Vivre avec une ado #2 : la tenue too much

Situation

Au petit matin, ni trop tôt, ni trop tard, tu entres dans la chambre de ton ado-fille pour la réveiller, à sa demande. Oui elle a un réveil, un portable et tout, mais du lundi au vendredi, tu es censée la réveiller, c’est comme ça. N’essaie surtout pas le samedi et le dimanche, sous peine de gâcher le week-end de toute la famille. Tu enjambes les tasses de thé vides et les moutons de poussière pour ouvrir les volets. Rituel du matin, elle s’enquiert du temps qu’il va faire et te demande comment s’habiller.  Il fait beau, il fait chaud, toi-même tu portes une jupe courte et un haut sans manches. Tu conseilles, tout en restant dans le vague, une tenue légère.

Evolution

Quand elle apparaît, quarante-cinq minutes plus tard, l’ado-fille porte un jeans, un tish à manches longues noir, et entreprend de mettre ses nike liberty montantes. Avec des chaussettes bien sûr. Tu la regardes médusée enfiler sa polaire à capuche. Qu’elle met. La capuche.

Possibilité de clash (Don’t)

Tu dis « Nan mais tu vas MOURIR là, il fait déjà 20 degrés! Je t’ai dit qu’il fait chaud, déjà! » Elle répond: « Mais j’ai froid, moi. » Tu montes dans les tours: « Froid? Mais t’es dingue, tu veux pas un Damart, un bonnet à pompon et te laisser pousser les poils des aisselles tant que tu y es? »

Probabilité de clash: 95%. Mais juste parce qu’elle est encore endormie, sinon, 100%.

Sortie de crise (Do)

Tu la regardes. Tu constates mentalement le massacre. Tu ne dis rien. Tu ne souris pas connement, l’air de dire « mandieu cette enfant a le thermomètre interne déréglé ». Tu ne fais surtout rien.  Elle a vu que tu as vu, elle sait que tu sais, un jour, quand elle sera grande, elle te sera gré de n’avoir rien dit. Pour le moment, elle pense juste que tu es méga relou avec tes chaleurs préménopausiennes. Mais comme tu es gentille et que tu ne dis rien, elle ne dit rien non plus.

Probabilité de réussite: 90%. On n’est pas à l’abri d’un spécimen particulièrement hargneux, qui réagit au moindre regard, suivant l’âge et les prédispositions. Mais comme il est tôt, et qu’elle est encore endormie, ça devrait passer.

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Comme je ne recule devant rien pour toi, les copains, j’ai testé ce matin même la version clash. Eh bien, c’est complètement idiot. Voilà.

L’eau

Il doit avoir sept ou huit ans. Il se hisse sur la pointe des pieds, s’étire, s’allonge du mieux qu’il peut, tout contre le mur du cimetière de ce village de campagne. Il fait chaud en cette fin d’après-midi, printemps tardif qui ressemble soudain à un été précoce.

Mon regard s’attarde quelques secondes sur sa main qui atteint désormais le haut du mur. Je me demande furtivement -avec un léger sourire- quelle bêtise il peut bien avoir en vue lorsque j’aperçois en un même instant une gerbe d‘eau, deux têtes hilares et mouillées qui surgissent de derrière le mur, quatre mains et deux bouteilles d’eau vengeresses. L’eau gicle en grands jets, les rires fusent, ils courent, se poursuivent dans la rue. Trois petits bonhommes heureux et libres.

La scène n’a duré qu’un instant. Joie et insouciance de l’enfance et de l’eau mêlées. Jeux intemporels, loin, si loin des jeux de grands, plus tout à fait enfants, pas encore adultes,  qui se jouent au même moment sur les trottoirs de Paris.

