c’est remuant, bien sûr c’est bruyant, mais c’est tellement passionnant.

J’apprécie particulièrement l’apport de chacun à l’édifice familial, ce moment où ils en savent soudain plus que moi sur un sujet, et les voir raconter, argumenter, convaincre. J’aime ces moments où leur savoir leur permet de se rejoindre dans la discussion, nous écartant de fait, ces moments où nous ne sommes plus que spectateurs. Ces jours où ils s’entendent pour nous préparer une surprise, un cadeau bricolé. Ces soirs où nos voix se rejoignent pour chanter le même air. Cette équipe formidable et mouvante que nous formons. Cette sensation d’avoir fait un sacré bout de chemin ensemble déjà, même si d’autres plus ardus sont devant nous, et que nous trébucherons encore.


J’ai couru sur le plus beau circuit du monde

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Je cours pour évacuer le stress, les pensées qui polluent l’action, pour m’aérer la tête et bouger le reste. Je cours aussi pour me montrer que j’en suis capable, malgré des poumons bien trop petits pour ma taille, malgré les pointes au côté des tours de cour du primaire. Je cours parce que ça ne demande pas d’horaire, juste un peu de motivation parfois. Le plus souvent seule, n’étant pas très fan de mélanges d’effluves corporelles, dans les bois, vivons heureuse courons cachée.

Et puis voilà que je suis invitée à courir sur le circuit de Formule 1 de Spa-Francorchamps, que les avertis appellent « le plus beau circuit du monde ». Enfin, disons que je suis inscrite à mon insu par le Coach, aka mon frère marathonien à ses heures perdues. Prudent, il m’a inscrite pour un seul tour de circuit, soit 7 km. Ma première course, donc.

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Arrivée sur place, les prototypes Ferrari et BMW tournent encore sur le circuit et font vrombir leurs moteurs qui résonnent dans la vallée. Je récupère mon dossard et me rends dans les stands transformés en vestiaires. Je ne suis pas fan de Formule 1, mais c’est assez rigolo quand-même.

 

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Quelques minutes avant la course, nous nous descendons sur la grille de départ, à la place des voitures.  Je retrouve quelques amis, nous regardons sur la droite, vers le haut du circuit, et la voix au micro confirme: « attention, la première côte, celle de l’Eau Rouge, est à près de 15%… » En bas, sur le tarmac, nous ne faisons pas les fiers.

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Le Coach, aka mon frère, m’a juste laissé ces instructions: « tu y vas mollo jusque tout en haut, après tu t’amuses ». Je flippe. Je sais que mes tout petits poumons détestent les côtes raides. Je laisse partir les copains, j’enfonce mes écouteurs dans les oreilles, et j’y vais à mon rythme. Je réalise très vite que je double beaucoup de gens qui marchent, partis trop vite, crâmés. Je sais que la côte raide fait 400 mètres, suivie d’une côte régulière de 2 km, qui paraît presque simple après la première.

 

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Et j’arrive en haut, je suis bien, la vue est splendide, l’ambiance est géniale, les gens s’encouragent mutuellement. On entame la descente, on plaisante. Au ravitaillement, ma toute petite nièce me tend un verre d’eau – je manque de m’étouffer avec, je ne suis pas encore très au point…

 

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J’avais complètement oublié ce détail, trop focalisée sur le Raidillon de l’Eau Rouge, mais au bout de la descente, il va bien falloir remonter. Vent de face, j’ai l’impression de courir sur place. Nous coupons les trajectoires comme les voitures, en file indienne, c’est amusant, mais ça se traîne. Dernier tournant, je me sens très bien, les jambes et le mental à fond, je me dis que j’enchaînerais bien sur un second tour. Puis je me rappelle le faux plat de la grille de départ, le raidillon… je crains un peu de craquer bêtement et je préfère rester sur une bonne impression pour une première fois. Dernière ligne droite, sursaut d’orgueil, je sprinte et dépasse tout ce qui traîne par là… J’arrive avec le sourire jnusqu’aux oreilles. Je l’ai fait! J’ai vaincu le raidillon de l’enfer!  Au final, surprise, j’ai fait un très joli temps (d’amateur) et je suis pas mal classée du tout dans ma catégorie (les vétérans, ouche). Et surtout, je peux dire que j’ai couru sur le plus beau circuit du monde.

 


A géographie variable

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Elles ont filé bien trop vite, un peu comme elles étaient arrivées. Les vacances. A peine le temps de souffler, cinq petits jours, trop le temps de jongler, tous les autres, pour que pour eux les vacances riment avec liberté:  s’ennuyer,  traîner,  lire plus que de raison, éparpiller les Playmobil sur trente mètres carrés, manger des glaces en regardant le soleil se coucher derrière le grand noyer, regarder un son et lumière nocturne fabuleux en tremblant un peu quand-même bien serrés les uns contre les autres dans le froid humide de la grotte.

Il va falloir s’habituer à l’absence de la grande, faire de ses retours une fête. Retenir le nouveau planning de chacun, en louchant un peu sur l’affichette collée au frigo, une couleur par personne. Essayer d’y glisser quelques heures pour s’échapper, respirer, reprendre pied.

Ultime n’a désormais plus besoin d’aide pour souffler ses bougies d’anniversaire, mais on n’a pas inventé de meilleur prétexte encore pour passer un samedi à pâtisser et réunir une tablée d’amis le dimanche pour regarder ses yeux qui brillent sous ses cheveux jamais coiffés.

Les sempiternels formulaires sont rendus avec les croix pas toujours au bon endroit mais qu’importe, les livres couverts, les premières pages des cahiers se remplissent, les yeux de larmes parfois aussi en écoutant la radio. Alors on coupe tout, on grimpe sur les chaises hautes autour de la grande table grise, on entend le pop des bouchons, ah bon c’est ça alors le fameux gâteau magique des internets il va vraiment falloir que je m’y mette, au douzième bâillement on rentre un peu trop tard un peu trop ivres mais que c’est bon de faire comme si on avait tout oublié, sa tête de grande sur mon épaule comme il y a si longtemps.

Quand tout le monde est parti, quand tout est rangé le dimanche soir de la rentrée, on aligne les enfants comme chaque année le long du mur blanc, on inscrit la date juste au ras de leur tête, ils ont encore grandi cet été, et nous on a un peu blanchi, mais on n’a rien vu venir.

La vie coule, à géographie variable. La vie.