Instants volés, matins ordinaires

Je le croise tous les matins, quand je traverse son village, peu avant huit heures. Toujours au même endroit, sur le même trottoir. Toujours chaussé de grandes bottes en caoutchouc ; sa ferme est juste à côté. Il est très grand, il doit approcher des deux mètres. Ou alors c’est le contraste. Dans sa main droite, chaque matin, deux cartables, un tout petit rose, et un moyen bleu. Au bout de sa main gauche, deux enfants, parfois souriants, parfois un peu endormis encore.

 

 

***

 

 

Le long de la route, un petit vieux tout racrapoté, tout rétréci par les années, avance doucement, béret sur la tête. Sur son visage, on peut lire son bonheur et sa fierté. Car dans chacune de ses mains, il tient celle d’un de ses petits-enfants, à peine plus petits que lui, oh, pour quelques mois à peine encore. A les voir, on ne sait pas bien qui tient, qui soutient qui.

 

 

***

 

 

La voiture démarre. Sur le seuil de sa porte, la femme au t-shirt rouge éclatant révélant son ventre rond plein de vie réchauffe ses épaules sous un cache-cœur noir. Son bras se lève, et sa main dessine un au revoir. Monsieur part pour sa journée de travail, accompagné d’un baiser confié au vent léger.

 

 

 

 


Mademoiselle Myosotis

Je suis arrivée cinq minutes à l’avance.

D’habitude, je suis toujours à la bourre.

 

Il m’arrive d’attendre plus de deux heures.

Elle était parfaitement à l’heure, elle aussi.

 

J’avais apporté tout mon dossier médical.

Le classeur est resté posé fermé sur le bureau, et elle a pris une feuille vierge pour écrire mon histoire.

 

J’ai à peine posé une fesse sur la chaise, je n’ai pas enlevé mon manteau tout de suite, prête à repartir au bout des quinze minutes réglementaires.

Deux heures plus tard, le soir tombait, et elle m’écoutait encore.

 

J’avais des résultats d’analyses en pagaille.

Elle m’a posé des questions à moi, pas à des chiffres.

 

J’ai bien compris que j’étais un numéro de sécu à soigner, au suivant.

Elle m’a considérée comme un être humain avec des failles, des casseroles non réglées.

 

Je reste toujours concentrée pour ne jamais déborder du sujet, surtout ne pas perdre de temps.

Et vos enfants, votre mari, s’est-elle renseignée.

 

La porte fermée me reviennent en général les questions que j’aurais voulu poser.

Nous allons travailler ensemble, m’a-t-elle promis.

 

Je suis habituée aux dépassements d’honoraires atteignant des sommets enneigés toute l’année.

Elle m’a demandé le strict tarif conventionné, rien de plus. A dit que ce qui lui importait, c’était de faire du bon travail, pas d’être riche en euros.

 

Je suis arrivée avec un sac à dos plein de pierres.

Je l’ai déposé au pied de son bureau, et j’ai oublié de le reprendre en sortant.

 

Je n’ai même pas pleuré. Mais c’est pas gagné.

Ca ne fait rien, elle a plein de boîtes de Kleenex.

 

 

 


Cinq minutes avec moi

Le bus va bientôt passer. Je tends un billet de dix euros à ma Collégienne, qui le refuse.

 

Merci, Maman, mais j’en ai encore.

 

Je lui dis qu’elle est la seule ado de ma connaissance à refuser de l’argent de poche. Elle rit. Je repose le billet sur le frigo où il traînait.

 

Je verse un jus d’orange, range une tasse de chocolat au lave-vaisselle. Essuie quelques miettes.

 

Je rassemble quelques papiers à mettre en ordre, à vérifier dans la journée. (Hier, j’ai gaspillé le temps imparti au rangement de la paperasse urgentissime à papoter avec une intermittente des internets).

 

J’enfile deux paires de chaussures, attache trois manteaux, enfonce un bonnet sur des oreilles qui en dépassaient.

 

Je pose les sacs dans la voiture, boucle une ceinture de sécurité. Récupère la clé dans les mains de la Préposée à la Clé, aka la Pili-Pili. Démarre la voiture, enclenche le dégivrage du pare-brise.

 

Je cherche mes clés pour fermer la porte de la maison. Grand vide. Elles ne sont pas à leur place dans la voiture. Elles ne sont pas dans mon sac. Je remonte à la maison. Je cherche sur le frigo, j’enfourne le billet de dix euros dans la poche droite de mon manteau, ça peut toujours servir (penser à le ranger avant de le perdre, note à moi-même). Mais pas de clés. Je vais voir sur la porte du jardin. Rien.

