Au jardin

Ma mère est une grande malade (celui qui a pensé tout haut « c’est de famille » peut sortir tout de suite): elle n’est heureuse que dans son jardin, à genoux, à gratouiller sans fin, à saluer les insectes, et à rêver du jour où on l’enterrera à poil pour qu’ils puissent à leur aise la dévorer.

 

Moi, je croise un ver, je fais eurk. Je croise un orvet, et je crie au boa constrictor. N’empêche, j’aurais jamais cru, mais avec l’âge, finalement, le jardin et moi, on s’apprivoise doucement. Tondre la pelouse m’est un bonheur sans nom. Les mômes ont beau me brailler aux oreilles, je n’entends, rien, toute à ma marche automatique, et à ma pensée vagabonde. Je savoure alors les odeurs changeantes, les parfums mélangés de toutes ces herbes coupées, et mon nez en frémit de bonheur.

 

Mettre quelques fleurs en jardinière et soudain faire sourire la maison, planter quelques salades en imaginant les croquer quelques semaines plus tard, archi-fraîches, bonheur. Surveiller chaque soir la couleur des fraises pour les cueillir à point, pareil.  Par contre ne me demande pas de penser à les arroser, je suis comme qui dirait pas programmée pour, heureusement que le Jules sauve la mise et la récolte.

 

Je gratouille dans les parterres, je hurle quand les fourmis me prennent pour l’A6, je fais une moue dégoûtée devant les limaces, mais je tiens bon. Je milite pour l’abolition du délit de sale gueule, ou de mauvaise herbe, ayant du mal à déloger la moindre fleurette au prétexte qu’elle ne soit pas aussi noble que ses consœurs plantées. Et surtout, je m’émerveille à chaque fois que dans la moindre micro fissure, une toute petite plante trouve la force de pousser.

 

Et puis je râle, parce que j’ai les ongles amochés, les doigts tout noirs, mais l’âme un peu verte, alors, ça va.

 


Vieille

Les copains, je vieillis.

 

Et pas que sur mon passeport, tous les 18 mai que la vie fait.

 

J’avais bien pris un coup dans la tronche en revoyant des photos de mes trente ans, à l’époque où j’avais le visage encore aussi fier que les seins, lisse et haut. Maintenant, c’est plutôt hissez haut.

 

Puis, il me fallut une liste pour faire les courses, et quand je n’oubliais pas la liste, j’oubliais d’y noter un truc, ou j’oubliais de le mettre dans mon caddie. Soupir. Les listes de choses à faire, même insignifiantes, telles « arroser les fleurs qui sont en train de crever sous ton nez, banane », elles, s’allongent inexorablement. Tout noter, sous peine d’oublier.

 

Il me fallut ensuite noter mes rendez-vous en triple exemplaire: sur le calendrier du frigo, dans mon agenda et dans mon téléphone. Avec alarme. Ce qui ne m’empêcha pas d’oublier d’emmener mon fils au sport, mardi dernier.

 

L’autre soir, je bataillai plus d’une heure avec la technique pour blinder le Samsung de la Collégienne de musique pour les deux fois onze heures de bus qu’elle allait s’enquiller cette semaine. Vainement. Ce truc est d’une fourberie sans nom. Je suppose qu’à la place elle a dû chanter, vu le temps pourri dont ils sont accablés depuis hier.

 

Mais le coup de grâce me fut donné samedi après-midi, lorsqu’armée du mode d’emploi de ma toute nouvelle chaîne offerte par le Jules *** aparté slash indice révélateur: le fait que je doive lire un mode d’emploi, et simplement que je le fasse, est à lui seul assez significatif de l’état de délabrement de mes neurones***, je peinai, chouinai, soupçonnai les Chinois de m’avoir refilé une notice qui ne correspondait pas à la machine que j’avais dans les mains. Jusqu’à ce que je comprenne, vingt minutes plus tard et prête à renoncer, que les boutons que je cherchais vainement se trouvaient en fait sur la télécommande que je n’avais pas encore déballée.

 

C’est vraiment pas joli joli de vieillir. Allez, une tisane et au lit, mémé, il va bientôt être 22 heures.

 


Rosa Candida

En Islande, les filles naissent dans les roses. C’est ce qu’apprennent à leur dépens tout d’abord Arnljotur, passionné d’horticulture,  et Anna, étudiante en biologie génétique, deux jeunes gens qui se connaissent à peine, et se retrouvent cependant à jamais liés par cette vie naissante. Entre eux, pourtant, rien de plus qu’une nuit, et aucun avenir commun.

