Je pense à toi très fort

Il y a bien (trop) longtemps que je n’ai écrit ici-même un billet qui sauverait le monde, aka la mère de famille lambda.

La mère de famille lambda est celle qui culpabilise d’un rien, de filer un gâteau spécial estampillé « à partir de 12 mois » à son bébé de 11 mois et 29 jours, de zapper le récurage des oreilles un jour sur deux ou même d’avoir envie de passer son gosse par la fenêtre les jours de pluie (parce que les autres jours, tout le monde passe normalement par la porte pour aller jouer dehors).

Nous sommes bien d’accord: tout cela est très mal. Surtout passer le gosse par la fenêtre: après faut se fader le nettoyage de la terrasse.

Hier dimanche, Mr Moustache participait à une course d’endurance en marge d’un marathon de grands. (L’USEP avait trouvé ça fun, de faire lever les parents à 6h30 un dimanche.) Des semaines que les gamins s’entraînaient, des semaines qu’il en parlait, des semaines que je lui promettais d’aller l’encourager.

Toi la mère de famille qui culpabilises d’un rien, sache que son père l’a collé dans le bus à sept heures, pendant que j’allais me recoucher, non sans avoir encouragé la graine de sportif d’un « je pense à toi très fort ! ».

A son retour, médaille au cou, j’ai dûment félicité le marathonien en herbe, évidemment. Et me suis félicitée mentalement d’avoir fait la grasse matinée pour la première fois depuis des années encouragé l’autonomie et l’indépendance du fiston. Jusqu’à ce qu’il déclare, des coeurs dans les yeux:

Tu sais Maman, c’est pas grave que tu ne sois pas venue, y avait ma maîtresse, elle a vingt-six ans, elle a couru le dix kilomètres, et puis elle m’a encouragé, elle m’a applaudi et elle a crié mon nom!

Pute.


Plus grande, j’ai pris beaucoup de trains

Le nez collé à la fenêtre du salon, ma bouche faisait un rond de buée sur la vitre. Je guettais les nuages noirs et menaçants. J’avais hâte.

Je filais au garage chausser mes bottes, trop grandes ou trop petites, selon les années. J’enfilais mon manteau, peinais sur la fermeture éclair. Parfois je me coinçais un bout de la peau du cou quand enfin celle-ci cédait. Je retenais mes larmes, nouais mon écharpe. Et empoignais le précieux.

Je me précipitais dehors, et choisissais ma place sur la cour, toujours la même, bien au milieu. D’un doigt maladroit, j’actionnais le bouton et il s’ouvrait dans un clac sonore. Je le dressais fièrement au dessus de ma tête, la crosse contre mon coeur.

Mon parapluie.

J’attendais les premières gouttes, le bruit sec qu’elles faisaient en s’écrasant sur la toile. Et puis les autres, toutes les autres, le vacarme maintenant assourdissant au-dessus de ma tête, le froid humide. Et par dessus tout, j’observais sur les dalles grises l’espace que mon protecteur laisserait sec, le plus longtemps possible. Je pouvais rester là de longues minutes, ne rentrant que lorsque le vent aurait poussé l’eau à venir me lécher les pieds.

Je trouvais alors refuge sous la véranda pour écouter encore le chant de la pluie.

Comment se fait-il alors que je ne sois jamais devenue une femme à parapluie?

Sans doute parce que, plus grande, j’ai pris beaucoup de trains.

Petite-Fille-au-Parapluie

Merci Camille.


Comme un soldat

Bien coincés dans leurs petites cases bien carrées, nos enfants avancent, comme de braves petits soldats.

Bien coincés dans les convenances, les parents tremblent au moindre faux-pas, comme de braves grands soldats.

C’est que la brigade anonyme veille, derrière son écran.

Il faut faire ceci, pas cela. Manger ceci, pas cela. Penser ceci, pas cela. Il faut. Parce que ça convient à ma vie, parce que je pense que j’ai la solution à tout, parce que le reste est une hérésie. Parce que le doute n’est pas permis, il faut démonter les diktats, en imposant le mien. Parce que je ne souffre pas la contradiction, puisque j’ai raison, et je le dis, je le crie, je l’impose.

De nos habits à nos fruits, de notre papier toilette à notre garde partagée, de notre sport à notre lit, de notre assiette à notre tête, de notre salon à notre gazon, de nos yeux à nos oreilles, tout est écrit, tout est prescrit.

Exit la place du flou, de l’école buissonnière, du libre choix, de discuter sans imposer, de grandir cheveux au vent et le nez dans les nuages, de forger sa personnalité, sa différence, son intimité, ses goûts, sa part de rêves fous.

