Le premier jour où… je suis allée dans la forêt

Vendredi dernier, en visite dans la famille, nous nous tirâmes de la torpeur postprandiale pour nous remplir les mirettes des Monts du Lyonnais et les poumons du vent d’automne. Les chiens couraient devant, rapportaient sans relâche les bâtons que les enfants leur lançaient. Les vaches nous regardaient avec l’air intelligent qui les caractérisent. Notre petite troupe prit le chemin de la forêt. Les couleurs chatoyantes des arbres, les feuilles qui tapissaient le sol et crépitaient sous nos pas, il n’en fallait pas plus pour me remémorer les balades en famille de mon enfance.

 

Le dimanche après-midi, chaussés de nos bottes et bien emmitouflés, nous grimpions dans la voiture familiale et mon père nous amenait au bord du bois. Du plus loin que je me souvienne, nous avions un chien pour nous accompagner, mais il n’était pas friand des lancers de bâton. L’automne, nous allions toujours au même endroit, sur le même chemin, et pour cause: c’était là que prospéraient les plus beaux châtaigniers  de la région. Chacun se mettait à l’ouvrage, ponctuant ses découvertes, de « aïe, ça piiiique! » sonores. Très vite, nos poches étaient remplies, et nous pensions alors à nous rouler dans les feuilles ou à faire des courses sur le chemin.

 

Nous rentrions quelques heures plus tard les joues rouges et affamés. Pendant que notre mère préparait des litres de chocolat chaud, mon frère aîné allumait un feu dans le jardin, pendant que les cadets enfilaient les châtaignes sur des piques à brochette. Bientôt, le parfum mi-calciné, mi-gourmand arrivait à nos narines, et nous nous régalions d’un goûter bien mérité.

 

Ce vendredi, pas de châtaignes sur notre chemin, mais on pouvait presque en sentir l’odeur roussie. Chacun y allait de son souvenir, du cornet brûlant de châtaignes sur le marché de Noël, à manger obligatoirement en amoureux (l’un qui tient le cornet, l’autre qui épluche en se brûlant les doigts), à la poêle spéciale dénichée sur une brocante et qui attend encore d’être inaugurée…

 

 

Chaque mercredi, la joyeuse troupe des premières fois composée de ZetteMHFCathyPapiluc, CambroussienneLilithJoufflettel’Herbe folleLaurentClem la matriochka, Cerysette des bois, Léia… se réunit pour disserter sur un sujet défini ensemble sur la page du groupe Facebook dédiée. Rejoins-nous!


Jalouse (ou pas)

Chère vieille peau du supermarché,

 

je ne sais pas ce qui vous attire, toi et tes congénères, systématiquement vers tout ce qui ressemble de près ou de loin à un bébé. J’espère que vous avez autre chose en commun que les couches-culottes et le gâtisme imminent. Plus c’est croulant et décrépi, plus le vioque aime le bébé rose et joufflu. Souvenir de jeunesse envolée?

 

Bref, toi, la vieille du supermarché, t’avais beau être accompagnée par ton petit-fils à toi, il a fallu que tu m’approches par derrière, alors que j’analysais le rayon « aides à la pâtisserie ». J’avoue que j’avais un sacré bon appât: Ultime faisait du charme juchée sur mon bras droit, la tête blottie dans mon cou, regardant par dessus mon épaule.

 

D’un coup, t’as calculé aussi la Pili-Pili qui se planquait dans mes jambes, genre tous aux abris, v’là une pénible. Les mômes, tu vois, ça a un radar infaillible pour deviner qui les aime vraiment. La Pili-Pili, elle porte pas son nom pour rien. D’un regard, elle a compris que t’allais la faire chier, et décidé que ce serait réciproque. Bref qu’elle allait te snober bien comme il faut. Passe encore que tu lui aies demandé si c’était un frère ou une soeur que tu avais là. Franchement, on s’en fout un peu. Tant pis pour toi si t’es bigleuse au point de ne pas le voir par toi-même.
Par contre, une fois l’information arrivée jusqu’à ton cerveau, j’ai pas vraiment du tout apprécié que tu conclues notre conversation de trente secondes à peine d’un triomphal

 

Et elle n’est pas jalouse?

