Ail et miscellaneous

Suite à une expérience in vivo, je suis à l’heure qu’il est en mesure de vous dire que la mauvaise réputation de l’ail en ce qui concerne les rapports sociaux est, sinon usurpée, du moins exagérée.

On a fêté l’anniversaire de Louise Petticoat en charmante compagnie ce midi. J’ai avalé un plat entier de gambas – en directe provenance de Fukushima (Fukushima is the new Tchernobyl) si on en croit leur taille – flambés à l’ail (et à l’huile. D’ail.).

Personne n’a réagi quand une heure après je suis montée dans le bus. Personne n’a ouvert les fenêtres quand j’ai repris ma place dans l’open space.

Remboursez.

Sinon, je sais pas comment font quatre meufs et deux mecs pour causer en moins de deux heures de la recherche de la bonne couleur de vernis à ongles, d’origines, d’accents, de bière, de films pornos (avec grand débat sur qui a la tête de l’emploi – je suis d’avis que c’est pas la tête qui compte, dans certains cas), du prix d’un bon matelas, de Rome, de la maternité, des vertus de l’ail sur le rhume, de familles royales, de lignes de bus, de friperies, de tigres de cirque qui mangent les enfants, de l’été en mars et de l’hiver qui viendra en mai, du jardin à bêcher en pleine ville, de voyages et de l’héroïne du jour qui malgré ses dix-huit printemps est née vintage du temps des hippies.

Priceless.

 

 


Le sens du devoir

On ne fait que parler de ça depuis quelques jours, maintenant qu’on a fini de compter les morts et les impacts de balles, quelques parents fatigués de se prendre le chou avec des problèmes de trains et de robinets en rentrant du boulot se sont rappelés qu’au fond du grenier, traîne sous une bonne couche de poussière depuis 1956 une bonne vieille circulaire des familles qui interdit les devoirs à la maison pour nos chérubins de primaire (et du collège ? je sais plus – mais c’est pas la même chose à mon sens).

Alors, y a les ultra-pour, les maîtres de la vieille école, qui rappellent que les devoirs n’ont jamais tué personne, que ça fait 35 ans qu’ils enseignent le CP, et qu’ils ont toujours fait comme ça (tousse, tousse), et que l’argument d’inégalité à la maison ne tient pas : y en a toujours eu. Heu…

Y a les ultra-contre, assez comiquement tiens donc plutôt du côté des parents qui rentrent tard et qui en ont un peu ras le pompon de repasser eux aussi leur certificat d’études avec leur môme à l’heure de faire réchauffer la pizza congelée. Heure où de toutes façons le môme il est moyen réceptif, rapport qu’il a les crocs et que tout le monde est fatigué après une longue journée. Parce qu’un môme de primaire, il est rarement autonome, faut pas se leurrer. Pis dans le meilleur des cas, maman et papa, ça fait vingt cinq ans qu’ils étaient à l’école, et de leur temps (hu hu) on ne parlait pas, je cite, de « trouver la valeur approchée par excès » (WTF ?) mais d’ « arrondir à l’unité au dessus ». Passé 19 heures, ça peut mener à l’infanticide, ce genre de différend, sérieux.

Puis y a ceux qui voguent entre les deux. Qui se disent que tout est dans la mesure, comme d’hab, qu’un juste milieu ne nuirait à personne, hein. Et bien sûr, je suis de ceux-là, tu l’avais deviné.

Que mon gamin (en CE1, l’année de la peur) ait cinq mots d’orthographe à apprendre, une page de lecture et deux opérations de maths à effectuer, ça ne me défrise pas outre mesure. Surtout que pour être tout à fait honnête, il a le temps de le faire chez la nounou.

Qu’il ait une nouvelle poésie à apprendre pour chaque vendredi, que pour te situer le niveau je m’épate toujours du fait qu’il y arrive, parce que moi pas, et je commence déjà à me poser des questions quant à l’égalité des chances, et au bien-fondé de la chose (je sais : apprendre à apprendre, en théorie) le vendredi, en fin de semaine, quand la fatigue se fait doucement sentir.

Que quand j’arrive chez la nounou un jeudi dernier à 19h, journée où ils ont eu piscine (donc grosse fatigue), qu’il est à ses devoirs depuis plus d’une heure, que nous y investirons encore plus d’une heure trente tellement la liste des devoirs est longue comme le bras (dont une page A4 d’homonymes, arrrghhhh), il ne m’en faut pas plus pour envoyer un mail gentil, poli et bien comme il faut à la maîtresse : le Moelleux n’a pas fini ses devoirs, il est épuisé, et au bout de deux heures, j’estime qu’il y a manifestement abus. Et pourtant, d’habitude, si tu me cherches, tu me trouves plutôt du côté des enseignants, mes mômes le savent et à la base ne voient absolument pas les devoirs comme une corvée (au contraire presque, la plupart du temps).

