Petits pois

Après BigBrother dans ton agence bancaire, dans les rues de ta ville, dans ton téléphone, dans la galerie commerçante, à la station service, au supermarché, au parking souterrain, tu auras bientôt droit à BigBrother embarqué dans ton caddie.

 

Comme ça, chacun de tes pas et de tes hésitations (l’andouillette ou le pâté en croûte ? le yaourt aux fruits ou au sucre ou les deux ou pas du tout ? le beurre tendre ou pas tendre ? le j’ai-dit-que-j’achèterais-plus-de-nutella-je-passe-mon-chemin-et-puis-je-reviens-mais-c’est-pas-pour-moi-hein,…) va être consigné, analysé, décortiqué par des types qui vont tracer en petits pointillés rouges sur leurs écrans ton trajet de la mortadelle au Canard WC, comme d’autres que je connais qui passent leur temps à étudier le trajet des mouches dans une boîte de Pétri – passionnant, mais un peu dégueulasse quand même dans les dîners mondains.

 

Ca m’arrange pas des masses. Pas le truc des mouches, hein. Parce que moi, au supermarché, quand je l’ai pas oubliée (= objectivement 99% du temps), j’ai une liste dans la poche. Et je vais droit à ce dont j’ai besoin, basta. Avec quelques détours. Faut bien manger. Bon, d’accord. Je fais QUE des détours, je balance plein de trucs dans ce putain de caddie qu’après la caisse t’arrives plus jamais à faire tout rentrer, c’est comme au retour des vacances avec les valises. Et puis j’oublie de prendre ce qu’il y avait sur ma liste, puisque je l’ai elle-même oubliée à la maison.

 

Ainsi, les types derrière leurs écrans pourraient croire que je me nourris exclusivement de crème fraîche, de petis pois et de produit vaisselle, et que nous faisons des choses étranges avec des rouleaux de papier toilette par centaines. La peur de manquer, sans doute. Punaise. Déjà que j’ai déserté les supermarchés avec carte de fidélité pour qu’ils voient pas que j’achète douze boîtes de Tampax tous les mois (j’en mets trois à la fois, pour plus de sûreté). J’ai une réputation, merde.

 

Ah moins que… Si le caddie est si malin, qu’il fasse le trajet à ma place, ça me permettra d’arrêter de faire le crabe parce qu’une putain de roue est défectueuse (par chez toi aussi, TOUS les caddies ont une roue défectueuse, ou c’est juste que j’ai la poisse ?), de me niquer les orteils en shootant dedans. Je lui donnerais ma liste à manger, il me calculerait l’itinéraire le plus adapté (SANS passer par le rayon cahuètes, merci Simone), et s’arrêterait spontanément devant mes produits favoris.

 

Et il n’oublierait pas le Boursin au poivre. Merci. Bisous.

 

 

#LPNEUO


Et continuer, encore

Elle s’en est allée de son pas de souris, trottinant dans ses ballerines, le pas et le cœur plus léger, soudain.

Elle ne lira pas ces lignes parce qu’elle a refermé tout doucement la porte, laissant des effluves de Serge Lutens nous piquer les yeux – comme si on allait pleurer, on n’est pas des gonzesses, bordel.

 

Elle aura beau dire qu’elle est partie, rien n’est moins vrai. Par tout ce qu’elle a laissé, par tous ces cailloux blancs semés sur notre chemin, son ombre planera toujours – du moins en ces pages. Sur d’autres aussi, j’en suis sûre. Il est de ces mots qui ne peuvent laisser indifférent, qui toujours laissent une trace, bien après que la pluie ne les ait lavés.

 

Elle aura fait de moi jour après jour, mot après mot,  un être meilleur, je le pense intimement. Elle aura ébranlé pas mal de certitudes, déclenché pas mal de réflexions. Et fidèle à elle-même, à ses valeurs, à sa ligne de vie, dans son infinie sagesse, elle s’est évaporée.

 

 Et continuer, encore, sans elle.


Lundi

J’ai vu la pluie, la nuit.

J’ai vu le paysage qui défile.

J’ai vu la foule.

J’ai vu les couloirs carrelés de blanc.

J’ai vu les genoux posés sur un bout de carton, les mains qui se tendent, dans une muette supplique.

J’ai tenu la main chaude de mon amoureux.

J’ai marché avec lui, contre lui, des kilomètres, grimpé avec lui, contre lui, des dizaines de marches.

J’ai vu les chalets des marchés de Noël qui dénaturent tout, avec leur musique agaçante.

J’ai vu le ciel soudain si bleu, l’air vif et le soleil rien que pour nous – les amoureux sont toujours seuls au monde.

J’ai vu un legging #Hirsch sur les jambes d’une Japonaise sur les Champs.

J’ai vu l’effervescence des préparatifs.

J’ai vu les vitrines des magasins de luxe sans aucun désir, puisqu’en ce moment même j’avais tout.

J’ai vu chez Sotheby’s et au Musée Dapper des choses à couper le souffle, venues d’un autre monde, d’une autre histoire.

J’ai vu le bonheur, je l’ai touché.

J’ai vu l’amour dans ses yeux.

J’ai vu ses lèvres se poser sur les miennes.

J’ai posé ma tête sur son épaule.

J’ai vu mon alliance briller de tout son éclat.

J’ai vu Paris, lundi.

 

 


Imagination

A table, soudain, la Pili-Pili, qui répète quotidiennement et assidûment pour le rôle du Malade Imaginaire, partant ainsi sur les traces de son frère à qui elle finira par parvenir à piquer le rôle, se tord de douleur dans un râle inquiétant.

-Ca va pas, Pili-Pili?

-Nan ça va pas. (d’une voix mourante)

-Tu as mal quelque part?

-Oui. A mon bidou. Mon bidou il a mal à la gorge!

Autant te dire qu’on n’a pas couru aux urgences, et qu’on a terminé peinards notre raclette.


Verglas

Je me doutais que ça n’allait pas durer bien longtemps. Je savais au fond de moi qu’en faire le constat  allait déclencher exactement l’effet inverse.

Parce que oui, ça y est.

Je râle.

De bon matin, ça craint. Mais qu’est-ce que tu veux. Ils l’ont bien cherché. Qui ? Mes collègues du pays qu’est toujours au-dessus de tout le monde. Entendons-nous, je suis germanophone, on pourrait difficilement me taxer d’être germanophobe (terme à la mode).

Ce matin, y avait du verglas. Y avait des voitures partout, échoués dans les fossés, plus ou moins cabossées. Alors que je réfléchissais encore à la nécessité d’écrire une bafouille sur la culpabilité de ne pas m’être arrêtée pour venir en aide aux malheureux ET que j’hésitais avec une bafouille sur l’identité nationale en écho à l’excellent article de Doudette, voilà que mes compagnons de labeur pourrissent en quelques phrases ma bonhommie légendaire.

Parce que eux, ils savent. Comment rouler sur le verglas. Parce que eux, ils n’ont jamais glissé. Parce que eux ils savent mieux. Comment te déclamer la théorie de la pratique de la conduite sur patinoire, avec force illustrations de stages de sécurité avec des grands gestes.

Alors oui, je pratiquais aussi. Je me la ramenais aussi. Super sûre de moi. Puis un jour, j’ai été ravie qu’un arbre arrête mes pirouettes avant qu’elles ne se transforment en tonneaux. Depuis, je ferme ma gueule, et j’apprécie moyen, quand on ne SAIT pas,   qu’on s’aventure sur ce terrain… glissant.