Tout cet or dans nos yeux

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Il est de ces journées d’automne où le temps semble s’arrêter, comme suspendu à un rayon de soleil se frayant un chemin au travers des feuilles qui se parent d’or. Ces jours-là il est bon d’arrêter la voiture également et de voler quelques instants à la vie qui court, aux horaires, aux rendez-vous, aux paniers de linge qui attendent, même si on a oublié nos bottes, qu’importe un peu de boue le bruit des feuilles mortes est si joli, comment la mort peut-elle être si pleine de vie?

Il sera bon les matins de brouillard et les soirs de gris de se souvenir de ces notes qui emplirent la forêt quand elle sortit sa flûte et se percha sur une souche, tandis que la petite dansait à côté d’elle; de sa course par dessus les flaques, elle semblait voler ma chenille se transformant ces jours en papillon.

Il est de ces jours où un simple rayon de soleil suffit à réchauffer corps et âmes et où la sérénité des arbres centenaires envahit nos esprits, signant la trêve, pour quelques jours, pour quelques heures.

Reprendre ensuite le cours de nos vies nous sembla moins lourd, riches de tout cet or dans nos yeux, trente minutes seulement, trente minutes c’est aussi tellement.

 

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Et puis ce fut l’automne

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Elle m’a demandé un cache-oreilles et j’ai souri – les modes ne sont qu’un éternel recommencement.

Sur le cahier ses doigts courent maintenant sous les syllabes, ne butant que rarement.

Au jardin j ’ai récolté les dernières courgettes, découvert que les framboises avaient profité de cette douceur étonnante, et gardé ce secret pour moi, pour une fois, avant de rendre le carré de potager à la nature (et aux limaces).

On ferme désormais les volets chaque soir et les mésanges toquent du bec à la fenêtre de la cuisine quand elles ne trouvent pas leur ration de graines.

Une dernière balade au soleil du dimanche après-midi qui nous fait enlever les manteaux emportés sans savoir pourquoi, quelques pas dans la forêts avant de rebrousser chemin, déçus, les chasseurs nous ont précédés.

Nous nous sommes précipités dehors quand nous avons entendu les cris, les grues nous ont salués, elle a eu six ans et puis ce fut l’automne, qui chez nous ressemble singulièrement à l’hiver.

Elle m’a demandé un cache-oreilles, j’ai souri, et j’ai promis d’en chercher un.


Et sourire dans la nuit

Rien à voir avec le texte mais la forêt est si jolie en ce moment.

 

J’avais presque oublié comment c’était, d’en avoir envie. Entre petit confort et faux prétextes, on a vite fait de préférer les chaussons en pilou – et de s’y trouver bien.

J’avais presque oublié comment c’était, avant, la jeunesse, la liberté, le grain de folie.

J’avais presque oublié comment c’était, après une journée de labeur familial et ménager, de trouver le courage de se recoiffer, de mettre du bleu sur mes yeux, du vert sur mes ongles, un peu de parfum, et de voir son regard pétiller.

J’avais presque oublié comment c’était, de fermer la porte derrière nous, de dire soyez sages surtout, et de grimper dans la voiture comme avant, quand on avait moins d’années et moins d’enfants.

J’avais preque oublié comment c’était, de sentir sa main dans mon dos, ses yeux dans les miens, nos rires sans les leurs, nos voix chuchotées, complices et irrévérencieuses un peu. Nos verres à l’amitié de ceux qui nous rejoignent. La musique enfin, qui doucement nous gagne, un clin d’oeil, nos chaises repoussées et la piste de danse, encore sage à cette heure.

J’avais presque oublié comment c’était, sa main qui me guide et nos pas qui s’accordent sans même y penser.

J’avais presque oublié comment c’était, lâcher prise, tout oublier, chanter à tue-tête et danser, danser, danser encore jusqu’à ce que la musique s’arrête, et les lumières se rallument.

Alors seulement rentrer, faire le tour des chambres pour distribuer les baisers sur les fronts endormis. sourire dans la nuit et se coucher, épuisés et heureux.

J’avais presque oublié, mais aimer et danser ne s’oublient jamais.

 


Rue du Château des étoiles

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Je me suis assise par terre dans le garage, entre les vélos et la poubelle, indiférente à la poussière. Ca faisait longtemps que je voulais vérifier, mais j’étais persuadée que ces boîtes avaient fini au grenier. J’avais utilisé cette idée comme prétexte pour ne pas être déçue trop vite. Puis je les ai aperçues, en rangeant mes rollers qui n’auront pas servi cet été encore.

