Quatre petites heures

Pas plus tard qu’hier matin, j’ai compris un truc. Un truc de filles, surtout. Un truc qui explique pourquoi il est très important d’avoir un périnée en béton, et accessoirement pourquoi plein de filles sont abonnées aux cystites comme leurs homologues masculins au Grand Prix du dimanche.

Les gosses confiés au bus scolaire, un besoin naturel me rappela que le thé -oublié sur un coin de la table et donc froid- bu une heure avant était arrivé à destination. Tout en me dirigeant vers les lieux d’aisance, je gagnai un quart de seconde en dégrafant déjà ma ceinture et… tombai dans une faille spatio-temporelle.

En chemin j’aperçus un doudou crasseux qui m’adressa un regard me suppliant de le confier à la machine à laver pour quelque temps. Oui, mais pas tout seul. Je fis donc demi-tour et entamai la tournée des paniers à linge sale dans les chambres. Je redescendis trier le tout. Démarrai une machine. Préparai les autres. Passai un coup de balai dans la buanderie. Avisai l’évier qui avait bien besoin d’un coup de propre. Allai chercher de quoi le nettoyer. En profitai pour emmener au garage les bouteilles à recycler. Retournai à la buanderie laver l’évier. Remplis le flacon distributeur de savon liquide – après avoir été à la cuisine chercher les ciseaux nécessaires à l’ouverture de la recharge. Rapportai les produits d’entretien dans l’armoire adéquate. Passai devant le feu de cheminée qui avait bien besoin d’être nourri. Allai chercher du bois. Entendis mes pas crisser sur le sol, décidai de passer l’aspirateur. Découvris qu’il faisait franchement cracra dans la cuisine. Décidai de passer la serpillère. Après avoir posé les chaises en hauteur, donc rangé la table du petit déjeuner. Donnai à manger au lapin qui manifestait dans sa cage. Ce qui me fit penser que les mésanges aussi avaient faim, dehors. Allai chercher la nourriture des piafs, accrochai des élastiques aux boules de gras, et les boules au lilas, dehors. Saluai la voisine, de loin (j’avais pas le temps de faire causette, j’avais besoin de pisser, je te rappelle). Rentrai laver le sol. M’aperçus que des petits doigts avaient fait des smileys dans la buée des fenêtres. Lavai les fenêtres. Finis de laver le sol. Retournai à la buanderie. La machine avait fini. Allai au jardin étendre le linge. Démarrai une seconde machine. Croisai quelques paires de chaussures à ranger. Trébuchai sur un sac de sport abandonné dans le couloir. Jurai. Rangeai le sac de sport. Rangeai les chaussures. Descendis les chaises de la cuisine de la table. Mis de la crème pour les mains. Rechargeai le feu. Ouvris au facteur qui avait un colis pour toi, lectriçounette (un jour, bientôt)(soupire). Constatai que le lave-vaisselle répandait son eau sur le sol de la cuisine fraîchement lavée. Soupirai. Me retins de pleurer. Essuyai le sol. Terminai la vaisselle à la main. Répondis au monsieur des portes et fenêtres Closlhuis que non, merci, je n’avais besoin de rien. Ecoutai le répondeur, tant qu’à faire. Rangeai la vaisselle. Avisai l’horloge. Préparai à manger pour le retour des enfants. Descendis en courant jusqu’à l’arrêt de bus pour les accueillir.

Entendis un gling gling suspect.

Merde, ma ceinture.

 

Coupable.


Tu disais toujours

Tu disais toujours que quand on a eu très peur, il faut faire pipi sur une pierre bleue. Chez moi, il n’y a que des carrelages vieux et moches, alors je suis restée là, plantée sur mes deux pieds, avec comme un grand trou qui s’ouvrait en dessous.

Tu allumais toujours une bougie quand tu voulais penser à quelqu’un qui passait un moment difficile. Quand je passais mes examens d’histoire de la littérature allemande, tu mettais même une image de Sainte-Rita (patronne des cas désespérés, on savait rire chez nous) juste à côté. Ca avait même fini par marcher. Moi, j’ai pas osé. D’abord, j’avais pas besoin de bougie pour penser à toi. Et puis, surtout, surtout, j’avais bien trop peur qu’elle s’éteigne.

Tu tenais toujours ma main pour traverser quand j’étais petite. Et moi, j’ai serré la tienne si fort, pour te retenir. Pour ne pas que tu traverses pour de bon la ligne blanche. Elle était froide, si froide, ta main. Et pourtant elle serrait la mienne à son tour, comme pour me dire « je reviendrai », quand tes yeux ne s’ouvraient plus. Comme pour t’accrocher à la vie que tu avais donnée, il y a si longtemps.

