Seventy

Elle m’a dit je suis une vieille, quand je l’ai appelée il y a quelques minutes.

J’ai dit est-on jamais vieille quand on a eu une vie bien remplie et qu’on est revenue de la mort ?

Rien n’a changé depuis hier et pourtant pour toi tout a changé. Quelle drôle d’idée que ces chiffres ronds, le pouvoir des dizaines sans doute qui fait se remplir de fleurs la table de la salle à manger.

On a tous des milliers de raisons d’en vouloir à sa mère. Elles ont toute été trop, ou trop peu. Ou pas assez. Jamais assez à nos yeux. Il m’aura fallu craindre de la perdre pour réaliser que tout cela n’avait aucune importance. On accepte bien les gens comme ils sont, pourquoi soudain tant d’intransigeance ? M’avoir portée et mise au monde, avoir tiré le meilleur de mon enfance ne me suffiraient donc pas ? Qui suis-je pour oser exiger?

Soixante-dix ans c’est une vie, soixante-dix ans et les jours maintenant ne sont plus inépuisables.

 

J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant a écrit Jacques Prévert.

 

Parlons encore de livres et de bibliothèques, de symphonies et de requiems, d’enfants et de voyages, de voisins et de jardins, veux-tu, maman, pour ces années qu’il nous reste à partager.

 

louise mug love

 


Le corps ou la vie?

Je vois fleurir ces derniers jours le dernier hashtag hype, lancé me dit-on par le magazine ELLE: #IVGmoncorpsmondroit. C’est vrai que la saison de la detox se termine doucement, même si je ne doute pas des bonnes intentions de cette campagne maladroite et réductrice à mes yeux.

Simone et nos mères se sont battues pour que nous puissions remiser les aiguilles à tricoter de nos grands-mères là où elles doivent être. Elles n’en seront jamais assez remerciées. En France, les choses semblent acquises, en théorie: la loi confortant le droit à l’avortement a été confortée il y a quelques jours, supprimant la notion de détresse. Détournons donc l’attention vers l’Espagne, la solidarité, mesdames, la solidarité. Et la confusion, aussi.

Mais sérieux, s’agit-il vraiment de nos corps ? Juste de nos corps ?

Alors oui, porter un enfant laisse plus ou moins de traces physiques, je ne vais pas te dire que, si mon poids n’a pas vraiment bougé après quatre grossesses, mes hanches n’ont pas, elles, pris quelques centimètres – ceux que mes seins ont perdu, sans doute. Aurais-je même, comme nombre d’entre nous, pris quelques vergetures au passage que je n’en serais pas encore morte.

Il ne s’agit bien moins du corps que de la vie, tout simplement. Un enfant change assez peu ton corps, en général, ou du moins, rien d’insurmontable. Ta vie, par contre, oui. Toute ta vie. A fortiori quand ce n’est pas le bon moment, les bonnes finances, le bon endroit, la bonne idée, ou… le bon père. Qui n’a apparemment, soit dit en passant, plus d’autre choix que d’accepter le nôtre. Nous nous battons pour que les pères s’investissent plus, mais refusons qu’ils interviennent dans le choix de départ. Ah. Et, au passage encore, il ne s’agit pas seulement de ta vie, mais de celle d’un autre être humain potentiel. Je suis bien d’accord que tu n’aies pas envie de lui pourrir la sienne non plus. Le corps ou les vies, donc.

Tu peux avoir mille bonnes raisons de ne pas vouloir d’enfant, pas maintenant, ou pas du tout. Il n’y en a pas de mauvaise, je crois. Sauf celle du corps, à mon avis. Maladroit.

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Twitter/Laurence Olivier

 


Swinging by the pool

J’ai longtemps cherché de mauvaises excuses pour plein de choses. J’ai longtemps bavé sur ce que les autres faisaient. Les enfants sont le prétexte tout trouvé à tout ce qu’on n’a pas l’envie ou le courage de faire. J’voudrais bien, mais j’peux point, la belle affaire. Et puis un jour je me suis réveillée, et je me suis souvenue que mon foyer était doté d’un accessoire formidable pourvu de deux bras, deux mains, une tête bien faite et un corps de rêve (le salaud) : le Jules ferait un excellent babysitter.