Elle ne m’a pas répondu. Elle aurait pu me dire que les devoirs étaient donnés depuis le vendredi précédent. Certes. J’avoue que c’est ma faute, je n’avais pas regardé si loin dans le cahier de texte. Parce que j’estime que des mômes de sept ans n’ont pas à penser à s’organiser une semaine à l’avance. Et que les vacances sont faites, à cet âge, pour vivre leur vie d’enfant et d’insouciance, et non une parodie de notre vie d’adulte avec son cortège de « toujours plus, toujours plus haut, toujours plus fort, sois le meilleur ou crève ».

Et si le secret d’une scolarité réussie, c’était de laisser aux enfants le droit d’être des enfants, et de leur donner le goût et l’envie d’apprendre, tout simplement ?

Je doute que cet objectif passe par des engueulades à des heures indues pour des trucs qu’il aura oubliés avant la fin du mois, de toute façon. Et interroger mes enfants sur leur journée, on fait ça à table le plus souvent, ce qui me fournit 50% des anecdotes que je te raconte ici, d’ailleurs.

 

Bon, je te laisse, le Moelleux a huit évaluations cette semaine, deux par jour, parfaitement, on a du boulot.

 

 

 

Edit : le souci ne s’est jamais posé pour la Collégienne, comme quoi à maîtres différents, politiques différentes, et résultats équivalents. Au final, elle est régulière et méga organisée au collège.

 

 

 

 

 


Help desk #1: au boulot!

Un lecteur anonyme, dénoncé par l’outil statistique impitoyable de wordpress (oui, si tu tapes « Mentalo en petite culotte » dans Google, je te vois, chenapan) nous pose la question suivante :

Je veux pas aller au boulot demain comment faire?

En voilà une question qu’elle est bonne et qu’elle concerne tout le monde. Moi-même, par exemple, je me la pose à peu près tous les matins. Sauf qu’après je me rappelle que j’ai une excellente raison d’y aller, qui tombe tous les mois, et que bon, j’y vais quand même.

Donc je suis pas experte en excuses bidon, cher lecteur avide de savoir, mais je vais quand même essayer de te dépanner.

  • le lundi, j’envisage quelques instants de dire que je me suis retourné un ongle en jardinant, ou que la tendinite au poignet me guette, rapport au repassage dominical.
  • le mardi, j’ai l’option « la bouffe de la cantine était tellement dégueu que je suis vissée aux chiottes ». Pas très glamour, mais crédible.
  • le mercredi, je peux dire que je me suis déchiré un truc à la gym la veille.
  • le jeudi, la panne de réveil, la panne de voiture, le changement d’heure, l’explosion de la machine à café, la grève du GPS. Ou le décès de la grand-mère, mais bon, ça marche pas trop souvent ce truc là.
  • le vendredi, je peux éventuellement me taper la tête au mur pour faire venir la migraine, des fois qu’elle serait pas encore venue toute seule. Ou dire que j’ai gagné au loto (appeler de l’Ile Maurice donne plus de poids à l’argument) (par cotnre après, tu te démerdes).

Je te rappellerai, cher lecteur, que tout cela est profondément amoral, et que tenter de soudoyer ton médecin sous un prétexte foireux, c’est pas beau non plus, parce que tu lui refiles la patate chaude, il aime pas ça, il a des principes, c’est normal, sinon lui aussi aurait déjà trouvé une excuse bidon pour boire un mojito sur sa terrasse au lieu d’écouter tes histoires.

Mais si tu trouves l’excuse en or, on est preneur, bien sûr…


Enfant de la poste

Mardi soir, les grands nous font à table le récit de « leur » minute de silence, avortée sur malentendu pour la Collégienne. Quant au Moelleux, son imagination fertile aidant, il se lance dans des récits terrifiants de fou sanguinaire entrant dans une école à moto et tuant « tout le monde», laissant présager d’innombrables morts sur une scène de guerre.

Je rectifie, je lui explique les faits, pourquoi on lui a demandé de penser à la mort de ces enfants de son âge. Je demande qui lui a parlé de ça, apprends que c’est la maîtresse, me dis qu’elle aurait pu mesurer ses mots, ou du moins vérifier ce que les enfants en avaient compris.

Il enchaîne ensuite sur un bus d’enfants qui revenaient de vacances, aurait glissé sur la neige et dévalé d’une montagne dans un ravin pour finir dans un mur, tous les enfants à bord auraient péri…

Qui a parlé de ça ? C’est la petite Ginette.