 

Comme je suis polie et bien élevée (je sais peler une orange avec un couteau et une fourchette, j’ai appris ça chez les bonnes soeurs, je suis sûre que ça t’épate), je t’ai juste gratifiée d’un sourire glacial et d’un laconique

 

Non, pourquoi, c’est obligé?

 

Parce que tu vois, la vieille, nous, nos gosses, on les aime pareil. A ton époque, y avait le droit d’aînesse, et si t’avais pas ce bol, ben t’en chiais toute ta vie, c’est sûr, c’était ballot. Mais chez nous, nos aînés, ils sont plus qu’heureux d’accueillir le nouveau-venu, et pas seulement parce qu’à plus ou moins long terme, ils vont trouver en lui un autre pigeon pour se taper le rangement de la salle de jeux, non, ils sont fous de joie, ils débordent d’amour. Et franchement, ils ont du mérite, parce qu’Ultime prend vraiment beaucoup de place et de temps.

Alors bien sûr qu’ils ont encore besoin, selon leur âge, de faire chier leur mère, de lever les yeux au ciel, de ronchonner un poil quand je leur demande un service, mais surtout de se blottir dans mes bras le matin et le soir, « parce que ze t’aime fort, maman ».

Ca n’en fait pas des jaloux. Ca en fait juste des enfants normaux. Et je vais te dire, même si ç’a avait été le cas, je crois pas que je te l’aurais dit, à toi que je n’avais jamais vue, mon paquet d’agar-agar dans la main droite, les bougies d’anniversaire de ma Pili-Pili qui te fusillait du regard dans l’autre, et Ultime qui s’était endormie sur mon épaule.

Bien cordialement, va te mêler de tes fuites urinaires.

 

 


Le premier jour où… j’ai fait un truc d’adulte

Un jour j’eus dix-huit ans et je choisis ma voie, mes études. Un jour j’eus vingt ans et je décidai de poursuivre ses études par delà la frontière, loin de chez moi.

Un jour j’eus vingt-trois ans et, thèse en poche, amoureux au bras, je quittai définitivement le foyer familial et commençai à travailler à l’étranger.

Un jour de la même année, j’entrai chez un concessionnaire et achetai ma première voiture à moi, rien qu’à moi, avec mes sous à moi.

Mais pas une fois je n’eus l’impression de prendre une décision d’adulte. C’était simplement le cours de la vie.

Un jour j’eus vingt-quatre ans et j’épousai l’amoureux. Une robe somptueuse, un cadre magnifique, des centaines d’invités, une fête jusqu’au bout de la nuit, tout était parfait. Trop?

Un jour j’eus vingt-cinq ans et je décidai, avec l’amoureux devenu mari, de faire un enfant. Quelques semaines plus tard, un bébé fille s’installait définitivement dans ma vie, bien qu’encore invisible.

Un jour j’eus vingt-six ans et pile un mois après, je mis au monde la Collégienne, qui fit de moi une mère – même si je devais souvent me le répéter dans le miroir pour y croire vraiment.

Mais pas une fois, je n’eus l’impression de devenir adulte. C’était simplement le cours de la vie, ce long fleuve sinueux et pas tranquille.

Un jour, j’eus vingt-six ans et presque deux mois et un mal de ventre sa mère la pute. Une nuit blanche plus tard, l’urgentiste m’annonça une appendicite fulgurante. Une opération le jour même et vingt-quatre heures de solitude avec mon bébé (alors âgé de trois semaines) consacrées à cogiter, je pris ma première vraie décision d’adulte. Quand l’amoureux devenu mari franchit la porte de ma chambre d’hôpital, je sus immédiatement trouver les mots jusqu’alors enfouis en moi.

Je sors vendredi. Ca te laisse cinq jours pour faire tes valises.

La suite fut loin d’être simple, mais j’avais grandi – et j’avais un enfant à élever, à protéger.

Violences morales, violences physiques, une femme meurt encore tous les trois jours sous les coups de son compagnon.