Tu m’as attendue de longues heures, la première fois où j’ai découché. Et nous, on a attendu, aussi, de longs jours, que tu nous reviennes. J’ai caressé ta main, j’ai caressé ton front. Pas une ride. Tu étais si belle, maman. Peu importe les tuyaux, les machines. Je ne les voyais pas.

Tu n’as pas compris quand j’ai quitté la maison trop vite, sans explication. Et moi, je me suis sentie à ma place quand je suis entrée dans le box où tu gisais, petite chose inconsciente et immobile. Il fallait que je sois là, c’est tout, peu importe les kilomètres de bitume que j’ai avalés en quelques jours. Et moi, j’ai pleuré quand j’ai dû lâcher ta main, m’en retourner vers les miens, avec le sentiment de t’abandonner. Je t’ai confiée à mes frères.

Tu as ouvert des yeux las, quelques secondes, comme pour t’assurer que nous étions auprès de toi. Comme pour nous rassurer. Tu reviendrais, mais tu avais besoin de temps. Nous étions là, fatigués, hagards, les yeux mouillés, souvent.  Chacun à notre tour, on t’a juré de te sortir de là. Le reste du boulot, c’est toi qui l’as fait. Pas à pas. Tu as encore plein de ces pas à faire, mais à chaque jour suffit sa peine. Et papa est là, qui veille sur toi, d’un peu plus près qu’avant encore,  peut-être trop, mais comment le lui reprocher.

Tu me racontais des histoires de ton enfance, quand je me glissais dans ton lit, le soir, quand papa rentrait tard. Et moi, je t’ai raconté ces jours qui te manquent désormais. Et tu as ri, tu disais que je me moquais de toi, tu ne voulais pas me croire. Et après tu répétais « Quelle aventure! » de ta voix désormais rauque, de ton souffle fuyant.

Tu as compris qu’on vivrait notre vie, tous les trois, sûrement différente de celle que tu avais imaginée, mais pas pire, même si on faisait souffler un vent de rébellion dans les convenances. Tu as appris à te suffire de notre bonheur. Et moi, j’ai compris que même à trente-sept ans, même quand on se croit blasée, différente, éloignée, grande, une maman, ça se cache toujours au fond du coeur, histoire de faire coucou, je suis là, comme quand j’étais petite.

 

Waiting


Bliss

J’ai senti la morsure du froid et la caresse du soleil sur ma peau.

J’ai senti le noeud dans mon ventre peu à peu se défaire et mon corps lâcher du lest, doucement, laisser retomber la pression et s’offrir aux virus, plier pour mieux renaître ensuite.

J’ai senti l’air pur de la montagne emplir mes poumons et les nettoyer, mon sang circuler à nouveau librement et redonner vie à mon corps.

J’ai senti mon esprit s’alléger à mesure que mes pas s’imprimaient dans la neige fraîche.

J’ai senti la vie gagner du terrain, tandis que les rires de mes enfants emplissaient l’espace.

J’ai senti le bonheur simple comme une boule de neige, un tire-fesses pris sans tomber, une piste dévalée sans s’arrêter.

J’ai senti la fierté un peu niaise des médailles gagnées, des premières cuillerées de légumes avalées avec appétit.

J’ai senti le plaisir d’un goûter partagé, du pain, du fromage, de l’authenticité. Du gâteau surprise au dessert.

J’ai senti la félicité, cet état où l’on a envie de fixer l’instant et de ne surtout plus rien changer, jamais.

J’ai senti le rire attendri des enfants dans mon dos, quand, chaque soir à la même heure, je m’exclamais « Encore une excellente journée! ».

J’ai senti mon nez rougir un peu sur la terrasse, il était temps de rentrer, reprendre la vie là où on l’avait laissée une semaine avant, mais plus forts de ce que nous avions partagé.

chalet airon

Le premier jour où… je suis allée à une boum

Il y a longtemps loin d’ici, dans une autre vie, celle où les collèges non mixtes existaient encore, il y avait une petite trentaine de filles dans ma classe. Et c’était chouette. Ca ne nous empêchait pas de lorgner sur les garçons du collège voisin, qui souvent nous attendaient à la sortie, mais c’était chouette d’être entre filles. L’absence de jeu de séduction, de rapport de forces entre les sexes était reposante – même si je suppose que six cents dindes qui caquètent ne devaient pas être de tout repos pour nos professeurs.

En ce temps-là, on invitait encore quelques copines chez soi pour fêter son anniversaire. Pas de sortie en ville, pas de cinoche, pas de McDo. Les mamans préparaient une fondue et nous laissaient seules à la grande table de la salle à manger, et se retiraient dans la cuisine en fermant la porte. Sans doute prenaient-elles aussi un petit coup de vieux en même temps qu’un coup de rouge pour faire passer.

