Le première fois où… je suis allée au restaurant

Je suppose que je ne me souviens plus du jour où mes parents m’ont traînée dans ce lieu de torture pour les enfants, où il faut se tenir droit à table, ne pas poser les coudes sur la table, ne pas faire de taches et encore moins de bruit, attendre bien sagement son repas, montrer ses bonnes manières, et enfin attendre que les parents aient enfin fini de siroter leur café d’un air affecté, le tout sans bouger de sa chaise. L’enfer, en somme.

Par contre, je me souviens très bien du jour où ils m’ont emmenée au premier Quick qui avait ouvert dans la région. A l’époque, une révolution. Le restaurant à l’américaine arrivait en Europe, au tout début des années 80. On passait commande de nos hamburgers de qualité au guichet, avant de se diriger vers l’énorme buffet de crudités à volonté qui trônait au milieu de la salle, pendant qu’en cuisine on s’affairait encore à peler les pommes de terre à la main et à préparer nos petits pains garnis de steak haché.

Et déjà, le gadget pour enfant qui tuait: je me souviens avoir reçu un minuscule  « casse-tête » composé de deux petits Q en plastique orange, reliés par une ficelle rouge et blanche, qu’il fallait désimbriquer. Déjà il y a trente ans, le jouet a traîné pendant des années dans un tiroir de ma chambre… rien n’a vraiment changé finalement. Et moi, j’étais trop fière d’avoir expérimenté ce concept nouveau avant les autres, comme si j’avais eu conscience d’avoir pris part à l’histoire.


Au large

Elle n’a pas onze ans. Ce vendredi là, à l’aube, je l’ai serrée très fort contre mon coeur, et je l’ai laissée monter dans le TGV.

Seule.

Ce n’était pas la première fois, elle m’avait assuré, rassurée: elle pouvait très bien le faire. Nous avions compté les arrêts, chargé son netbook rose avec de la musique et des films de chevaux. Je lui avais prêté mes écouteurs, les blanc qu’elle aime bien.  J’avais bourré son sac de provisions, des fois que le train ait l’idée saugrenue de tomber en panne en rase campagne.

Je lui avais fait mes douze mille recommandations. Comme d’habitude. On n’a pas le statut de prunelle de mes yeux pour rien.

Et puis elle est montée, a trouvé sa place, comme une grande. Elle m’a fait ce sourire spécial de quand elle me quitte pour quelques jours, celui qu’elle me réserve quand elle sait très bien que je vais pas pouvoir m’empêcher de pleurer. Comme si à ce moment-là, c’était elle la grande. A dix ans et dix mois exactement.

Je me suis retrouvée seule sur le quai, je ne savais pas quoi faire, alors j’ai fait des coeurs sur la vitre du train, qui l’accompagneraient même à plus de trois cents kilomètres par heure. Après, j’avais les doigts tout noirs, et elle a encore ri. Il me semblait entendre son rire à travers la vitre.

Et puis les portes se sont fermées, le train a disparu au loin, et je suis restée seule dans le froid. Et je me suis demandée à quel âge on est grande? A quel âge il est normal de monter dans un train, seule? A quel âge on les laisse partir le coeur léger?


Le retour

Les gens, je suis rentrée.

Il me faut mettre un peu d’ordre dans mes émotions, les vacances en furent riches. Voir ses enfants reproduire exactement les mêmes gestes que soi, au même endroit, plus de trente ans après, n’est pas anodin, je crois.

Ranger ses photos pour ranger dans sa tête, je suppose.

Et puis je me suis levée très tôt ce matin. Et quand je dois me lever très tôt, je dors toujours mal, parce que j’ai peur de dormir trop fort et de louper le réveil, ce qui ne m’est jamais arrivé, note bien, mais à mon âge, ne viens pas me contredire, je crois que je le prendrais mal.

Donc ces nuits sont au choix pourries, ou pleines de rêves absolument incohérents. Enfin, je dis ça, mais ça se trouve, y a bien un psy qui me décortiquerait ça comme une crevette grise.

Ce matin, j’avais rendez-vous à sept heures du matin, à quarante-cinq minutes de route, avec mon acupuncteur, que je devrais épouser bientôt. Le fait qu »il ait environ le triple de mon âge ne compte pas, vu qu’il a un appart à Chamonix me guérit miraculeusement d’une sciatique récidivante un poil exaspérante.

