Alice au pays des Crocs

Crocs roses.

En retard, en retard!

La médecine a dit, pourquoi ne respectes-tu rien, avant même d’être là?

En retard, en retard!

Ils attendent, patients, le sourire aux lèvres, cette enfant qui n’en fait qu’à sa tête. Savourent ces instants d’avant, qu’ils n’oublieront jamais, qu’ils inscrivent dans l’histoire unique de leur enfant.

En retard, en retard!

« Alors??? » crépitent les messages sur les portables, « Toujours pas??? » serine le téléphone.

 

Crocs roses encore.

En retard, en retard!

La lune est bleue cette nuit, la voilà qui arrive, la voilà soudain pressée. Les voilà émus, émerveillés une fois encore.

 

 

Crocs blancs qui crissent dans le couloir.

En retard, en retard!

Des cris se font entendre, des souffles, des mains qui tiennent les murs, des genoux qui ploient sous la douleur de l’enfantement.

Elle dort dans son berceau de plexiglas, indifférente à l’agitation qui l’entoure.

 

Crocs vert clair.

En retard, en retard!

Le petit déjeuner se fait attendre, ce matin.

 

Crocs bleu sombre.

En retard, en retard!

Le Doc fait sa tournée, entre en coup de vent dans les chambres, fait demi tour avant même d’avoir entendu la réponse à son triomphal:

 

-Alors, vous voyez que ça valait la peine d’attendre, regardez quel beau bébé vous nous avez fait!

-Nous sommes bien d’accord…

 

Crocs bariolés, à petites étoiles. Crocs bleus ornés de Cars.

En retard, en retard!

Une maman attend, un bébé dans les bras.

Une petite fille blonde comme les blés et son frère arrivent pour emmener leur petite soeur toute brune à la maison.

 

Ultime est née le 2 septembre 2012, à 1h53, au terme d’un feuilleton qui a tenu en haleine des centaines de personnes.

 

 

 

 


Marie

Marie sourit. Il est encore tôt, elle est là depuis quelques heures déjà, mais Marie sourit.

Marie a les yeux noisette, les cheveux châtains retenus en queue de cheval. Elle porte de jolies boucles d’oreille qui entourent son visage fin. Elle a à peine vingt-cinq ans, sans doute.

Marie nous voit, Marie nous accueille, Marie sourit. Tous les matins, pimpante dans son uniforme rose pâle.

Marie écoute, Marie explique, Marie rassure. Marie est attentive à chacun de mes mots, Marie réagit à mes hésitations et n’esquive rien.

Marie est douce, dans la voix et dans le geste, s’excuse presque de me toucher – ne le fait que quand c’est vraiment nécessaire. Marie préfère parler plutôt que fouiller.

Marie nous reçoit, chaque matin, avec la même bonne humeur. On dirait qu’elle est aussi heureuse de nous voir chaque matin, que nous de la retrouver, fidèle au poste. Au fil des jours, Marie découvre notre histoire, et nous finissons par plaisanter.

Par sa sérénité, sa gentillesse et sa douceur, Marie rend notre attente tellement humaine et pleine d’amour, loin des procédures formatées.

Demain et dimanche, Marie est en congé. Lundi soir, quand elle reviendra pour prendre son poste de nuit, elle a promis de passer nous voir.

Marie est sage-femme en maternité, du genre adorable, et on a de la peine de se dire que d’ici quelques jours, nos routes vont se séparer.

 


Zéro projet

Il est aujourd’hui courant d’entendre les futurs parents parler de leur projet de naissance. On peut d’ailleurs trouver sur internet, cette mine, ou chez sa sage-femme, des projets tout prêts, reprenant les grandes lignes à aborder, ne demandant plus qu’à être adaptés aux désirs, aux convictions des parents.

Idée louable, certes, à l’heure où les naissances sont, si l’on n’y prend garde, de plus en plus médicalisées, automatisées, déshumanisées. Pas toutes, heureusement. Mais disons que la rédaction de ces projets de naissance permettent en principe de limiter ces pratiques qui font des parents des objets et non des sujets de la naissance de leur enfant.

Ceci posé, à titre personnel, je n’ai jamais rédigé de projet de naissance. Pour les grands, on n’en parlait pas. Pour ces deux dernières grossesses, j’aurais pu céder à la mode. Seulement non.

A l’heure qu’il est, assise sur mon canapé pour rédiger ces lignes à l’heure où selon la science je devrais être en train d’accoucher, j’atteste une fois de plus qu’une naissance ne se passe jamais comme prévu, ni du moins comme on l’imagine. Mes trois premiers enfants n’ont pas dérogé à cette règle, et, d’entre les trois, la Pili-Pili est passée maître dans l’art de déjouer minute par minute les prévisions conjointes de l’équipe médicale et de ses parents.

Pour le reste, les parents sont aujourd’hui bien mieux informés qu’il y a quelques années. Ils savent aussi que poser quelques questions n’est pas interdit, et que s’exprimer est vivement souhaité. Que cela passe par un dialogue oral avec l’équipe médicale me paraît, à moi, primordial, permettant ainsi d’établir le contact, faisant de chaque naissance une aventure unique, et non pas un protocole sur papier de plus, fût-il personnalisé. Pourquoi ne pas utiliser en effet ce prétexte pour construire la relation avec ceux qui vous aideront quelques heures ou quelques minutes plus tard à mettre votre enfant au monde?