Je lui ai piqué son sac et ses lunettes (vu qu’il avait perdu les miennes hein). J’ai comparé l’offre et ma demande. Le Jules m’a poussée dans le dos encouragée plein de fois quand il fallait. J’ai fini par me jeter à l’eau, au propre (j’ai pas zappé la douche) comme au figuré : je suis allée à la piscine sans enfants. Le truc de dingue qui n’a pas dû m’arriver depuis dix ans (on a les dingueries que l’on peut, certes).

A la première longueur, j’ai travaillé mon slalom. A la seconde, j’ai évité la collision frontale de justesse, rapport à l’eau dans mes lunettes. Enfin, dans les lunettes du Jules.

A la troisième, j’ai changé de couloir.

Au bout de la cinquième, j’avise un écriteau « réservé aux nageurs avec matériel ». Je décide que le couloir étant vide, les lunettes du Jules certes prennent l’eau, mais c’est du matériel.

A la septième, non, neuvième, merde, quelqu’un a-t-il  un jour réussi à compter les longueurs sans se planter ? Bref, j’ai un point de côté. Je décide de l’ignorer superbement. Je ne sais plus où j’en suis question longueurs, alors je décide que je nagerai une heure.

Trois minutes après, je me dis qu’une heure c’est vachement long quand on n’a plus rien à compter.

Cinq minutes plus tard j’ai de la compagnie dans mon couloir. Une salope fille en bikini et un monsieur rondouillard. Que je double toutes les trois longueurs, c’est bon pour l’ego.

Deux minutes plus tard, un mec débarque avec masque et tuba. Très bien. J’attends qu’il s’étouffe, ça ne lui prend que dix minutes, exit.

Au bout de trente minutes, je m’offre une pause de deux minutes. Dans le bassin d’à côté, c’est l’heure de l’aquagym. Donc de la musique à fond. Cool. Je redémarre, double Papi, tente de rattraper Miss Monde, rien ne m’arrête plus. Je suis tellement heureuse d’être là que je souris bêtement et je bois la tasse. Oublié le point de côté, oubliée l’eau dans les lunettes (j’ai serré comme une maboule), oublié le nombre des longueurs, j’attends juste l’heure en nageant en rond comme un poisson dans un bocal de vingt-cinq mètres de long.

Une heure. Je dois donc avoir nagé plus d’un kilomètre sans presque m’arrêter, je bombe le torse dans mon maillot rouge, et je sors de l’eau en enlevant mes lunettes. Faut jamais abuser des bonnes choses. Je dois leur manquer vachement, à la maison (ah, ah, ah).

C’est rigolo de n’avoir à gueuler après personne pour qu’il sorte de l’eau, ramasse sa serviette qui traîne dans le pédiluve, daigne se laver avant d’avoir reçu son goûter, cesse de transformer la douche en Titanic,  arrête de jeter ses chaussettes par-dessus les murs du vestiaire. Je suis tellement dé-ten-due que même l’idée me fait marrer.

Jusqu’à ce que je croise mon reflet dans le miroir.

Oubli du peigne à la maison : mauvais plan.

Oubli du démaquillage : très mauvais plan.

Emprunt des lunettes du Jules serrées à fond :  très très mauvais plan.

lemuriens


Le désastre à mes pieds

J’avais besoin d’un cintre pour accrocher une veste dans le placard. Un gros cintre bien solide pour une grosse veste bien lourde – le précédent venait de me casser dans les mains.  Je me suis dirigée vers la garde-robe de ma chambre d’adolescente, je l’avais rapatriée de chez mes parents lorsque l’appartement s’était retrouvé vide.

Pourquoi ai-je ouvert la porte de gauche, alors que je sais parfaitement que les cintres vides vivent leur vie de cintres dans celle du milieu ?

Parce qu’il fallait sans doute que mon panier à tricot, avec la centaine d’aiguilles héritées de ma grand-mère serial-tricoteuse, se renverse instantanément, se suicidant d’une hauteur de quelques cartons entreposés là, pour venir mourir sur mes jambes nues, répandant ses aiguilles au sol comme le dernier des sapins passé l’Epiphanie.