Un jour, je devais avoir quatorze ans, une de mes amies me convia ainsi qu’une petite dizaine de condisciples. Une fois les bougies soufflées, nous avons alors envahi le salon, repoussé les lourds fauteuils, fermé les rideaux, et posé un disque vinyle sur la platine. Je n’ai plus aucun souvenir des chansons qui passaient à l »époque, mais je dansai cet après-midi là mon premier slow dans les bras d’une camarade de classe.

Certes, j’ai été adolescente dans un autre temps. Ma Collégienne a, pour ses dix ans, organisé une boum d’enfer, avec moult décibels, boule à facettes et jeux de lumières, il y a bientôt deux ans. Enfin, je crois qu’on ne dit plus « boum » aujourd’hui. Sur l’invitation, elle avait écrit « Bikini Party ». Et un slow, elle a du mal à s’imaginer ce que c’est. Comme un vinyle.

bikini party


Vieux

J’ai garé la voiture un peu plus loin dans la rue, mais déjà la porte s’ouvrait pour m’accueillir. Je n’avais pas confirmé l’heure de mon arrivée, ils devaient me guetter. Tout à leur joie de me revoir, mes paquets furent vite déchargés, et je traversai la rue étroite pour pénétrer dans la maison.

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Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s’ensommeillent, leurs pianos sont fermés

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La porte coinçait un peu sur le carrelage démodé, vieilli par les ans. Autrefois je suppose qu’il l’aurait réparée. Je me débarrassai de mon manteau dans le couloir et entrai au salon. C’était novembre, et je fus saisie par l’odeur, légère mais pourtant bien présente, de renfermé que trahissait la pièce.

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Ca sent les vieux, me dis-je.

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Depuis quand cette pièce n’avait-elle pas été aérée,nettoyée à grandes eaux, laissé pénétrer la vie?

Un plaid fleuri, cadeau du dernier vépéciste sans doute, couvrait le canapé en cuir fatigué. Tout était impeccablement rangé, et mes enfants s’appliquèrent en quelques minutes à transformer le sanctuaire en champ de bataille, courant au grenier dénicher des jeux oubliés dans la poussières par leurs propriétaires, vingt ou trente ans auparavant.

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Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter

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Je m’assis prudemment, avant que la conversation ne viennent détendre l’atmosphère et mon attitude. C’était bon de les retrouver dans leur maison, finalement. Je n’avais pas encore vu ce cadre, je ne me rappelais plus de ce muret.

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Pourtant il était là la dernière fois, me dit-elle.

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J’avais oublié. Oubliés aussi, le nom de leurs voisins, la maison qui a brûlé, la jeune famille qui a remplacé la vieille dame, un peu plus loin.

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Les vieux ne bougent plus leurs gestes ont trop de rides leur monde est trop petit

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Elle s’affaire en cuisine, il fait la conversation. A la fin du repas, les rôles s’inverseront. Cela fait bien longtemps que le lave-vaisselle est tombé en panne et qu’ils ne l’ont pas remplacé. Il aime que tout soit rangé, que rien ne dépasse. Avec l’âge, il devient maniaque, pinaille, et elle en souffre parfois. Pour ne pas gâcher ces quelques instants, je fais mine de ne rien voir.

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Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit

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J’étouffe soudain. Je les soupçonne d’avoir un peu monté le chauffage, pour le bébé, puis pour pas que je les sermonne. Je demande à sortir, non, pas au jardin, pas cette fois, c’est trop triste, c’est novembre, mais promener, dans ces rues que je reconnais à peine. Tout a changé: la couleur des maisons, les jardins… Un arbre abattu, une haie qui a poussé, une porte murée…

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Et s’ils sortent encore bras dessus bras dessous tout habillés de raide

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Nous empruntons le chemin du bord de l’eau. Je peste contre les voitures qui ont aujourd’hui envahi aussi cet espace de liberté, cette berge ne menant concrètement nulle part. Les gens ne savent plus marcher, même le dimanche, doucement, et descendre de leur voiture pour donner du pain aux canards obèses.

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C’est pour suivre au soleil l’enterrement d’un plus vieux, l’enterrement d’une plus laide

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Nous rentrons à présent, l’hiver sera bientôt là et le froid tombe vite. Il est temps pour moi de prendre congé, de regarder autour de moi encore une fois, pour ne pas oublier, jusqu’à la prochaine. Pour leur demander des nouvelles, bientôt, au téléphone. De la plante verte qui traverse le salon, le long du plafond. De ce tapis, dont elle ne savait pas si elle allait le conserver. De leur petite vie. Petite, si petite à présent.

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Et le temps d’un sanglot, oublier toute une heure la pendule d’argent

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Deux ans et demi.

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Cela faisait deux ans et demi que je n’étais plus allée chez mes parents.

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Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend

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J.Brel, Les vieux

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