Viendra l’heure des tourbillons

C’est un lundi matin des yeux qui piquent sous la couette encore chaude. Un lendemain de week-end trop court, encore une fois, pour faire tout ce que l’on avait prévu. Un pied tâte la température extérieure, je sors les bras aussi, trop peur de replonger.

Vague à l’âme du lundi matin et de l’arrachement aux miens, bientôt tout ne sera qu’enchaînement de gestes obligés, d’événements minutés, de câlins rationnés.

Je m’extirpe enfin de la douce chaleur, je suis de l’espèce de celles qui se réveillent sous une douche brûlante plutôt qu’au café. Je traverse la maisonnée endormie sur la pointe des pieds. Un regard par la fenêtre et j’aperçois dans la lueur du jour qui pointe l’herbe givrée et les traînées roses des avions. Il fait froid ce matin. Tandis que l’eau coule sur mes yeux fermés je pense à l’étape suivante et choisis mentalement ma tenue. S’il y avait du chauffage dans le dressing où je me trouve à présent les cheveux mouillés je porterais sans doute plus de jupes et de chemisiers joliment décolletés.

Bientôt viendra l’heure des tourbillons, ce matin pour la première fois nous regarderons les cratères du croissant de lune gris poussière, dis donc il y a plein de trucs là dessus!. La Collégienne remplit maintenant la salle de bain de sa tornade et le bleu sur mes yeux rate sa cible. Je sacrifie un de mes poignets au parfum qu’elle me tend: fait-il trop adulte pour  moi? me demande-t-elle.

Il est surtout passé, ce parfum qui m’a autrefois appartenu, et qui, entêtant, me rappellera nos côtes-à-côtes du miroir tout au long de la journée.

Comme le temps file. Comme le bonheur.

Il est l’heure, déjà.

Infusion Coin du Feu par Louise ♥

Nouvelle infusion Coin du Feu que j’offre à ceux que j’aime, parce qu’elle est jolie en plus d’être doudou.


Alo ui cer parent

Spontanément, t’as pas envie de t’occuper de ça. Genre, encore moins que la pile de paperasses urgentes-pour-avant-hier qui s’entasse sur ton bureau.

T’as passé les étapes hautement prises de tête du premier âge, sur le moment tu as cru que ce seraient les décisions les plus importantes que tu aies à prendre de ta vie: le changer ou pas le changer? Est-ce qu’il a encore faim? Le Doliprane, en suppo ou en sirop? Je fais quoi, je le laisse pleurer là ou pas?

Ca roulait à peu près. Tu as découvert que le changer quand ça fuit ou quand ça fouette, c’est un bon compromis. Quand il a faim, il va tout seul chercher la boîte à madeleines dans l’armoire, tu as juste à lui reprendre avant qu’il n’attaque la troisième alors qu’il est 11h50 et que tes rougets sont au four. Il pousse la pipette du Doliprane tout seul au fond de son bec, voire en réclame encore quand c’est fini (contrairement au suppo, hé hé). Tu le laisses pleurer le temps que tu finisses ce à quoi tu étais occupé, oui, même dormir. Enfin, presque. T’essaies, quoi.

T’étais peinard. Vraiment, les gosses, trop fastoche. S’il suffit de leur filer un coup de main pour le puzzle 1500 pièces, je veux bien en pondre encore trois. (Euh, non, en fait.)

Sauf que.

La grande rentre du collège en disant que le chauffeur du bus met la musique à fond, danse comme un dingo, et son bus avec lui. Qu’il a rétorqué qu’on peut bien rigoler, quand les ados lui ont demandé, à la troisième embardée, de garder ses douze pneus alignés. Tu appelles le conseil général.