Donc, somme toute logique, j’ai rêvé que je me rendais à ce rendez-vous. Je ne m’explique pas par contre pourquoi j’ai chaussé mes rollers, rejoint tout un groupe qui se rendait dans la même direction que moi. Nous fûmes un peu perplexes quand il fallut traverser le fleuve sur un pont de singe, surtout moi avec mes rollers, tu imagines bien. Y a une histoire sombre de radeau qui passait par là, et je me retrouvai je ne sais comment sur l’autre rive afin de poursuivre ma route. Arrivée en ville, jâvais toujours mes rollers aux pieds, et surtout, surtout, je portais un bikini rayé bleu et blanc.

Mais je suis arrivée à temps à mon rendez-vous.

Avoue que ça tient du miracle.

Après, on s’étonnera encore que j’aie juste envie de faire une sieste, là.


Le premier jour où… j’ai aimé Pâques

Il y eut les chasses aux oeufs auxquelles nous nous adonnions de bon coeur, sans pourtant être dupes. L’allée du jardin, au pied des rosiers, des narcisses et du pêcher qu’ils ont depuis coupé, le massif de pivoines qui faisait l’angle, nous connaissions chacune de leurs cachettes. Et pas seulement parce que nous les observions de la fenêtre du palier.

Il y eut ensuite la relève, nos enfants qui à leur tour parcoururent l’allée du jardin des grands-parents. Il y eut le chocolat qui fondait au soleil sous le cellophane. Il y eut nos sourires, à nous, les grands, quand nos souvenirs d’enfance revenaient. Il y eut les mêmes paniers, près de trente ans après. Il y eut les mêmes mains maculées, les mêmes bouches tachées, les mêmes fraisiers piétinés.

Et avant cela, bien avant, il y eut Ninie. Qui s’en allait chercher les oeufs au poulailler, les vidait soigneusement en pratiquant deux trous invisibles. Et les transformait avec quelques bouts de laine, un bouchon en plastique en guise de couvre-chef, quelques traits de crayon habiles, un col fait de rouleau de papier toilette, recouvert d’échantillons de papier peint. Mademoiselle récupérait tout, absolument tout ce qui pouvait servir à son loisir favori, à ses chefs d’oeuvre qui lui ont longtemps survécu. Et il y avait moi, qui la regardais avec passion.


Le premier jour où… j’ai rencontré quelqu’un de célèbre

Je n’ai jamais été très people. Je n’ai jamais été abonnée à OK Podium, jamais accroché aux murs de ma chambre des posters grands format de Roch Voisine du temps où il faisait de la pub pour Pepsodent. D’ailleurs, moi, quand j’allais à la plage, y avait toujours du monde, et j’évitais de mettre les yeux dans l’eau, ça pique l’eau de mer.

A l’âge où mes copines me vrillaient les tympans de leurs Patriiiiiiiiick énamourés, moi, je faisais tous les concours pour gagner des places gratuites pour les concerts d’Indochine – mes parents ne pourraient alors pas refuser de m’y laisser aller. Mais toujours dans la sobriété, il n’y avait que des chevaux camarguais courant dans le coucher de soleil sur mon papier peint.

Etudiante, des copains m’ont proposé de leur filer un coup de main dans un centre culturel où ils étaient bénévoles. Je fus affectée à l’équipe technique lumière (quand j’arrivais, seule fille de l’équipe, à échapper au poste « repassage des costumes »). A l’époque, il s’agissait surtout de trouver la bonne «gélat’ », la feuille de couleur qui venait se placer devant les projecteurs pour créer l’ambiance colorée exigée par le metteur en scène. Chaque couleur précise portait un numéro, c’était facile et amusant. C’était bien avant l’ère du tout électronique, du commandé à distance, du tout programmé à l’avance sur ordinateur.

Cette occupation me permettait surtout de voir les spectacles gratuitement, souvent de discuter avec les artistes, comédiens ou chanteurs,  dans leur loge, parfois de les accompagner au resto post-représentation. La plupart étaient absolument charmants avec notre équipe de jeunes non-professionnels.

Mais ceux qui gardent une place particulière dans ma mémoire, ce sont Raymond Devos, avec qui nous avons bien sûr longuement joué sur les mots, et le Mime Marceau, qui, révélation, avait aussi une voix, dont il se servit, après m’avoir fait un baisemain des plus élégants, pour me dire :

 

Mademoiselle, vous avez des yeux magnifiques. Des yeux… menthe à l’eau.