 

Je retourne à la voiture. J’entreprends de vider mon sac sur le siège passager. La petite trousse avec ma collection de cartes de fidélité plus nombreuse que les pieds d’un mille-pattes s’échappe et s’éparpille sur le sol. Je me nique les ongles, que je n’ai heureusement pas eu le temps de manucurer, à les ramasser sur le tarmac.

 

Je remonte à la maison, bien décidée à laisser la porte ouverte, quitte à demander dans la journée à Féedulogis de passer fermer quand elle a un moment.

 

Ca caille, et je fourre mes mains dans mes poches.

 

Où je trouve mes clés. Dans la droite. Oui, avec le billet de dix euros.


Visite

Quand je suis rentrée, il avait laissé presque s’éteindre le feu dans la cheminée. Il faisait froid dans la maison. Un signe ?

Elle était fort occupée avec la marmaille surexcitée de les voir arriver avec leur cousine. Il était question de qui aurait le droit de partager le lit de la Collégienne pour ces quelques nuits.

 

Le brouhaha habituel à notre famille augmenta encore de plusieurs crans le temps que je prépare le repas. Un joyeux désordre d’enfants qui ont du mal à se poser, fatigués par une journée de jeux.

 

Ils ont leur vie, nous avons la nôtre, tellement éloignée. Lorsque nous nous croisons, quelques fois par an, il est bien difficile de faire un pas vers l’autre, même si au départ les intentions sont bonnes.

 

Ils ne dirent pas les mots que nous attendions, ne montrèrent guère leur affection, sans que pourtant nous puissions douter qu’elle est là, en dessous, enfouie sous des années de contrôle, de retenue, d’incompréhension peut-être. Sentiment mitigé à l’arrivée, sans qu’on puisse vraiment savoir s’il résulte d’un manque de chaleur ou au contraire d’un excès de respect de la loi de non-ingérence dans les affaires privées.

 

Sans doute fûmes-nous, nous aussi, en deçà de leurs espérances, je suppose. Peu prompts à apprécier leur dévouement que nous trouvons, à chaque fois, un peu à côté, sans véritable questionnement sur nos attentes ou réels besoins. Nous devons, à notre tour, paraître bien ingrats.

 

Mais quand, après le repas,  le Jules partit pour sa marche hebdomadaire, mon père ne put s’empêcher :

 

Tu ne mets pas un bonnet ?

 


Camembert

Hier soir, il a bien fallu que j’y remette les pieds: les souris sortaient des placards en pleurant, le frigo ne s’était pas rempli tout seul comme un grand.

Les supérettes de mon coin de Provincie fermant approximativement à l’heure où je sors du Knast, j’ai chaussé mes bottes de douze lieues et j’ai arpenté les allées de Carrefour. Sans me perdre, ce qui en soi relève déjà de l’exploit.

 

J’ai horreur de faire les courses, sauf quand Jules vient me sauver. Les courses, c’est vraiment un truc d’abruti : tu poses tes provisions dans ton caddie, tu te prends la moitié du rayon camembert en promo sur la tronche, tu t’acharnes sur un caddie qui roule en crabe, tu t’y pètes les orteils, quand t’as fait tes quatorze kilomètres tu arrives en caisse où tu te fais alpaguer par une harpie en cloque sous prétexte que soi-disant han han elle n’a pas abusé des flageolets mais toi t’es clairement ménopausée soi-disant aussi, tu reposes tes provisions sur le tapis roulant, tu t’acquittes du dernier rein disponible de la famille, tu reposes le tout dans ton caddie, en vrac vu que t’as encore oublié tes cabas recyclables et en racheter ça ferait un peu collectionneuse frénétique, tu roules en crabe jusqu’à ta voiture, tu déverses le tout dans le coffre, en vrac toujours, tu roules jusqu’à la casa, et tu te tapes le transfert dans le frigo, non sans hurler – vainement bien sûr – pleine d’espoir pour que ta marmaille vienne te filer un coup de main. Tu relativises juste quand tu réalises que tu habites une maison, et non pas un appartement au septième sans ascenseur.

 

Tout ça pour te dire qu’il n’y avait que de la faisselle 0%.

 

Non mais c’est vraiment n’importe quoi. On aura tout vu.

 

Et que oui, vraiment, j’ai pris la moitié du rayon camembert en promo sur la tronche, et que j’en pleurais de rire toute seule, dommage qu’un jour on m’ait dit que Vidéo Gag n’existait plus.

 

Et que quand je suis sortie, j’ai entendu un jouissif : 

 

 Aladdin, viens ici ! 

 

J’ai pas osé me retourner pour voir s’il était tout bleu, mais qui sait, c’était peut-être un génie.