 

Et  la vie continue, ainsi qu’elle était tracée. Arnjolitur s’en va, loin, avec pour tout trésor quelques boutures de sa rarissime rose à huit pétales, et une photo de Flora Sol, son enfant. Anna, elle, continue ses études en Islande. Mais leur petite fille va tout de même chambouler leur vie pour de bon.

 

D’après mon expérience, c’est justement quand on se met à escompter quelque chose de précis, que tout autre chose arrive.

 

Arnljotur pourrait paraître tout d’abord passif ou résigné. Il n’en est rien, on le sent avide de grandir, de mûrir, de comprendre. C’est en partant loin de chez lui, dans un pays dont il ne parle pas la langue, que paradoxalement il va se trouver, tout comme il met de l’ordre dans le jardin abandonné dont il a la charge.

 

Les personnages sont aussi mystérieux que denses à l’intérieur. Ce roman est un trésor de délicatesse et de douceur, un Bildungsroman (roman d’évolution) de la plus jolie espèce. On ne regrette qu’une chose, qu’il se termine bien trop vite, sans qu’on sache si…

 

Rosa Candida, Audur Ava Olafsdottir, 2007

(2010 pour la traduction française, Prix Page des libraires en 2010)


Le premier jour où… je me suis mise sur mon trente-et-un

J’ai toujours aimé les mariages, les communions, les fêtes de famille que j’avais très nombreuse. J’étais parmi les plus jeunes, de ceux qui savourent le plus la fête et cette journée particulière.

Mais ce que j’aimais le plus, c’était de voir s’affairer ma mère, des semaines à l’avance, à la tenue que nous porterions.

A moi les robes à volants, à smocks, à dentelles, celles qu’on ne met que quelques fois, parce qu’elles sont trop petites avant d’avoir été abîmées. Et puis les chaussures… en ces jours de fête, à moi les jolies chaussures de fille, souvent blanches ou bleu marine, contre lesquelles je troquais mes infâmes molières marron héritées de seconde ou troisième main d’un quelconque cousin.

A moi aussi les coiffures élaborées des grands jours, fleurs piquées dans de longues tresses africaines, ou demi-queues très sages. Une fois habillés, il nous fallait attendre, immobiles dans le canapé du salon, que notre mère à son tour s’habille – et peste d’avoir éraflé son vernis.

Bien des années plus tard, je dus troquer mon uniforme d’étudiante  de fac lambda (jeans et Converse) contre une tenue plus appropriée à l’exercice tant redouté des examens oraux. C’était l’époque où la jupe est obligatoire pour les filles, et ma mère s’empressa de m’acheter un tailleur lavande qui me donnait le teint d’une endive pas très en forme, à moins que ce ne fut le stress des examens.

Lors de la première sortie du dit tailleur, agrémenté d’un chemisier blanc comme il se doit, elle me contraint au supplice de la photo souvenir. Je me tenais, de manière absolument naturelle évidemment, à côté du pommier en fleurs, et sur les clichés, j’ai dix-neuf ans, et l’air d’aller à l’abattoir.

J’ai fait un magnifique 3/20 ce jour-là.


Indispensables

Telle que tu me vois,  je fais la grève du repassage, moi, pour qui c’est pourtant une obsession virant à la pathologie. (Oui, je sais, d’un coup, je te fais pitié.) C’est que j’attends la livraison de ma nouvelle centrale vapeur, incessamment sous peu, depuis le décès de la précédente, épuisée par mes bons soins. Et là, subitement, il m’est donc impossible d’imaginer la vie sans.

 

C’est comme quand t’achètes une nouvelle fringue, et plus elle est chère et superflue, plus la théorie est valable: tu la portes dès le lendemain, histoire de te persuader que tu en avais absolument besoin. Alors que tout à fait honnêtement, non.

 

La théorie se confirme pour à peu près tous les trucs de filles. Un sac, un vernis, un maillot, un bijou? Il te le faut. Absolument. Tu écumes la toile à la recherche du Graal, tu remplis des tas de paniers virtuels, que tu finis par ne pas valider, parce que ta relation avec ton banquier est déjà suffisamment sado-maso comme ça.

 

J’ai une liste d’obsessions à géométrie variable. Si j’attends assez longtemps, elles finissent pas passer, remplacées par d’autres. J’ai passé l’hiver à chercher les boots noires idéales. J’ai pas trouvé. Là, je m’en fous complètement, c’est dingue, ce détachement, finalement, trop facile de ne pas céder. Si, évidemment, j’omets de préciser que la sandale a désormais remplacé la boot noire au Panthéon de mes envies furieuses. A peu près à rang égal avec le lissage brésilien et la table de jardin. Je ratisse large.

 

Société de consommation, je crie ton nom.