Dans les silences entre les notes

louise mug love

 

On a d’abord pensé que ça n’avait pas d’importance. Que la vie parfois prend des chemins de traverse, et que l’accepter, c’est arrêter de vouloir tout contrôler pour se laisser, parfois, porter par les flots qui auraient pu nous noyer autrefois.

On ne savait pas bien quoi faire de ces sentiments, en vérité. On les a tus, longtemps. Et puis c’était lui, et puis c’était moi, moi et elle. Et il fallait avancer, surtout, reconstruire sur les ruines encore fumantes, éviter de regarder en arrière, éviter de regarder en bas. Se lancer, advienne que pourra. Plonger.

Dans les contes de fées ou les romans pas chers, ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants, dès la page 150. Nous, on a écrit des brouillons, effacé, tenté en vain de repasser sur l’écriture ancienne. Déchiré, recommencé. Mouillé nos taies d’oreiller de larmes de ne pas y arriver. Failli renoncer. Compris enfin que rien ne serait jamais acquis, et que l’important n’est pas ces cailloux sur lesquels on trébuche, mais l’horizon qu’il faut toujours regarder, un peu comme quand on apprend à rouler à vélo. Et chaque matin écrire quelques lignes de cette histoire qui nous appartient, sans gommer les ratures. Chercher le mot juste, longtemps, pester parfois de ne pas le trouver. Laisser passer du temps et revenir corriger une faute, améliorer une tournure. Ne rien écrire quand le cœur n’y est pas, la musique des mots est aussi dans les espaces entre les lignes comme celle de Mozart dans les silences entre les notes. Ne jamais oublier que l’inspiration peut-être demain aura fui, alors écrire tant qu’il en est encore temps ces choses de notre vie.

Page 1400, ils sont heureux et ont beaucoup d’enfants.


Le vide plus grand que ton rire

02fevrier

 

On a attendu le bus quarante minutes en se gelant les pieds, je ne sais pas pourquoi je ne suis pas partie en te laissant là. J’imaginais mes orteils bleus mais peu m’importait, je te voyais si belle, avec ta capuche à moumoute et tes cheveux fous qui s’en échappaient. Le bus a fini par arriver et je t’ai embrassée, tu souriais, et puis tu sentais si bon.

Je suis partie avant que le bus démarre, avant même que tu ne montes dedans je crois, j’avais trop froid.  Je n’ai pas pleuré, il est presque temps que je me fasse à tes absences. Oh, je sais bien que je reviens toujours sur le même sujet, tu sais, c’est l’âge qui veut ça. Le mien, d’abord, et puis le tien, surtout.

Pour une fois, j’ai eu peur pour toi. Pas que tu ne te couvres pas, pas que tu oublies d’aller faire pipi, comme cette autre mère a demandé publiquement à sa fille de quinze ans consternée, en ponctuant sans attendre la réponse d’un « oh la la ces ados ça ne pense à rien! » qui me fait encore sourire douze heures plus tard, pas que tu ne dormes pas assez, pas que tu ne manges pas bien ou oublies de changer de culotte. Peur que tu ne reviennes pas. A cause de la neige, du verglas, un peu, mais pas que. Peut-être parce qu’un jour, tu ne reviendras vraiment pas, parce que le jour sera vraiment venu. Alors j’ai fixé cette image de toi dans ma mémoire, comme si c’était la dernière fois. Pour apprivoiser l’idée.

J’assume. J’assume d’exagérer, de surjouer, d’en faire des caisses. Ce n’est qu’une petite semaine à la montagne, mais ça n’a rien à voir avec la durée, ni la distance.  Tu vois, c’est parce que je sais que nos jours heureux sont comptés que je les chéris autant. Je m’y prends tôt, afin d’être prête quand tu l’auras décidé. Parce que le vide que tu laisses est plus grand que ton rire.


Au temps des cerises

Louise ♥

 

On dit que la jeunesse n’a qu’un temps, peut-être est-ce là la raison de ma réticence. On dit que l’âge c’est dans la tête, mais comment faire lorsque le chiffre sur le passeport nous semble étranger.

Il me reste quatre petits mois pour apprivoiser ce nouveau chiffre, cette nouvelle décennie, mes quarante ans. Je ne sais pas si je le vis mal, je sais juste que cela me paraît absurde. Quarante ans, la bonne blague.

J’aime l’idée de m’y préparer, de faire la paix avec ma tête, avec mon corps, qui n’est plus le même qu’à vingt, forcément. De profiter de ce début d’année pour faire le ménage de ce qui me pèse, me ralentit, brouille les pistes et ma vue. D’aborder la quarantaine comme une page vierge.

Ta vie commence à peine, m’a dit ma mère samedi, alors qu’elle-même fêtait ses soixante-et-onze ans.

2015, c’est l’année moins, c’est l’année moi. Une année pour me retrouver, après toutes ces années à être pour eux, à eux. Une année à voler quelques secondes, puis quelques minutes, quelques heures, et enfin quelques jours au quotidien. Une année chrysalide.

Je crois que je vais adorer avoir quarante ans. Quand je serai prête. Dans quatre mois, j’espère.  Au temps des cerises.


Les tiroirs

 

image

 

Elle égrène les dates, comme autant de cailloux blancs posés dans ses livres d’histoire depuis la sixième. Elle connaît les périodes, les styles d’architecture, l’ordre et les numéros des républiques, le petit nom de Napoléon, les grandes batailles et les petites victoires, le jour de De Gaulle et l’école de Jules Ferry.

