Les pieds nus sur le carrelage

12decembre

Ils se sont précipités à la fenêtre ce matin, les pieds nus sur le carrelage froid et les yeux tout gonflés de sommeil encore.

Leurs cris de joie ont empli la cuisine et couvert le bruit des bûches qui crépitaient dans la cheminée. Ils auraient voulu sortir tout de suite, en pyjama, mais les parents rabat-joie ont dit s’habiller, ton cacao, ta tartine au miel, essuyer ta bouche, le manteau, le bonnet, les gants, et puis le bus, et puis l’école.

Je vais être en retard, la route glisse, j’ai peur. Je vois à peine les arbres nus auxquels la neige a dessiné un manteau de dentelle. La radio dit froid gel verglas neige prudence, mais je ne l’entends pas, je pense kilomètres jusqu’à l’autoroute, je pense braquer-contrebraquer surtout ne pas freiner, comme si la dernière fois ça avait suffi à ne pas abîmer un arbre.

Sur la pelouse qui borde la cour de l’école du village, un petit garçon aux joues rouges pousse une boule de neige qui grossit à chaque tour sur elle-même. Autour de lui, ses camarades chahutent, se poursuivent en se lançant des boules de neige, tapent dans leurs gants en laine auxquels s’accrochent des grumeaux blancs, soufflent dans l’air froid et rient des nuages comme de la fumée de leur première fausse cigarette.

Je souris. La joie des enfants à l’arrivée de la neige est inversément proportionnelle à celle des adultes.


Il a gelé ce matin

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Je lui ai demandé trois fois s’il n’aurait pas froid. Proposé un pull, une écharpe, un autre manteau. A la troisième, il a ri. Moi aussi.

Mais qu’est-ce qu’il me reste d’autre, hormis lui recommander de bien se couvrir, et de se laver les mains (et les dents) ?

 

Je pourrais lui dire d’arrêter de se faire embêter dans le bus. De tenir son sac de piscine bien serré pour ne pas qu’un idiot ne le jette par la porte au premier arrêt. De ne pas s’asseoir tout au fond, sur la banquette, objet de convoitise intergénérationnel, parce qu’il reviendrait les bras tout rouges d’avoir été pincé par les filles.

Je lui dirais de ne pas approcher des flaques dans la cour, parce que certaines sont si mauvaises qu’elles le pousseraient jusqu’à ce qu’il tombe les fesses dedans, et puis lui aspergeraient le visage en y tapant du pied. Je lui dirais de ne pas laisser son sous-main sur son banc, il le retrouverait découpé aux ciseaux, à son retour.

Je lui dirais de ne pas côtoyer L., qui encouragerait son seul ami à lui « donner un coup de pied dans le zizi ». Ou surtout, de ne pas passer près de R. qui distribue les coups de pied dans le ventre.

 

Je lui dirais de ne pas tomber amoureux, ou alors en secret, pour éviter les moqueries. Je lui dirais de ne pas écouter, de ne pas entendre les insultes, que moi je m’en fiche que ses camarades lui disent « nique ta mère », je ne suis pas sûre qu’elles comprennent ce qu’elles disent, déjà je ne suis pas sûre de bien comprendre moi-même ce que cela signifie, au fond. Je lui dirais de ne pas y répondre, mon père m’a toujours dit qu’on répond aux imbéciles par le silence.

 

Je lui dirais de ne surtout pas montrer que tout ça le touche. Comme j’essaie de ne pas lui montrer que cela me révolte. Je lui dirais qu’il est bien mieux que tout ceux-là, que ce qui est important, c’est ce que lui, et nous, pensons de ce petit gars pas bien épais de bientôt dix ans, avec ses yeux grands et bleus comme l’océan, bordés de cils de faon, et son petit cœur trop mou.

 

Je lui dirais qu’on a le droit de sortir de chez soi et de s’y sentir aussi bien que dedans. Qu’on a le droit d’aller à l’école sans avoir peur.

Alors je lui dis de mettre son bonnet, il a gelé ce matin.

 

 


Quand les temps seront courts

 

 

 

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Novembre, oh novembre, si long, si gris, si dénué de sens. Novembre bâtard, pas tout à fait la fin, pas tout à fait l’hiver.