 

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 Photo Doisneau


Une dernière fois

Une dernière fois j’ai pris mon thé, les cheveux encore mouillés et les pieds sur la chaise d’à côté, dans  la maison à nouveau silencieuse après le départ en fanfare des grands. Comme chaque matin j’ai sûrement lu les dernières nouvelles des internets. Une dernière fois, je suis montée réveiller les petits, doucement, puis plus fort, ces marmottes. Une dernière fois j’ai pris le temps de faire un câlin, et une tresse alambiquée dans ses cheveux blonds. Le petit-déjeuner avalé, j’ai pris sa petite main chaude dans la mienne et je l’ai serrée fort comme elle aime, et nous sommes allés tous les trois jusqu’à l’abribus. Une dernière fois j’ai sorti un mouchoir pour essuyer un coin de bouche, un petit nez qui coule. Peut-être avons nous joué à un, deux, trois, câlin! en attendant le bus, en retard comme souvent, pour ne pas avoir froid.

Une dernière fois je l’ai aidée à gravir les marches du bus plus hautes qu’elle, j’ai reculé de quelques pas, fait au revoir de la main, puis me suis retournée pour rentrer à la maison tandis que le bus qui les emportait démarrait. Une dernière fois, j’ai rangé la table du petit déjeuner, mis de l’ordre dans la cuisine, vaqué.

Une dernière fois ils sont rentrés comme un tourbillon de vie, affamés, échevelés. Ils ont salué leur soeur, il a mis la table, elle a ronchonné pour se laver les mains. Ils ont fait les sots à table, ça fait tellement rire la petite. C’était un peu jour de fête, alors j’ai fait du poisson rose, le saumon ils oublient toujours son nom. Après on a mangé des glaces, il ne faisait pas chaud, mais c’était le dernier jour du mois de mai, alors on disait que.

Une dernière fois ils ont quitté la maison en courant, grapillé quelques minutes pour jouer dans le jardin avant de se précipiter pour le bus qui arrivait. Une dernière fois j’ai accroché du linge au jardin, profitant du soleil d’après-midi. J’ai entendu le glas sonner, c’est aussi ça la vie d’un village, et  nous nous sommes roulées dans les fleurs des cerisiers du Japon qui parsemaient le sol, j’ai eu les yeux un peu mouillés, je crois.

Une dernière fois nous sommes allées toutes les deux la chercher au collège, elle termine plus tôt le vendredi, pour aller murmurer à l’oreille de son cheval.

Une dernière fois elle a sauté de tout en haut des marches du bus dans mes bras, il a traversé la rue sans regarder, trop pressé de dévorer le brownie du vendredi qui l’attendait encore tiède.

Une dernière fois, un dernier jour de congé parental, une parenthèse de mère au foyer pas toujours enchantée, mais souvent, et cette chance chaque jour savourée de les avoir vus grandir vraiment.

Et une autre vie qui recommence, le coeur plein de jolis souvenirs.

porte coeur

 


Au voleur

Tu sais, si j’avais pu, je t’aurais chopé par une oreille, et secoué un peu. Ou je t’aurais fait mes gros yeux, tu sais, ceux que je fais à mes neveux quand ils font le bazar au lieu de dormir. Je te promets que ça rigole pas. Parce que t’avais encore l’âge des gros yeux. Parce que ton rire avait encore le timbre de l’enfance.

L’outil dans tes mains n’avait rien à y faire. Que fait un gosse de ton âge avec un jeu de cales plates, hein? Ton rire s’est arrêté net quand je me suis approchée, tenant la Pili-Pili par la main, sous le bosquet où tu te cachais avec tes copains. Tu as cru que je ne comprenais pas ta langue. Tu as moins fait le fier quand tu as compris que c’était aussi la mienne. Tes copains se sont rapprochés, t’ont entouré, et tu t’es senti plus fort.

Tu avais bien raison. J’avais le triple de ton âge, mais clairement, c’était toi le plus fort. J’ai parlementé, tenté, joué la comédie pour te faire plier. Mais tu as tenu bon, étonnante, bluffante personnalité pour un gamin. Nier, toujours, compter sur l’innocence de ton visage. Gagner.

Le lendemain je t’ai revu. Le surlendemain encore. A chaque fois, tu m’as saluée, chaque jour jusqu’au dernier. Et à chaque fois, dans nos regards, ce rapport de force. Et toujours, tu as gagné.