Elle sait les montagnes et les fleuves, le port de Shanghaï et le désert qui avance, les capitales, explique les pays pauvres et les pays émergents, les échanges commerciaux et la mondialisation.

Elle fait danser les triangles et les droites parallèles, énonce les théorèmes et croise les perpendiculaires. Elle calcule les racines carrées et les produits en croix, jongle avec les équations en x et déjoue les problèmes de robinets, de clôtures ou de trains.

Elle accorde ses participes passés, conjugue au plus que parfait, déjoue les pièges de la grammaire et ceux de l’orthographe, aligne les mots et construit des histoires sur les thèmes farfelus imposés.

Elle tourne un peu son crayon dans l’air, réajuste ses lunettes qu’elle ne porte plus qu’en classe, regarde quelques secondes par la fenêtre, avant de recourber le dos sur sa copie. Aujourd’hui, c’est brevet blanc.

Toutes ces choses que je ne lui ai pas apprises sont maintenant bien rangées dans sa tête, avant, pour certaines, d’être oubliées au fond d’un tiroir, ressorties un jour d’épiphanie, ou pas du tout. Et je n’y suis pour rien, et très heureuse qu’il en soit ainsi. Moi, je me contente du flou, de l’indéfinissable, de l’incompréhensible, de l’indicible, de l’impossible, de ce que l’on ne peut effleurer même du bout des doigts, du plus grand que nous, de l’incroyable, du détail, de l’infiniment petit, de l’inutile, du melting-pot des sentiments…

Je me demande à quoi doivent ressembler ces tiroirs-là dans sa tête. Sans doute au joyeux foutoir de sa chambre.

 


Polyphonies

les pivoines de Louise <3

 

 

Les rues se sont vidées, chacun est rentré chez soi et le chœur faiblit maintenant, laissant résonner quelques voix discordantes, assourdies il y a quelques jours par la masse de la réponse émotionnelle.

Aujourd’hui ces voix s’élèvent, nous conjurant de réfléchir par nous-mêmes. Certains ont été assassinés pour ce qu’ils faisaient, d’autres pour ce qu’ils étaient, ce qui me bouleverse au-delà de tout.

La liberté d’expression, ce n’est pas oser enfin parler de green smoothie ou d’allaitement sur son blog sans craindre qu’une autre anonyme vienne nous apprendre la vie, comme j’ai pu le lire. Ce n’est pas écrire deux phrases pour tenter de justifier que oui, la vie et le business continuent – même si c’est vrai – il faut juste assumer.

La liberté d’expression, c’est oser questionner, dire la nuance, se démarquer de la masse. La liberté d’expression, ce n’est pas faire la file dans son kiosque pour acheter un journal qu’on n’a jamais ouvert auparavant, rentrer chez soi et l’instagramer, check, got it, se donner bonne conscience à peu de frais, passer à autre chose. C’est oser s’opposer face à tous les préjugés, c’est s’élever contre les injustices. Au-delà des morts aujourd’hui symboles, nous ne sommes pas, quoi que nous puissions prétendre et égoïstement ressentir, les premières victimes de ces événements tragiques. Encore une fois, nos frères subiront longtemps notre rancœur, nos regards.

Aujourd’hui se pose la question de savoir ce que nous allons faire de tout ça. Enfin ! Passé le temps légitime du deuil et de l’émotion, voir l’évidence qui était là, juste sous nos yeux. Réfléchir n’est pas cautionner. Que ceux d’en haut continuent à nous armer jusqu’aux dents s’ils en ont envie, cela ne prouve qu’une chose, c’est qu’ils n’ont décidément rien compris. Nous ne voulons plus vivre les uns contre les autres, mais les uns avec les autres. Les armes n’ont jamais remplacé avantageusement les mots, les engagements.

Avant de crier nos droits, nos libertés, souvenons-nous que la nôtre s’arrête là où celle de l’autre commence. Autrement dit, s’il existe une seule limite à la liberté, c’est celle du respect. Oui nous avons le droit de caricaturer, oui nous avons le devoir d’entendre la blessure.

Pourquoi ne puis-je apprendre à mes enfants qu’au nom du principe de liberté d’expression, ils auraient le droit de ricaner de leur petit copain roux en le traitant de Poil de Carotte ? Parce que ça ne se fait pas, parce que c’est méchant, même si on dit après que c’est pour rire, parce que c’est insulter, parce que ce n’est pas respecter l’autre dans son intégrité et sa différence, parce que ce n’est pas ça, vivre ensemble. Parce que les lois et leur subtilité, ça leur passe bien au-dessus, alors autant commencer par la politesse.

Vivre ensemble, c’est reconnaître notre non-universalité culturelle. En finir avec le sentiment de supériorité franco-français et laisser une place à l’autre. Ses différences nous enrichissent. Nos bras ouverts ne nous dépouillent pas, mais nous grandissent. Parler ensemble, pour mieux se comprendre.

Le travail d’éducation de la tolérance et de la connaissance de l’autre il est à faire chez chacun de nous, pas que chez ceux qu’on considère moins éduqués. m’a écrit une amie chère (qui m’a également conseillé certains des billets qui se cachent derrière les liens ci-dessus et que je vous supplie de lire).