J’avais neuf ou dix ans. Moi, l’enfant timide et solitaire, j’avais une amie à l’école. Moi, l’enfant peu sûre d’elle, j’avais choisi la grande gueule de la classe. Moi, la bonne élève, je ne quittais plus la redoublante d’une semelle.
Elle venait d’une famille socialement précaire, nombreuse. Quelques-uns de ses frères, des petites frappes, faisaient des allers-retours en prison. Pur scandale pour ma famille bien-pensante. Il faut dire que nos parents respectifs se toisaient depuis des générations… A l’école, on ne peut pas dire non plus que les maîtres l’appréciaient vraiment… Trop rebelle, trop pas coiffée, et puis, elle avait un blouson de cuir noir…
Qu’avions-nous donc en commun ? Je ne sais pas. Plus tard, le premier garçon qui nous a embrassées, l’une et l’autre, à quelques minutes d’intervalle. Mais cette année-là, en CM2, je ne sais pas. Est-ce que l’amitié à la vie à la mort a besoin d’être justifiée ? En classe, nous partagions le même banc, quand la maîtresse le tolérait. Avant qu’elle ne se doute que si les notes de mon amie s’amélioraient, ce n’était pas vraiment juste grâce à ma bonne influence.
Ce matin-là, comme chaque matin, à l’heure de la récréation, je sortis mon goûter et lui tendis. Nous partagions toujours. Ce matin-là, la maîtresse surprit notre geste. Je fus sommée de rester en classe et de manger mon goûter sous son contrôle. Mon amie fut punie.
Presque trente ans après, je n’ai toujours pas compris.
Je n’ai pas compris la sanction. Je n’ai pas compris pourquoi le partage du goûter avait été sanctionné. J’en suis venue à supposer que notre relation avait été sanctionnée. Parce qu’aujourd’hui, en tant que parent, je vois mes enfants en côtoyer d’autres. Et que faire sinon croiser les doigts pour que l’adage « qui se ressemble s’assemble » se vérifie ? Que faire sinon espérer qu’ils choisissent bien leurs amis ?
Et comment juger, aussi ? De quel droit ?
Souvent, quand l’envie me démange de dire quelque chose, je repense à ce petit bout de cake emballé dans du papier aluminium…