Le gamin rentre de l’école les fesses mouillées. Comme il a légèrement passé l’âge de ce à quoi tu penses, tu sens le mammouth sous gravier. Tu questionnes. Entre ses larmes, tu comprends qu’une fois de plus, il a été jeté à terre, dans une flaque, et éclaboussé au visage. Toujours les mêmes pestes, celles-là mêmes qui trouvent hilarant de découper, jour après jour, tous ses cahiers aux ciseaux. Lui cassent ses crayons en deux. Sans que personne n’intervienne. Tu appelles le directeur.

Tu appelles le médecin, l’orthodontiste, le psychologue. Le vétérinaire, le prof de solfège, l’assurance. La banque, le proviseur, l’école de ski. Le consulat, l’avocat, le fournisseur d’accès. L’agence de voyage, la mairie, le CPE. Les parents d’élèves, l’ophtalmo, le dermato.

Alo ui cer parent. La face cachée du loupiot.

 

call-me-maybe-mashup-of-75-videos-will-haunt-you-885a36369e


French connection

Elle est arrivée de nulle part, un peu comme moi autrefois, mais son nulle part à elle s’appelle Singapour. Elle a le rire insolent de sa jeunesse qui détonne dans les murs blancs amidonnés. Elle a la fraicheur de ses vingt-sept ans et tout l’espoir du monde dans ce nouveau job. Elle a grandi sans patrie et a pris le meilleur de toutes. Elle croyait que je n’avais pas trente ans et me trouve mince. Cette fille est parfaite (ou elle veut coucher).

Quinze ans à errer de couloirs froids en cantine pas bonne pour finalement préférer parfois aller piétiner la pelouse du golf voisin pour y poser mon auguste derrière et mes miettes de sandwich au jambon-kiri piqué aux gosses, avant de trouver une âme soeur de connerie méridenne quotidienne en français dans l’adversité teutonne.

Oui, comparer les tableaux du couloir de la direction à une culture de frigo mal rangé, voire à du caca d’éléphant qui a abusé de l’ananas, oui, sache-le l’ami, le midi, ça me fait rire. Laisser dégouliner nos mascaras respectifs à l’évocation du pack de bière explosé dans l’allée centrale de la supérette la veille, de ses errances capillaires, ou de l’urgence absolue collants filés sur robe ultra courte lors de la visite annuelle du super big boss, certes, j’y laisse un peu de dignité, mais bordel, ça fait du bien.

Je crois que nos collègues nous détestent.

twins green

La photo vient d’un de mes Tumblr favoris, TWIN-NIWT.

 


Ce qui ne s’achète pas

A côté de tout un tas de raisons plus ou moins foireuses, comme

-on a toujours besoin d’un plus petit que soi

-je veux plus jamais vider le lave-vaisselle

-faut bien quelqu’un pour payer ma retraite

pourquoi ai-je fait des enfants ? (j’aurais bien écrit, comme le sous-entend un langage plus soutenu, ai-je EU des enfants, mais le souvenir de la douleur des contractions m’en a empêchée.)

Je n’en sais rien. Parce que passé trois ans, il ne faut plus les sortir quatre fois par jour comme les chiens ou vider la litière comme les chats (quoique)?

En fait, c’était pas vraiment la question posée. La question de Monique-Louise, c’était

Mais quel genre d’optimisme ont les gens qui mettent des enfants au monde?

 

Je me souviens, c’était un jour de septembre 2001, peu après quatorze heures. Je descendais l’escalier de mon duplex, comme sonnée, la Collégienne alors âgée de deux mois dans les bras.

Allume la télé, c’est la guerre, venait de me dire sa marraine dans un souffle.

J’ai serré ma fille contre moi, et je me suis demandé pour la première fois comment j’allais pouvoir la protéger dans ce monde devenu fou.

Il était un peu tard. Mais force est de constater que je ne me suis pas plus posé la question pour les suivants. J’aurais pu : nous avons désiré chacun d’entre eux l’un après l’autre, nous n’avons jamais fait de plan à long terme, et si un inattendu pointait son nez, il serait le bienvenu comme les autres malgré mon grand âge et mes cernes.