Rentrez dans les cases, petits et grands solats, la brigade anonyme veille et surveille, derrière son écran. Gare à ceux qui dépassent – ils seront bientôt condamnés à la yourte.

 

Ben_chacun

 


Sans lait, sans sucre

Il a garé sa puissante berline allemande au sous-sol. Au premier sous-sol. Plus bas, ce sont les autres, les  gagne-petit. Pas de cela pour lui. Cette nouvelle entreprise de nettoyage de voitures fait vraiment du bon travail, pense-t-il en inspectant les jantes rutilantes.   Dans le miroir de l’ascenseur, tandis que défilent les étages, il inspecte ses chaussures. Il faudra qu’il demande à Maria d’insister sur le cirage.  Il s’enfonce dans son lourd fauteuil de cuir pendant que son ordinateur s’allume. Bientôt, sa secrétaire franchira discrètement la porte vitrée de son bureau et lui apportera un café. Noir. Sans lait, sans sucre, sans concessions.

L’agenda du jour lui annonce qu’il va une fois de plus passer d’une réunion à une vidéo-conférence, et d’une autre vidéo-conférence à une autre réunion. Heureusement, il a veillé à bloquer trois heures à midi – hier soir, au Club, on lui a parlé d’un nouveau gastronomique. Il n’aime pas vraiment ça, en fait, mais dans sa position, mieux vaut prétendre avoir oublié ses années élevé à la cuisine roborative. De temps en temps, il mange à la cantine, feignant de se mêler aux employés, d’apprécierla compagnie autant que la nourriture indéfinissable. Si seulement les budgets déplacements en avion n’avaient pas été réduits pour faire bon exemple!

A seize heures, il a prévu de passer prendre un verre chez la petite du troisième, qui vient de se marier et qui aura probablement apporté un mauvais mousseux et quelques crackers. C’est si important de se montrer proche de ses employés, on le lui a souvent répété lors de ses séances de coaching chèrement payées.

[…]

Tout le service est là, il a bien fait de venir. Tiens, ça lui rappelle son mariage à lui. Le second, pas le premier. Quand il a épousé sa collaboratrice, blonde, vingt ans de moins que lui, intelligente et promise à une jolie carrière. Enfin, pour après, quand elle aurait fini d’élever à la maison le gamin qu’il s’était empressé de lui faire. Pour le moment, elle choisit les carrelages de leur nouvelle maison. Un chantier pharaonique, unique en son genre, il ne se prive pas de le rappeler, laissant otut de même planer le mystère sur le budget.

Quand ils se sont mariés, une partie de la belle-famille n’a pas offert de cadeau. Parce qu’il était divorcé -s’ils savaient, qu’il vaut mieux être divorcé, que de continuer à trousser ouvertement  les jeunes collaboratrices blondes et promises à de belles carrières lorsque les lumières de la salle de réunion s’éteignent.   Il s’offusque, et l’assemblée opine poliment du chef. Peu importe, il ne les a jamais vus. Mais quand-même. Pas de cadeaux de mariage. Quel culot.

C’est un peu comme sa voisine. Toujours pas mariée. Ils ont deux enfants, elle devait espérer qu’il finisse par l’épouser, mais elle attend toujours. La voilà bien avancée.  Les femmes sont si bêtes. La voilà dans une position plus qu’inconvenante. Tout le monde jase maintenant.

Il revient à son projet immobilier. Son toit végétal. Ses dérogations. Avec le réseau du Club, rien n’est impossible à obtenir. Comment s’appelle encore cette salariée aux cheveux noirs occupée à lui faire des ronds de jambes ? Il a oublié. Il ferme les yeux. Pas grave. C’est bon quand même, de voir cette jolie femme – il préfère les blondes, quand-même, et puis cette voix qui l’agace – en faire des tonnes, s’extasier sur des murs blancs, sur cette idée de génie qu’il a eue de fermer la cuisine par une porte en verre dépoli, sur cette douche géante à l’italienne dans la chambre d’amis. Sa femme appelle pour la dixième fois de la journée. Les fenêtres arriveront lundi, et elle pense à du vert pour l’entrée.