Je n’eus pas le temps d’émettre un juron que la boîte à chaussures noire suivit le trajet de son copain le panier, perdant son couvercle dans la chute. Aussitôt quelques dizaines de mouchoirs en dentelle blanche tapissèrent le sol ;  une série de piques à chignon avec une perle prirent également mes jambes pour cible, deux ou trois flacons de parfums passés ainsi que quelques objets dont la morale m’interdit de citer le nom ici.

Je contemplais le désastre à mes pieds quand le carton de vielles photos porta l’estocade au linoléum. Les siennes d’abord, celles que je n’ai jamais voulu regarder, bien trop peur de le voir heureux sans moi, avant moi. Les miennes ensuite. Celles qu’il aurait fallu brûler, peut-être, je ne sais pas. Celles des temps heureux d’avant la tempête.

Tout cela est si loin. J’ai rangé ma vie dans des cartons, enfermé les cartons à clé dans une vieille garde-robe, repris tout à zéro. Un dimanche matin d’hiver tout cela est tombé à mes pieds, donnant la mesure de la vanité de toute chose, y compris de celles que l’on ne se décide pas à jeter.

J’ai tout ramassé, tout remis en place, tout aussi bancal, jusqu’à la prochaine fois sans aucun doute. Parce qu’on n’oublie vraiment jamais, certainement. Bientôt, pourtant. Un autre dimanche.

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Avec un coeur grand comme ça

Il était une fois une petite fille blonde de cinq ans et des brouettes. Elle avait des longs cheveux comme Raiponce et voulait toujours qu’on lui fasse des tresses. Quand elle serait grande, elle serait princesse.

 

Quand elle est née, elle était déjà très jolie. Ses oreilles ressemblaient à des coquillages, tu sais, les nacrés. Avoue que ce n’est pas banal, en général, les oreilles ne sont pas ce qu’on trouve de plus joli chez les petites filles. Mais elle, elle était belle jusqu’au bout des oreilles, vraiment.

 

Les fées se sont juste un peu plantées sur son berceau. Peu après sa naissance, elle tomba gravement malade ; on la sauva de justesse. Puis, sa marraine disparut sans explication, enfin pas vraiment, ce n’était pas très clair. Une vieille histoire. Sa mère n’a jamais vraiment su, et a décidé que cette fois, elle ne partirait plus à sa recherche comme la dernière fois. Cette personne ne lui voulait pas de bien, en fait, avait-elle enfin réalisé.

 

La petite fille ne réclama pas. Elle savait qu’on n’attend ni cadeaux ni cartes postales de sa marraine, rien que d’être là quand on en a besoin, et elle n’en avait pas vraiment eu encore besoin.

Mais sa mère se disait que ce jour arriverait peut-être, et qu’elle se sentirait bien seule. Mais elle avait rangé cette pensée dans un tiroir fermé à clé.

tresse

 

Puis sa mère rencontra une grande fille blonde, aussi jolie que la sienne, avec un cœur grand comme ça. Une  grande fille qui aimait le liberty, les étoiles et les nuages, et puis aussi les vernis roses et faire des tas de gâteaux et des tas encore plus gros de fiches avec des choses barbares à surtout pas oublier pour sauver des vies. Alors le tiroir finit par faire exploser la serrure et elle se trouva un peu embêtée. Comment demander à la grande fille blonde si elle voulait être la seconde fée marraine de sa petite fille, pas celle du faire-part mais celle du cœur, pas celle des cadeaux dont on n’a pas besoin mais celle du bout de fil quand elle grandira ? Puis il ne fallait pas qu’elle se sente obligée, surtout.

 

Mais quand même, cette fois, sa mère pensait avoir choisi une belle personne à l’intérieur en plus de l’extérieur. Alors elle attendit le bon moment, quand toute la tristesse de la grande fille blonde serait passée, et puis elle lui laisserait le temps de réfléchir, et puis elle lui dirait encore que vraiment, tout ce qu’elle désirait, c’était pouvoir répondre à sa petite fille quand celle-ci demandait « et moi, elle est où ma marraine ? »

 

 

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