C’est toi qui avais les cartes en main. Mes cartes. De banque. D’identité. Mon permis de conduire. Ma carte vitale. Mes lunettes de soleil. Celles d’Ultime, avec son chapeau de soleil. Quelques billets, que tu avais sans doute déjà partagés avec tes copains. Les écouteurs de mon iPhone, qui font des noeuds avec tout ce qu’ils trouvent, vexés de ne jamais servir. Mes coussinets d’allaitement lavables en dentelle, bordel. Mon agenda, vierge encore, à force de toujours reporter. Le livre que je voulais commencer ce jour là sur la plage, on a les illusions que l’on peut.

Mais de tout ça, je me fous, petit voleur. J’aurais aimé les récupérer, c’est vrai, moins me faire chier à tout faire refaire, c’est évident. Mais je m’en fous. Par contre, pour le livret de famille, de MA famille, t’avais pas le droit. Et pour les cauchemars des enfants, après, t’avais pas le droit non plus. Mais t’inquiète. Ca ne nous a même pas gâché les vacances. Petit con.

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Huguette

Le ciel et la mer sont assortis dans un camaïeu de gris ce matin-là alors que nous explorons à pied les voies sans issue de la colline cossue, jetant des coups d’oeil furtifs à travers les haies pas encore très fournies pour la saison, espérant apercevoir villas élégantes et piscines azur.

Elle devait nous guetter, Huguette. Elle surgit de son jardin aussi vite que ses maigres jambes le lui permettent. Elle dit qu’elle attend le facteur, comme pour s’excuser de nous être tombés dessus – enfin quelqu’un à qui parler, ne serait-ce que quelques minutes. Nous sommes en vacances, et nous sommes heureux de lui offrir ces quelques minutes de compagnie.

Huguette est toute fluette, elle frissonne dans son gilet. Se plaint du temps, qui n’est pas comme les autres années, tellement froid. Nous sourions.

-Vous n’avez pas froid, vous?

-Non, il fait doux pour nous. Gris, mais pas froid.

-Ne me dites pas… Venez-vous de là haut?

Ses yeux délavés par le temps s’éclairent quand nous acquiesçons. Huguette a vécu toute sa vie dans notre région, elle est née là bas, tout en haut.. Elle conte en quelques mots son mari militaire, décédé il y a quatre ans, la vie de garnison, les enfants, quatre, à élever seule, au gré des missions de son officier de mari, la retraite dans le sud, cette grande maison, trop grande désormais, puisque les enfants sont partis, ou restés là bas, la solitude, aujourd’hui. L’argent que coûte l’entretien du jardin, avec cette glycine flamboyante, magnifique. La dame de service, qui vient préparer son repas, elle l’attend, il n’est que dix heures, mais elle l’attend, aujourd’hui ses jambes ne la portent plus, impossible de préparer à manger.

J’ai quatre-vingt-dix-neuf ans, ajoute-t-elle, plus lasse que fière.

Ses yeux se posent à nouveau sur les enfants. Qu’elle trouve bien propres sur eux, et bien polis. Elle complimente l’un sur ses joues rouges, l’autre sur sa jolie coiffure. Leur dit combien être mère est difficile, qu’ils ont de la chance que je veille sur eux. Les recompte encore, les trouve nombreux, avant de se rappeler qu’elle aussi en a élevé quatre. Elle leur dit qu’ils sont beaux, et bien gentils. Ils sourient, elle sourit aussi, et leur dit encore.

Huguette est fatiguée maintenant. Elle mélange un peu, recommence son histoire. Evoque à nouveau son mari, et l’on peut ressentir le vide qu’il a laissé, ce compagnon de toute une longue vie. Huguette a froid, nous lui conseillons de rentrer maintenant. Huguette oublie qu’elle attendait le facteur, ou quelqu’un, n’importe qui, et se résout à regagner sa maison. Du perron, elle nous regarde nous éloigner, et nous lui faisons signe, au revoir, Huguette, à l’année prochaine, pour vos cent ans! Mais Huguette n’attend pas ses cent ans, elle attend la délivrance, la fin de ces jours identiques, le bout de ces heures si longues, quand on a fait le tour de sa vie.