Sur le frigo le semainier ressemble à un arc-en-ciel, chacun sa couleur et surtout qu’on n’oublie rien, un rendez-vous, un cours de tennis, une leçon de danse ou de violoncelle, l’anniversaire d’un ami. Novembre semble vide et pourtant, ses heures filent et la nuit nous surprend toujours trop tôt, entre deux petites cases bariolées de feutre que dérangent microbes et virus tels de minuscules grains de sable dans un coucou suisse.

Je le sais bien pourtant, je l’ai écrit ici il y a un an, mettre un pied devant l’autre, inlassablement, se retourner enfin et se féliciter du chemin parcouru, alors qu’on s’en croyait incapable.

Et parfois ces quelques instants de grace qu’on n’espérait pas, qu’on n’espérait plus. La beauté des vignes en automne, l’air si doux pour la saison, le camaïeu du coucher  de soleil du haut du Mont Brouilly. S’apaiser devant la joliesse de l’endroit, se réjouir de la chaleur de l’accueil. Laisser le soleil inonder la table du petit déjeuner. Déjeuner dehors un dimanche de fin novembre, rire avec ceux qu’on voit tellement trop peu, ceux qu’on n’a pas vu naître, pas vu grandir. Le visage offert au soleil inattendu, sentir la douce chaleur nous envahir, prolonger l’instant bien plus que de raison avant les adieux.

Quand les temps seront gris, quand les temps seront courts, repenser toujours à ces quelques heures ailleurs. Une heure, un jour, une semaine après l’autre, jamais plus. Se sentir plus fort. Tu vois, c’était pas si difficile.

 

 

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Beaujolais

 

 


A l’automne de nos vies

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J’en avais fait le deuil, il y a longtemps. Je croyais avoir réglé cette histoire, une fois pour toutes. J’avais dit, c’est fini tout ça, on ne m’y reprendra plus. J’en ai eu ma dose, j’en ai eu assez. Quelle naïveté.

Il aura suffi de trois annonces autour de moi pour semer le doute, et réveiller la tempête dans mes hormones. Je crus même sentir pointer une légère montée de lait, tiens.

Je me suis imaginée le ventre rond à nouveau, la première rencontre, ses yeux dans les miens et ces émotions si fortes, à nulle autre pareilles. La fragilité de cette vie nouvelle dans mes bras, l’amour immense qui étouffe la fatigue, engourdit la raison.

 

Je regardai Ultime et je la trouvai soudain si grande. A la table de la cuisine, il reste encore de la place ; je crois que dans nos cœurs aussi.

 

Et puis les jours ont passé, j’ai trié les chaussettes minuscules pour les prêter. Le picotement a cessé, petit à petit. J’ai regardé mes enfants, tous si grands, je me suis demandé de quoi auraient l’air leurs frères et sœurs qui ne viendront pas. Et j’ai trouvé beau de pouvoir les imaginer, sans les désirer réellement. Il y a un temps pour faire des bébés, il y a un temps pour les voir grandir, les aider à devenir. Nous passons à autre chose, il est temps de se mettre en retrait pour les regarder être, vivre, aimer. Il est temps aussi de nous recentrer sur nous, et vivre l’or de l’automne de nos vies.

 

Il reste de la place à la table de la cuisine, pour accueillir les amis. Il reste de la place dans nos cœurs, pour accueillir ceux qui leur seront chers.

 

 


Après le gris

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Râler, pester, réclamer, gueuler, se plaindre, se lamenter, broyer du noir, l’étaler sur des pages, rien ne va plus, la France non plus, l’économie, la politique, les étrangers, les pas comme moi, ceux que je n’aime pas, les profiteurs, les arnaqueurs, les riches, les trop de chance, les pas assez, les je-sais-tout, les je-cache-tout, le verre vide, le frigo aussi, les ruptures, les jalousies, les maladies, la fatigue, la nausée.

Je n’en peux plus de tout ce noir, partout, le matin quand je réveille les enfants, le soir quand je quitte le bureau, sur les pages des journaux, sur les écrans, dans le coeur des gens.

Alors je me terre, chocolat chaud et chamallows, plaid et tricot. Alors je me repais de leur odeur, de leurs visages dans le sommeil, si loin dans leurs rêves, je me concentre sur leurs joies, leurs exubérances. Alors je me remplis de l’or des forêts quand le gris m’envahit, je me bouche les oreilles et je fredonne, je cours et je respire pour oublier la nuit, les petits soucis et les cailloux dans mes poches.

Plus que jamais m’accrocher à mes lunettes roses. Tout va bien et je vais y arriver. Au printemps, après le gris.