Son rire tonitruant emplit l’espace pourtant déjà étouffant. Il est si fier de sa blague misogyne – bien qu’il ne connaisse pas ce mot. L’assemblée ricane.  Dans un coin, il y a celle qui est là depuis quinze ans, et qui ne dit rien, comme d’habitude. Quelle chieuse ! Avec sa ribambelle de mouflets, il se demande encore pourquoi elle vient travailler, d’ailleurs. A chaque fois qu’elle a daigné lui parler, elle l’a poussé dos au mur, il n’a eu d’autre choix que de l’écrabouiller sous n’importe quel prétexte. Elle va bien finir par se lasser. Il a tant gratté pour arriver là où il est, il ne va pas se laisser gâcher la journée par une étrangère.

 

mouettes

Lettre à Manuel

Cher Manuel,

 

je vous entends depuis quelques jours dire des Roms qu’ils ne sont pas vraiment du tout comme nous, qu’ils sont même carrément tout différents, et qu’à ce titre, boutons les hors de France avant que… avant que quoi, je ne sais pas trop bien, on va dire, avant qu’ils nous filent des boutons, voilà.

 

Comme je vous comprends! Déjà, France Gall, mon idole depuis toujours, l’avait bien dit:

 

Les gens qui n’sont pas comme nous, ça nous dérange. CA NOUS DERANGE!

 

Avec un prénom pareil, c’était prédestiné, elle avait forcément raison.

 

Mais, cher Manuel, pourquoi se limiter aux Roms, qui ne  représentent qu’à peu près 0,025% (selon une étude américaine) de la population française? Des gens qui ont un mode de vie fondamentalement différent du mien, y en a un paquet dans ma cambrousse, et plus que des roms.

 

Mon voisin, par exemple. Aujourd’hui, il fait 25 degrés. Je le vois par la fenêtre: il prépare son barbecue. Savez-vous ce qu’il va mettre dessus? Des merguez. Des merguez! Alors que moi je ne mange que du poisson en papillote!

 

Ma boulangère. Savez-vous que cette folledingue se lève à trois heures du matin! Alors que moi, c’est jamais avant six heures. Si c’est pas de la différence, ça!

 

Mon voisin d’en face. Je l’aperçois qui brique sa voiture à la chamoisette en cachemire, comme chaque vendredi après-midi (et aussi le samedi et aussi le dimanche). Alors que moi aussi j’ai lavé ma voiture aujourd’hui, mais la différence, c’est que je ne l’avais plus fait depuis le mois de mai!

 

Le type qui fait son jogging chaque matin. Y a pas idée. S’il partait cinq minutes plus tôt, il n’aurait pas besoin de courir!

 

Mon voisin de derrière, il tond sa pelouse trois fois par semaine. Chez lui, c’est comme un golf, sauf qu’y a pas les trous. Pis il râle que MES taupes elles vont chez lui.

 

L’autre voisine, là, elle ne va pas travailler. Quelle feignasse! Je suis sûre qu’elle regarde les Feux de l’Amour en plus, mais quelle horreur!

 

Et puis l’autre, encore, elle a trois chiens, et puis elle fume. Comment on peut être plus différents, hein? Ah si, je sais. L’autre voisin, plus loin, je crois bien qu’il est noir. Enfin je n’en suis pas sûre, je fais toujours un détour pour ne pas passer devant chez lui.

 

Il paraît même qu’il y a des gens qui ne repassent pas leurs housses de couettes. Je ne vois pas comment on va pouvoir vivre ensemble dans un même pays, même en élargissant les frontières que maintenant notre espace ce serait même plus la France de papa mais l’Europe de Robert.

 

Les Roms, j’ai entendu des gens dire que ça sent mauvais et que ça ramène les mouches. Un peu comme les vaches du pré derrière, mais en humains, quoi. Les Roms, j’ai entendu des gens dire que ça faisait plein d’enfants qui n’allaient pas à l’école et que ça se soignait pas alors que ça va nous filer des maladies qu’on sait même pas qu’elles existent. D’ailleurs, personne n’ose y aller, chez eux. Les Roms, j’ai entendu des gens dire que ça n’allait pas travailler et que ça volait. Et que quand ça volait pas ça trafiquait, et que quand ça trafiquait pas ça piquait le travail des Français.

 

Moi, ce que j’en dis, c’est que ça fait un peu beaucoup pour pas tellement de Roms, je suis sûre que mes voisins ils sont aussi pour quelque chose dans tout ce malheur de la France du monde. Surtout celui aux merguez – en plus il les fait brûler, c’est cancérigène.

Et puis d’abord, les caravanes, c’est pas fait pour vivre dedans, c’est fait pour mettre des tas de jolis trucs girlys dedans et puis faire baver les blogueuses futiles.

 

 

 

 

 

 

NB Parti pris volontaire de confusion roms-gens du voyage.