Les apparences

Petit matin frais du 8 avril 2015

 

Rien n’a changé depuis une semaine et pourtant la vie semble plus légère. Le quotidien est, de manière passagère, un peu plus dur encore, et pourtant nous trouvons la force de continuer, de rire et de faire mille projets pour cette année un peu particulière.

Qu’il est dur le lever depuis dix jours et pourtant assister au lever du soleil chaque matin lave l’âme et les yeux qui peinent à s’ouvrir. Tandis que la radio déverse ses flots de mauvaises nouvelles, mon regard s’évade vers le soleil qui joue à cache-cache avec les collines, révélant la dentelle encore noire des arbres pour qui le printemps n’a pas encore sonné, faisant fondre le givre qui blanchit les campagnes.

Le soir à mon retour, le festival de couleurs chatoyantes du ciel  m’accompagne le long de la route. En quelques minutes le spectacle est fini, mais la nuit ne vient pas encore, pas tout de suite. Tout me paraît alors plus simple qu’il y a quelques semaines. Il faudra bien enchaîner les devoirs, les repas, les douches, les histoires, les baisers et les couchers, mais cette heure qu’on nous a chipé l’autre dimanche, je crois qu’elle est là chaque soir, au moment où l’on en a le plus besoin, allégeant nos vies, laissant ouverts les volets pour profiter des dernières secondes de clarté.

Douce illusion qui change tout, tout n’est qu’affaire d’apparences.

 


Les jours précieux

Bracelet en argent Bijoux Chérie

Les jours avec elle me sont comptés, j’en parle assez souvent, comme s’il me fallait m’en souvenir régulièrement pour mieux les apprécier. Il me reste six mois à la croiser dans le miroir de la salle de bains, ma Méduse échevelée, à porter sur elle chaque jour un regard tendre et agacé, fier et consterné, mélange de sentiments qui doivent certainement se bousculer dans sa tête à mon égard également.

Bien sûr elle ne s’en ira pas vraiment tout de suite, bien sûr les paniers de linge (presque) sale se rempliront toujours aussi vite que se vident les paquets de cookies, les briques de lait ou la réserve de thé. Mais comme la maison depuis toujours me semble vide lorsque mon âme jumelle déserte, pour quelques heures ou quelques jours.

J’ai beau dire qu’elle m’exaspère, si je suis honnête avec moi-même je sais très bien que je l’envie. J’envie sa jeunesse insolente, sa beauté saisissante, sa bande de potes toujours disponible pour un fou-rire inexplicable. Son assurance. Son flegme. Je lui en veux d’avoir – et de perdre –  ce qui me manque le plus cruellement: du temps. Celui de ne rien faire d’utile, de productif, de rentable.

Si l’adolescence n’a qu’une évidence, c’est celle de ne jamais s’inquiéter du lendemain. Parce que tout ira bien, évidemment.

Carpe Diem, aujourd’hui  encore tout comme il y a vingt ans, est écrit en lettres fleuries sur les livres d’école.

Cueille le jour, ma fille, il est à toi.

 

Bracelet Bijoux Chérie Bracelet ethnique Bijoux Chérie

 

Ce joli bracelet jonc ethnique en argent lui a été offert par Bijoux Chérie.


A elle le grand voyage

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Des mois déjà qu’on sait qu’elle sait. Qu’on l’entend et qu’on la voit. Qu’elle prend de l’assurance, et de plus en plus de plaisir. C’est beau, un enfant qui découvre l’infini des possibles.

Je me souviens du jour où elle a fait ses premiers pas, de lui à moi, bras en l’air, l’air de dire « attrape-moi », avant de faire demi-tour, de moi à lui. Elle était partie, et n’avait plus besoin de nous que quand elle trébuchait soudain.

Le soir elle se faufile sur la pointe des pieds dans la chambre de son frère, et choisit soigneusement un livre dans sa bibliothèque, qu’elle emporte dans son lit où elle installe son joli coussin à fleurs sous son oreiller. Elle n’a plus besoin de nous que quand elle trébuche soudain…

Ce cadeau qui n’a pas de prix mais tant de saveur, qu’on ne peut toucher du doigt si ce n’est en suivant les lignes de son index. Des mois déjà que ça dure et que nous l’observons un sourire aux lèvres. Mais dimanche, assise à côté d’elle à la table des devoirs, c’est à moi qu’elle a raconté l’histoire, et les mots glissaient de sa langue, chantaient dans sa bouche, et j’ai compris qu’elle était partie. A elle le grand voyage,à elle la connaissance et le rêve, à elle l’infini des possibles.


Avant d’avoir été

Bracelet offert par Bijoux Chérie

 

Elles planent à 15000, me dit ma chère amie, alors que nous devisons une fois de plus de nos filles chéries respectives.

