Il était une fois un petit village perdu de Provincie, caché dans un vallon vert et boisé, qui abritait trois grosses centaines d’âmes.
Dans l’ancien temps, les villageois aimaient se retrouver au café, surtout après la messe, le dimanche. Jeunes et vieux s’y retrouvaient dans la même ambiance, on y tapait la carte, on y fumait, on y refaisait le monde, on y rencontrait l’âme sœur, et, dans la salle des fêtes attenante, on y mariait ses tourtereaux, baptisait ses enfants, fêtait leur communion, et parfois enterrait les anciens.
Il y a dix ans, le café ferma, vaincu par les contraintes modernes, et les voisins agacés du tapage, et fut vendu à deux jeunes étrangers qui arrivèrent avec un bébé fille au prénom peu commun. C’est ainsi que la famille Mentalo entra dans le village, le 19 janvier 2002.
Pendant quelques années encore, souvent le dimanche, la porte s’ouvrait sur un visage étonné de ne plus trouver là les compères habituels avec qui descendre un ou deux Amer…
Il était une fois dans ce village une petite école, toute petite, qui comptait alors neuf élèves dans une classe unique. Un maître venu d’ailleurs avait débarqué et pris sa classe à cœur. Au fil des années, les effectifs atteignirent trente-deux élèves, le maître courageux était devenu directeur, une seconde classe avait ouvert.
Dans cette école, on disposait de peu de moyens financiers, mais d’énormes moyens humains. Les parents étaient très investis et soutenaient le travail des professeurs, mettaient la main à la pâte et formaient une belle équipe.
De leur côté, les enfants recevaient un enseignement personnalisé, privilège des toutes petites classes, même à trois niveaux, qui leur permettait de grandir en autonomie et d’être suivis individuellement. Les résultats scolaires et humains étaient très bons, et l’équipe pédagogique était pleine de projets, qui souvent avaient ému aux larmes bon nombre d’habitants, qui, tous, avaient usé leurs fonds de culotte sur les mêmes bancs râpeux, du temps des uniformes et de la discipline de fer.
Il était une fois une petite fille de trois ans aux cheveux d’or, qui jamais ne posera ses fesses toutes rondes sur une toute petite chaise à sa mesure, dans la même classe que sa sœur et son frère avant elle. Qui jamais ne s’inventera des histoires dans la cour de récré foulée par tant d’autres avant elle. Qui prendra bientôt le bus pour la ville voisine, la grosse école où personne ne l’aura vue grandir, du ventre de sa mère à la poussette, sur le banc devant l’école où elle attendait ses aînés à la sortie.
Il était une fois un petit garçon de presque sept ans, qui ce matin a pleuré. Parce que plus jamais il n’ira à l’école en vélo, plus jamais il ne cueillera des fleurs ou ramassera des marrons sur le chemin du retour, pour les offrir à sa mère ou à sa nourrice.
Parce qu’hier soir, par un vote à bulletin secret et huit voix contre une, l’équipe municipale a décidé que l’école du village fermera ses portes à la fin du mois de juin, sacrifiée sur l’autel de la rentabilité et du surtout pas d’emmerdements, contre la volonté d’une écrasante majorité de parents d’élèves, qui ont mené pendant deux ans le combat de l’humain, soutenus par de nombreux habitants.
Ainsi se termine un bout d’histoire du village perdu au fond d’un vallon vert et boisé de Provincie. Ainsi un village a perdu hier soir un bout de son âme.
Notre école, c’était la vie de notre village.