Evidemment. Bien sûr, il fallait s’y attendre. Tes gosses ne regardent pas la télé, n’ont pas accès aux infos, mais leurs petits copains de classe, sept ans, si. Information brute, balancée sans doute aux heures des repas par le sacro saint JT des familles (Bordel, éteignez la télé pendant que vous mangez ! Eteignez la télé tout court !), avec les images qui vont bien, qui vont bien loin s’ancrer dans l’imaginaire des enfants, non déchiffrées, non commentées, non expliquées.

Et d’un événement à l’autre, ces dernières semaines ont été chargées d’informations sanglantes, que de jeunes esprits ne peuvent faire qu’associer.

Je recadre à nouveau. Explique encore une fois. Rétablis les faits comme ils sont.

Pour détendre l’atmosphère, nous abordons avec le Jules un sujet bien plus léger et commentons la suppression de poste d’une amie enseignante.

La voix du Moelleux se fait à nouveau entendre, outrée :

Mais alors, on n’aura plus de courrier, s’il n’y a plus de poste !

Un cerveau de sept ans, y a pas, ça réfléchit autrement.

(Y en a certains qui feraient bien d’y penser avant de lancer des idées à la con.)


Le premier jour… où j’ai oublié un truc mémorable

J’en ai oublié des sacs de sport à la maison les matins d’école („Si ton nez n’était pas si bien attaché, tu l’aurais déjà oublié!“ me serinait mon père, pas content content).

 

J’en ai oublié, des classeurs dans le train, tu te rappelles, c’était la mode de porter son classeur sous le bras, dans les années 80. De toute façon, il ne rentrait pas dans nos sacs Paquetage. J’avais fini par mettre mon nom et mon numéro de téléphone dedans. Je les ai toujours retrouvés.

 

J’en ai oublié, des parapluies glissés sous le siège du bus, pas ma faute, il ne pleuvait plus à l’arrivée. J’ai sans doute fait des heureux lorsque le temps changeait à nouveau.

 

J’en ai oublié des anniversaires, dont celui de ma propre mère, l’an dernier. J’ai pas osé l’appeler pendant un mois. Celui de ma belle-sœur, chaque année, systématiquement (pardon). Le premier de ma nièce, la semaine dernière (honte).

 

Il m’est arrivé une fois d’oublier d’aller chercher ma grande à l’école, j’avais de sérieuses circonstances atténuantes (aka un bébé de six semaines en train de mourir).

 

Mais tout cela n’a finalement pas trop porté à conséquence : on vit très bien sans sport, j’ai réussi mes études sans trop de peine, le frisotis n’a jamais tué personne, ma famille me parle toujours, le maître d’école n’a pas appelé les services sociaux (et mon bébé a survécu).

 

L’oubli qui restera à jamais gravé dans ma mémoire, je n’en suis pas l’auteur. J’avais treize ans et nous étions en vacances en Bretagne, chez des amis de mes parents. Raymonde, qui avait un drôle de prénom, mais était la plus dévouée, accueillante et énergique des femmes, le tout dans un micro format de poche,  mettait comme toujours les petits plats dans les grands pour nous recevoir. Jamais je n’ai tenté de refaire son far breton, pour ne pas gâcher le souvenir divin.

 

Le jour où nous décidâmes d’une journée à la plage, elle nous prépara un pique-nique de rois, au prix de nombreuses heures dans la cuisine. Dans un joyeux brouhaha, la troupe se mit en mouvement, les voitures furent chargées, les maillots trempés, les estomacs affamés, quand soudain retentit un cri, du fond du panier en osier où elle avait la tête :

 

Léon, ne me dis pas que tu as oublié le riz ???

 

Si, Léon avait oublié le riz. Ce fut le drame de la journée. Le presque divorce. Avec mes parents au milieu qui tentent de dédramatiser, mais un peu morts de rire quand même. Pendant des années ensuite, on en a ri, de l’histoire du riz.
A ses enfants qui l’avaient perdue depuis peu, assise sur la même plage, comme en pèlerinage, avec leur père, j’ai raconté l’histoire du riz de leur maman, et de papa qui l’avait oublié.

 

Et depuis plus de vingt ans, avec mes frères et mes parents, des fois, quand l’un de nous a oublié un truc, on se regarde, et on dit :

 

Léon, ne me dis pas que t’as oublié le riz ?!

 

Et chaque fois, la frêle silhouette de Raymonde s’immisce entre nous. Et nous lui envoyons nos sourires, là où elle est.

 

 

C'est juste là. Pas loin de Saint-Malo.