 

Bien sûr, qu’elles planent. Bien sûr, qu’elles ne réalisent pas. La mienne n’a pas tout à fait quatorze ans. N’est-ce pas le plus bel âge ? Celui où on décide de faire un barbecue avec des copains dans le jardin un vingt-cinq mars alors qu’on est végétarienne et qu’il fait six degrés dehors. Celui où on oublie malencontreusement qu’on avait encore un devoir de français pour demain, et puis de ranger le jus d’orange dans le frigo, le verre et puis le paquet de biscuits, aussi.

 

L’âge où un mot de travers est la cause de larmes infinies, où un regard déclenche des fous-rires insondables, un texto des sauts de cabri à travers le salon des arabesques birkenstockiennes des renversements artistiques sur le canapé qui n’a rien demandé, des regards médusés de la fratrie, consternés des parents.

 

L’âge où on ne voit pas le problème, où les plans se tirent sur la comète, où tout est possible, du moins en théorie, du moins quand on l’échafaude dans la cour à la récréation. Des voyages incroyables aux concerts improvisés. Des soirées pyjamas aux expéditions piscine. Des gâteaux au chocolat (mais pas la vaisselle!) aux balades à cheval. L’âge où on a toujours une longueur d’avance sur les idées farfelues et quelques-unes de retard sur le réveil, la montre, l’horaire du bus et l’horloge de l’église (tant de précautions valent mieux mais sont aussi inefficaces qu’une).

 

Alors bien sûr, nous leurs mères on souffle, on soupire, on s’agace, on lève les yeux au ciel, parce qu’on a oublié comment c’était, avant. Avant qu’on grandisse, avant qu’on paie des factures, qu’on passe le permis et qu’on soit responsable de vies, la nôtre et les leurs, et de la liste de courses et d’appeler le docteur, et puis le dentiste, et le lycée pour l’orientation, aussi. Avant qu’on ait oublié combien il est important de sentir le parfum des choses, avant qu’on pense à l’avenir plutôt que de vivre au présent.

 

O temps suspends ton vol et laisse les planer encore un instant, un instant de grâce et de légèreté, laisse les rêver encore avant qu’elles ne se brisent, laisse les être avant d’avoir été.


Irène

 

L'accident

 

Quand j’arrive au village, Irène est déjà là, vissée à sa chaise, sur le pas de la porte.

A la fraîche, pour humer l’air du matin. Quand le soleil donne un peu trop fort, la chaise reste au frais, à l’entrée du couloir, avec Irène dessus. Parfois, la chaise s’aventure à l’ombre de l’arbre, avec Irène dessus bien sûr. Irène s’ennuie, peut-être n’a-t-elle pas la télé, en tout cas lui préfère-t-elle l’air du dehors. Et sa chaise de cuisine, raide et droite, avec les pieds métalliques et le dessus en formica rayé.

Ainsi Irène voit-elle tout, sait-elle tout. Des familles qui s’agrandissent et des landaus qui passent devant sa porte va falloir les élever ! , des vélos qui dévalent la pente et des genoux égratignés va falloir les soigner! . Des amoureux qui se retrouvent en cachette et puis qui se marient. Des allées et venues, du bus des collégiens, du camion de pain, de la voiture jaune de la factrice. Année après année, Irène est là, témoin plus ou mois silencieux de la vie et du temps qui passe. Devant la porte elle a mis quelques bacs à fleurs, histoire de s’occuper quand rien ne passe devant sa porte. Les jours de pluie sont tristes et longs, alors parfois Irène sort tout de même sa chaise, et puis son parapluie. Les mains vides sur les genoux, toujours. Peut-être qu’au début elle tricotait ? je ne sais plus. Irène est là, c’est tout. Le matin, le midi, le soir. Irène ne rentre que pour manger.

Quand son amie Lucille, ma chère Lucille, est partie sans prévenir, Irène n’est pas allée à l’office, alors que tout le village la pleurait. Elle avait trop de chagrin, et puis ses jambes, ses satanées jambes, qui ne l’auraient pas portée, a-t-elle dit. Le lendemain, j’ai croisé Irène au centre commercial, avec sa fille. Elle a fait semblant de ne pas me voir, alors moi aussi. Et Irène a repris sa place sur sa chaise, comme avant, comme toujours.

Puis Irène a eu des ennuis de santé, ces satanées jambes, toujours, elle a rapproché un peu plus chaque jour sa chaise de la porte d’entrée.

Puis, l’autre dimanche, j’ai appris que la maison d’Irène avait été vendue, dites donc ils étaient pressés les héritiers, j’ai dit oui bien sûr, et j’ai pensé, je ne savais même pas qu’Irène avait rejoint Lucille, c’était l’hiver, et l’hiver, la chaise d’Irène sortait un peu moins.