Chaque mercredi, la joyeuse troupe des premières fois composée de ZetteMHFCathyPapiluc, CambroussienneLilithJoufflettel’Herbe folleLaurentClem la matriochka, Cerysette des bois, Léia… se réunit pour disserter sur un sujet défini ensemble sur la page du groupe Facebook dédiée. Rejoins-nous!


De l’éducation

Ami parent,

Un jour il me fallut confier mes enfants, dont moi seule -évidemment- connaissais intimement le mode d’emploi, à d’autres bras que les miens afin de reprendre une activité rémunérée et un peu moins éprouvante psychiquement que mère au foyer. Je lui faisais confiance, à Babette, et tout le monde fut très heureux.

 

Vint le jour où il me fallut confier mes enfants à d’autres encore que Babette: le temps de l’inscription à l’école était venu, même si je l’avais retardé autant que possible. A la base, je le faisais sans appréhension. Après tout, ils y sont en sécurité, n’est-ce pas? Et il n’y a, dans ma campagne reculée, que la forcenée qui conduit le bus de ramassage scolaire qui me file les jetons, à force de jouer à tamponne-poubelles et de prendre les rues du village et leurs tournants tellement vite que la Pili-Pili en vient à tomber de son siège malgré sa ceinture bouclée. Mais je fais confiance aux enseignants pour protéger mes enfants des graines de caïds qui ont parfois la bifle leste.

 

Ami parent, je me doutais que, plus grands, l’attrait d’une jolie veste neuve est parfois irrésistible. Je ne me doutais par contre pas que toi, tu ne te demandes pas une seconde où ton rejeton a pu se procurer cette veste, sans même chercher à vérifier à l’intérieur si elle ne porte pas le nom de l’un de ses petits camarades de classe.

 

J’appris bientôt que même pour quelques euros, l’ado parfois met ses scrupules dans son caleçon, quand il en sort la main. Parce que pas une fois, toi, ami parent, tu ne lui as parlé de ce qu’on peut ressentir quand on se fait dépouiller, même d’un truc apparemment sans valeur. Pour lui.

Je savais que pour un mauvais regard -un regard!-, parfois, ça tourne à la mauvaise baston, parce que toi, ami parent, as oublié d’apprendre à ton enfant la relativité des choses et la proportion des réactions, sans parler d’une certaine retenue et de la gestion des frustrations, qui devraient tout de même être acquises à l’entrée au collège. Education mon amour.

 

J’apprends, ces derniers jours, qu’au collège, il est aussi possible de se faire poignarder quand on dit à son petit ami qu’on veut reprendre sa liberté. Ami parent, de grâce, enseigne à tes enfants le sacro-saint principe « no zob in job », ou planque tes couteaux de cuisine, tu seras gentil.

 


Sagesse

Ma mère, dans sa grande sagesse, m’avait dit en apprenant ma troisième grossesse

Tu verras, un troisième, ça s’élève tout seul.

(Ce qui explique certaines choses concernant mon frère cadet.) Je ne sais pas si par là, elle entendait que la Pili-Pili serait dotée d’un caractère de cochon bien trempé, faisant sa place au milieu des autres comme la noisette au milieu du nougat: sans aucun effort, si ce n’est celui de jouer de la voix, reléguant le Moelleux, jusqu’alors clown en titre de la famille, au rang d’ombre de lui-même à ce niveau.

Ma mère, dans sa grande sagesse, s’est arrêtée à trois enfants. Et quant à l’éducation d’un quatrième, elle est restée muette (je lui en suis reconnaissante). Selon toute logique, du moins la sienne et celle généralement partagée, le quatrième aurait donc dû être tout élevé avant même la naissance.

Sauf que c’est malin, ces petites choses. Ultime a bien compris que tenter de dépasser la Pili-Pili en termes d’occupation de l’espace sonore et affectif serait peine perdue. Elle a donc choisi d’occuper l’espace de mes bras (Francis, sors de ce post), le plus souvent possible, et ce n’est qu’en lui faisant croire que je suis mon coussin d’allaitement que je peux aligner trois mots ici-même.