Alors pourquoi ?

Parce que, Louise. Ca me paraît suffisant à moi, comme réponse. Parce que tu vois, je n’y pense pas. Parfois, une bouffée d’angoisse m’assaille quand je pense à l’avenir, à peut-être qu’ils vont souffrir, vite chassée par une partie de chatouilles, et, au besoin, quelques grammes de chocolat.

Pour la joie, pour la vie qui change, pour le joyeux bordel dans le salon, pour les traces de doigts sur les vitres, pour les rires cristallins, pour les cris, pour le sens, pour les regarder, pour renoncer à dormir à tout jamais, pour dégouliner de fierté, pour le partage, pour transmettre, pour les parties de Pictionary, pour justifier un peu de gras mou, pour parler de ses accouchements comme d’autres en leur temps des tranchées, pour les tablées et la porte toujours ouverte, pour croquer sans scrupule des pieds trop mignons qui sentent le Kiri, pour les kilos de pâtes et les dizaines de yaourts, parce que le congé de maternité c’est tout de même rudement cool, pour les caddies de supermarché qui débordent, pour pas mourir vieux et con (vieux tout court ça suffira bien), pour les miettes de gâteaux dans la voiture, parce que se dire qu’on a donné la vie ça a quand-même de la gueule, pour les sms ouatedephoque, pour l’odeur des gâteaux dans le four, pour les émotions, pour les nœuds au ventre, parce que l’amour, parce que c’est drôle, pour jamais s’ennuyer, pour avoir de quoi se plaindre un peu parfois, pour être interrompue cent fois dans une phrase, tous les jours sous la douche et régulièrement aux toilettes, pour les « je t’aime » et les « t’es belle », pour écrire des billets niais, pour ne jamais arriver à être riche un jour sauf de ce qui ne s’achète pas, parce qu’ils font oublier tout le reste, justement. Pour le tourbillon. Pour la vie.

Parce que cette question n’a pas vraiment de réponse, ou alors tellement. Mais je te remercie de l’avoir posée.

pieds Ultime


La trace de feutre bleu ciel

D’elle je ne connais que son écriture, en rouge, dans la marge des cahiers. J’ai oublié son nom, ou peut-être ne l’ai-je jamais vraiment su, faute d’avoir pris le temps de pouvoir y associer son visage.

Quand il est rentré ce soir-là, il tenait serré dans sa main un petit bout de serviette, qui contenait le trésor du jour, destiné à rejoindre les autres dans la boîte au pied de son lit.

Juste sous l’œil gauche, une trace de feutre bleu ciel témoignait de la larme qu’il s’était dessinée. Ses camarades avaient fait de même, en écho aux siennes, véritables, qui avaient perlé entre ses cils et qu’elle n’avait pas pu contenir en les regardant chacun une dernière fois, les vingt-sept, tous différents, tous attachants. Elle restait plantée là, le bouquet de fleurs dans une main, et tous leurs petits cadeaux, alignés sur sa table de travail.

Elle s’était reprise, avait déballé le gâteau au chocolat, découpé de larges parts. Ecouté la musique qu’ils avaient tenu à lui faire écouter. Ensemble, ils avaient rangé, balayé les miettes, jeté les gobelets en plastique. Ils étaient sortis dans la cour. Elle avait embrassé ceux qui le voulaient sur leurs joues rougies par le froid. Fait signe de la main au bus qui s’éloignait.

Demain, une autre école, d’autres enfants.

Demain, la même école, une autre maîtresse.

 

-Maman, elle a même reçu une rose écoeurante, qui n’a pas besoin d’eau.

-Eternelle, je crois.

-Ah oui, c’est ça.

 

Et le petit bout de gâteau au chocolat-souvenir bien serré dans son bout de serviette a rejoint la boîte à trésors au pied du lit.

 

 

Un-Maitre-D-ecole