Ma mère est une grande malade (celui qui a pensé tout haut « c’est de famille » peut sortir tout de suite): elle n’est heureuse que dans son jardin, à genoux, à gratouiller sans fin, à saluer les insectes, et à rêver du jour où on l’enterrera à poil pour qu’ils puissent à leur aise la dévorer.
Moi, je croise un ver, je fais eurk. Je croise un orvet, et je crie au boa constrictor. N’empêche, j’aurais jamais cru, mais avec l’âge, finalement, le jardin et moi, on s’apprivoise doucement. Tondre la pelouse m’est un bonheur sans nom. Les mômes ont beau me brailler aux oreilles, je n’entends, rien, toute à ma marche automatique, et à ma pensée vagabonde. Je savoure alors les odeurs changeantes, les parfums mélangés de toutes ces herbes coupées, et mon nez en frémit de bonheur.
Mettre quelques fleurs en jardinière et soudain faire sourire la maison, planter quelques salades en imaginant les croquer quelques semaines plus tard, archi-fraîches, bonheur. Surveiller chaque soir la couleur des fraises pour les cueillir à point, pareil. Par contre ne me demande pas de penser à les arroser, je suis comme qui dirait pas programmée pour, heureusement que le Jules sauve la mise et la récolte.
Je gratouille dans les parterres, je hurle quand les fourmis me prennent pour l’A6, je fais une moue dégoûtée devant les limaces, mais je tiens bon. Je milite pour l’abolition du délit de sale gueule, ou de mauvaise herbe, ayant du mal à déloger la moindre fleurette au prétexte qu’elle ne soit pas aussi noble que ses consœurs plantées. Et surtout, je m’émerveille à chaque fois que dans la moindre micro fissure, une toute petite plante trouve la force de pousser.
Et puis je râle, parce que j’ai les ongles amochés, les doigts tout noirs, mais l’âme un peu verte, alors, ça va.