J’ai pris la boîte rose sur mes genoux, et j’ai fait glisser la ficelle de coton bicolore sans en défaire le noeud. Ca ne me prendrait que quelques minutes, pensais-je. Dehors, les enfants crayonnaient le sol d’arcs-en-ciel à la craie, leurs rires et leurs histoires me parvenaient, tandis que je refaisais la mienne à l’envers.

Les lettres, les noms qui me sont désormais inconnus, d’autres qui me sont restés familiers ont défilé sous mes doigts. Les cartes d’anniversaire, les enveloppes rigolotes, les petits mots que mes compagnons d’infortune punaisaient sur ma porte quand ils passaient me voir sans me trouver, au temps d’avant les portables.

 

Passe quand tu reviens.

 

Salut Miss, impossible de te trouver à la maison. Passe boire un verre ce soir, ok?

 

Ai-je vécu cette vie-là? 1996 est si loin. De ce temps là pas de photos numériques et les visages sont flous dans ma mémoire. Anne, Kathrina, Emily, Charline, Vivien, Patrick, Scott, Hervé, Julian, Mike, Giuliano. L’auberge espagnole.  Le patinage sur les canaux gelés, la bière, les nuits à danser et celles à parler, celles à se frôler et celles à reculer, la lecture sur les bancs du jardin botanique et les expos d’art contemporain, les chocolats chauds à la crème et le centième vin chaud qu’on tient entre nos gants de laine… Nos histoires qu’on croise et les rêves qu’on échafaude au petit jour. Les joues fraîches et les lèvres douces. Sur les pelouses de la piscine l’insolence de la jeunesse qui croit encore pouvoir arrêter le temps, comme si on pouvait suspendre le vol des beaux garçons qui font des concours de plongeons pour épater les filles si jolies en bas.

Un jour, quand tout cela s’est terminé, on a repris nos vies, avec chacun notre boîte à souvenirs de papier, nos adresses griffonnées au dos des notes de café.

Dans la mienne, j’ai trouvé les deux lettres de ma grand-mère que je cherchais, espérant ne pas les avoir jetées. Son écriture penchée et sans faute, ses phrases enchaînées, sans points, mais si pleine de manque et de tendresse.

Je les ai relues, j’ai souri, et puis je les ai rangées dans la boîte rose, pêle-mêle avec les souvenirs de cette année-là.

 

« 14.01.1997 Je n’ai pas Internet, alors je vais essayer de mettre l’adresse correcte. »

 

 

 

J’habitais Rue du Château des étoiles.

 

 

 


Le pas de deux

 

La porte claque et je reste plantée devant, la bouche ouverte, prête à crier quelque chose mais je renonce à converser, sur quelque ton que ce soit, avec une porte, fût-elle en chêne.

Je suis là, les poings serrés et la nuque raide. Je sens petit à petit la rage se muer en colère froide, et son reproche, le premier, se frayer lentement un chemin à travers mes veines jusqu’à mon cerveau, puis à mon cœur.

La porte de la Collégienne vient de claquer, et, si elle avait été vitrée, on aurait entendu le son qu’a fait mon cœur en tombant par terre. Le bruit du verre, en morceaux à terre. Le bruit de mon cœur, en morceaux à terre.

Se rend-elle compte qu’arrivées ici il n’y a plus de retour possible ? Se rend-elle compte en cet instant qu’elle a cassé ce fil ténu qui la maintenait dans l’enfance ? Se rend-elle compte que j’ai voulu la retenir, mais que le pont entre nous a cédé au moment où elle a retiré sa main de la mienne ?

A présent il nous faut apprendre une nouvelle danse, un nouveau pas de deux. Cette porte que je ne franchirai plus, celle de son monde à elle. Il me faut accepter de ne plus y être conviée que sur invitation.

Sait-elle que ce soir je suis un peu morte ? Sait-elle le poison des mots, insidieux ?

Sait-elle que je n’étais pas prête, on ne peut jamais l’être, ça vous arrive comme ça, un jour elles sourient dans vos bras et le temps d’un battement de cils elles ont plus de seins que vous. Sait-elle que je m’échine depuis toujours à passer devant, à trancher les ronces du chemin, mais qu’à présent, elle tombera seule sur ses pierres ? Parce que c’est le jeu, parce que c’est comme ça, parce qu’il faut en passer par là pour devenir, parce que dire j’ai été ado avant toi ne suffit plus.

Parce que nous ne lui suffisons plus. Parce que le chant des sirènes est plus mélodieux que celui des berceuses à ses oreilles. Parce que je l’ai élevée pour qu’elle vole de ses propres ailes.

Est-ce que l’hirondelle a aussi mal au bide quand ses oisillons tout neufs quittent le nid ?

Ce soir il me faut réinventer le mot mère et je suis terrifiée.