Le bon peuple est donc persuadé que « le plus gros changement, c’est entre un et deux enfants » (ah bon?), et n’a donc aucune idée de ce qui se passe dans une famille lorsqu’elle passe du statut « nombreuse » à « très nombreuse ». Et pourtant…

-tu peux user et abuser du  « demande à ta soeur/ton frère, je suis occupée »

-tu peux user et abuser du « j’ai rien foutu, j’ai eu la petite dans les bras toute la journée! »

-tu fous effectivement rien

-tu peux user et abuser du « le ménage? pas eu le temps, c’est pas le plus urgent »

-tu peux user et abuser du « la paperasse? pas eu le temps, c’est pas le plus urgent »

-tu peux sans ciller prétendre à tes collègues que tu n’as absolument pas eu une minute à toi pour leur annoncer la naissance. De leur côté, ils n’osent pas t’appeler, persuadés qu’il y a eu un accident nucléaire dans ton utérus.

-tu sers sans scrupule des nuggets de poulet à ta marmaille qui rentre affamée le midi. Des nuggets! Toi qui fais pourtant tes yaourts toi-même. Enfin, faisais.

-tu es la reine du noeud d’écharpe à une main, l’autre touillant dans les spaghetti du soir, l’oeil sur le cahier de dictées de mots du Moelleux.

-tu envoies tes gosses prendre leur douche « en autonomie, vous êtes des grands maintenant, je vous fais confiance ». La facture d’eau chaude explose, le sol de la salle de bains n’a jamais été aussi propre.

-tu développes une ouïe sélective. Le bébé qui pleure, qui te tordait les tripes à quelques jours, devient partie du fond sonore ambiant. Tout comme la musique à fond « pour danser » et les disputes de la fratrie. Des fois, c’est toi qui gueules un coup pour faire redescendre le volume du tout. Du coup, le bébé pleure parce que tu lui as fait peur.

-t’es super fière de toi quand tu arrives à faire un repas correct en temps et en heure. Avec des légumes.

-quand tu atteins le fond du panier de repassage, c’est fête nationale (au champomy, vu que tu allaites). C’est aussi parce que tu n’as pas fait le tour des paniers de sale dans les chambres, pleins.

-t’as pas lu une page depuis un mois, toi qui pouvais pas vivre sans. C’est que tu te couches en même temps que bébé. Dans tes bras, le bébé. (Fuck les anti-cododo de tout poil.) Je te parle même pas des blogs des copines, bouhouhou.

-ta cousine appelle pour te dire qu’elle a appris que tu as accouché un mois après. Et tu te rappelles soudain que t’avais dit que tu t’occuperais des faire-parts euh, il y a trois semaines. Trop tard, la cousine est persuadée que tu ne lui en as pas envoyé, et elle fait la gueule.

-les gens savent pas quoi t’offrir, vu que cette petite a déjà tout, alors ils t’offrent des trucs pourris. C’est gentil, mais se cotiser pour une thalasso, ce serait bien aussi.

-les gens ne t’invitent plus en famille, vu que tu débarques à six. Les gens ne passent plus te voir, vu que t’as trop de boulot à six. Les gens ne t’appellent plus, vu que tes trop occupée.  Du coup, ton seul contact avec le monde des adultes, c’est Twitter. C’est bien, tu peux dire un tas de conneries, personne ne s’en fait pour ta santé mentale. Quand tu gueules un coup, personne ne t’en veut. Et quand t’as bobo, t’as toujours quelques âmes compatissantes.

-le moindre trajet en voiture se transforme en expédition: préparation, exécution, sudation.

-tu salues tes voisins de loin et tu t’engouffres dans la maison ou dans la voiture, de toutes façons, t’es déjà en retard.

-une bonne partie de ton rôle de mère consiste à protéger le dernier né des débordements d’affection des trois autres. Voire d’établir un planning équitable du « qui aide au bain » et du « temps dans les bras ».

-ta mère est partie en vacances depuis plus d’un mois et sans espoir de retour, persuadée qu’un quatrième, c’est comme un troisième, ça s’élève tout seul.

Mais tu veux que je te dise? C’est que du bonheur. Bien sûr. Bien sûr.