On peut très bien réfléchir à la naissance de son enfant, à son déroulement, pour être prêt le jour J à exprimer ses préférences sans être pris de court. Un dialogue avec l’équipe permet alors de savoir si ces désirs sont réalisables dans la maternité où l’on est accueilli, chacune ayant son protocole propre.

D’autre part, je crains toujours qu’une naissance trop projetée soit idéalisée, et que la part d’imprévu, de naturel qui persisteront à coup sûr, n’aboutissent à une déception des jeunes parents, qui n’auront pas vu leur projet de naissance respecté pour l’une ou l’autre raison, dépendante ou non de la volonté de l’équipe médicale, mais leur laissant l’impression amère que cette naissance ne se soit pas déroulée comme ils l’avaient désiré. D’une naissance harmonieuse dont maman et bébé ressortent en bonne santé, ne fait-on pas alors une « naissance ratée » parce qu’on en attendait trop, ou trop précis?

Je crois que ce que je préfère chez mes enfants, quel que soit leur âge, c’est qu’ils me surprennent chaque jour (en bien ou en mal, hum). Je leur laisse cette possibilité dès le jour de leur naissance.

Dédicace à Marjoliemaman à qui j’avais promis un billet sur le sujet.


Le deuil

Arrive-t-il un jour où l’on cesse de s »émouvoir devant la forme parfaite d’une oreille de nouveau-né parfaitement ourlée? d’une bouche rouge framboise si délicate? d’un petit doigt minuscule?

 

Arrive-t-il un jour où l’on cesse d’être chavirée par l’odeur du cou d’un tout-petit, mélange de lait, de savon et de sueur sucrée?

 

Arrive-t-il un jour où l’on cesse d’avoir envie de serrer dans ses bras à l’étouffer la chair de sa chair, de l’observer des heures durant, se réconciliant ainsi avec la terre entière?

 

Arrive-t-il un jour où l’on renonce au miracle de la vie?

 

Difficile de croire qu’un jour tout cela finit par arriver, que les grands poussent,  que l’on se range, que l’on dise « c’est fini ». Et pourtant, un jour, il le faut. Etre raisonnable. Passer à autre chose. Admettre qu’il y a un temps pour tout.

 

A quelques heures ou quelques jours de la fin de cette quatrième grande aventure, je sais pourtant que c’est la dernière. Parce que je n’ai plus vingt ans. Parce que j’ai eu beaucoup de chance déjà. Parce que les grands ont besoin eux aussi d’attention. Parce que cette grossesse a été éprouvante au point de me faire entendre raison: je ne serais tout simplement plus capable physiquement d’en vivre une autre. Et c’est bien ainsi, ça simplifie mon renoncement, étape propre et commune à toute mère.

 

Alors je suis sereine. Je vis ces derniers instants pleinement, malgré les journées chaudes de canicule, les nuits sans sommeil, la fatigue accumulée, les maux divers qui me freinent. Jamais je pense je n’aurai été aussi fatiguée avant d’accoucher. Jamais peut-être aussi consciente que chaque instant est et sera précieux. Jamais aussi seule dans mon cheminement obligé. Je suis prête. Cet enfant, l’Ultime, peut venir. Je suis enfin disponible pour lui. Lui, l’oublié de ces derniers mois, entre tâches à accomplir, aînés à satisfaire, travail, obligations, temps qui passe et vie qui court.

 

Tout a un sens, finalement.

 

 

 


Le premier jour où… j’ai touché la musique du bout des doigts

Je ne devais pas avoir beaucoup plus de cinq ans, quand, en visite chez des amis de mes parents, le fils de ceux-ci fit soudain résonner la maison de notes enchanteresses. Béate d’admiration, j’accourus et découvris alors dans ses mains un long instrument d’argent qu’il tenait sur le côté et que l’on me présenta comme une flûte traversière. Quel nom étrange. Instantanément, je sus que moi aussi, je voudrais en jouer un jour, plus tard, quand je serais grande.

 

Voeu pieu bien vite oublié, impossibilité logistique et matérielle, scepticisme de mes parents, je ne sais pourquoi, plus tard, en fait de musique, je n’eus l’occasion que de caresser du bout des doigts le précieux ivoire des touches du piano à queue de ma voisine, qui avait autrefois fait carrière dans l’accompagnement du cinéma muet.

 

Plus tard, je rencontrai le Jules, musicien confirmé et passionné, et je comblai mes manques à l’écouter durant quelques années. Baignée de musique depuis sa tendre enfance, la Collégienne fut atteinte elle aussi du virus musical. Au moment de choisir son instrument, je m’interdis formellement d’intervenir… mais fut comblée lorsqu’elle fut acceptée dans la classe de flûte traversière. Ce n’est que quelques années plus tard que je lui avouai mon amour pour cet instrument. Depuis, je ne me lasse jamais de l’entendre travailler, répétant vingt fois de suite un trait, peinant, jurant, souffrant des épaules, tapant du pied jusqu’à la délivrance, le morceau qui coule, fluide, aérien, et qui remplit la maison de ses notes, de mon bonheur par procuration.

 

 

Chaque mercredi, la joyeuse troupe des premières fois composée de ZetteMHFCathyPapiluc, CambroussienneLilithJoufflettel’Herbe folleLaurentClem la matriochka, Cerysette des bois, Léia… se réunit pour disserter sur un sujet défini ensemble sur la page du groupe Facebook dédiée. Rejoins-nous!