Jean comme devant

 

 J’ai la vie devant moi 

a

 déclaré ce matin peu après huit heures sur une grande radio nationale Jean d’Ormesson, 86 ans au compteur de sa jeunesse.

 

N’est-ce pas magnifique de provocation, d’optimisme ?

N’est-ce pas ahurissant de constater qu’un homme dont la vie a été éminemment remplie, n’est toujours pas blasé de cette vie justement ?

N’est-ce pas un encouragement à vivre intensément pour nous qui parfois peinons, à la tâche comme au plaisir, avec seul but avoué la retraite, là bas au loin dans le brouillard ? (quel piètre objectif, vraiment)

N’est-ce pas simplement fulgurant, et puis c’est tout ?

N’y a-t-il pas tout dans cette phrase ?

 

Ca m’a fait ma journée.


L’escalier

Je dévalai les volées d’escalier de marbre mat du Knast, poussée par la faim et surtout par l’envie d’une pause bien méritée.

 

Trois étages, beiges, blancs, immaculés. Il y en a huit en tout, quatre sous terre, quatre à l’air libre.

 

Au premier sous-sol, je la croisai, penchée, scrutant les marches. Je ne vis rien, la dépassai, et arrivée en bas, me retournai.

De ses deux doigts tendus, elle inspectait les coins à la recherche de poussière laissée par ses équipes de fourmis silencieuses et invisibles, qui commencent leur travail à l’heure où nous le quittons, précieuses fées de nos vingt mille mètres carrés de vitres et de marbre clair.

 


Lumière

Sans doute réveillés par notre nez qui dépassait de la couette, tout froid, nous ouvrîmes chacun un œil vers quatre heures du matin cette nuit. Si tu comptes bien, ça en fait deux. Pour s’apercevoir que le noir était décidément très noir, et que je ne pouvais m’adonner à mon tic favori. Je fis semblant de dormir pendant que Jules enfilait courageusement ses pantoufles, j’avais bien l’intention de ne pas me réveiller tout à fait : Jules est le fils de Superman (mais il met bien son caleçon sous son pantalon, si tu veux vraiment savoir), il aurait réglé le problème en une pichenette sur un fusible.

 

Il remonta. Redescendit. Traversa la maison en long. Retraversa la maison en large.

Rien. Nix. Que dalle et peau d’chi. Que le noir très noir.

 

Je me levai et décidai de l’aider. C’est que je m’y connais en électricité, surtout à quatre heures du matin. Je commençais par allumer une bougie, histoire d’avoir les idées un peu plus claires. Jules, n’écoutant que son courage, alla vérifier chez les voisins s’ils étaient frappés du même mal que nous, en faisant le singe devant le détecteur de présence de leur entrée. Non. Bon. Merde.

 

Je posai quelques questions très idiotes, en précisant qu’elles étaient idiotes, mais que, parfois, la réponse est sous nos yeux. Sauf que nos yeux n’y voyaient toujours rien. Je n’osai pas demander si nous avions payé la dernière facture – exorbitante. Sauf que mes questions, finalement, n’étaient pas si idiotes que ça, mais je crois qu’il préférerait mourir qu’avouer qu’au bout de trois minutes, j’avais posé LA question dont la réponse, si elle avait été affirmative, nous aurait orientés vers la solution. Que veux-tu, le pauvre n’avait pas beaucoup dormi non plus.

 

Je me réfugiai donc dans les toilettes, avec ma bougie allumée, pour y passer le temps. Au moins, là, je risquais pas de me péter un petit doigt de pied sur un meuble qui traverse sans regarder. Ni de dire un truc qui allait l’énerver (je suis la reine de la temporisation en cas de problème ménager). Et par solidarité, impossible de me recoucher.

 

Quand il est cinq heures et des brouettes, assise sur la cuvette des chiottes, c’est très con mais t’imagines même pas le sentiment de joie qui t’envahit quand la lumière revient.  En même temps que le chauffage et l’eau chaude.

 

 


Abus

Dimanche midi, nos verres à pied sont remplis de Badoit. Rouge. Exceptionnellement, car en principe, nous soutenons plutôt les viticulteurs français de nos régions, si tu vois ce que je veux dire.

-T’es malade, Jules Chéri ?

-C’est que… y a plus rien dans la cave! (mensonge éhonté, ndlr)

-Même pas une petite binouze ?

-Si, mais je lui ai dit d’arrêter ! intervient une voix de six-ans-presque-sept.

 

 Y a de l’abus, là. Si on peut plus picoler peinard chez soi le dimanche, maintenant!

 

 

Et sinon, aujourd’hui, avec quelques copines, on fait les DJettes chez Lulu from Montmartre!

 


Blue note

 

La Collégienne rentre hier soir avec une note magnifique (20/20) en dictée, malgré le piège du mot agglomération, qu’elle a soigneusement su éviter. C’est un euphémisme de dire qu’elle a des facilités certaines en orthographe ; il n’empêche, ses bonnes notes font toujours notre fierté.

 

Apparemment, au vu des notes de ses condisciples qu’elle nous énumère, l’exercice s’est avéré nettement plus difficile pour beaucoup, voire dramatique pour certains.

Etonnée qu’elle puisse me citer leurs notes, je lui demande alors s’il est coutumier de rendre les évaluations aux élèves en donnant publiquement leurs résultats. Je suis assez choquée de l’entendre répondre par l’affirmative.

 

Qu’obtient-on en humiliant ainsi les élèves les plus faibles aux yeux de leurs condisciples plus portés sur la chose scolaire ? Qu’obtient-on de part et d’autre, je veux dire ? Un sentiment de supériorité mal placée d’un côté, alors qu’il m’est évident que tous les enfants sont doués, mais pas tous pour ce à quoi on les oblige huit heures par jour – le temps qu’ils trouvent leur voie ou puissent y donner cours, on les déclare idiots, au point de les en persuader. De l’autre côté, le dégoût de la surpuissance de la culture dans un monde à pensée unique. La rancœur vis-à-vis du professeur, et de ses propres copains.

 

Que cherche le professeur ? A féliciter les plus forts ? Il y a d’autres moyens. A motiver les plus faibles ? Raté d’avance, ils devraient pourtant le savoir. A situer chacun d’eux par rapport aux autres ? Pourquoi ne pas dans ce cas indiquer une moyenne de la classe ? Pourquoi ne ressortent-ils pas le bonnet d’âne, aussi?

 

Ce procédé me laisse vraiment perplexe, voire carrément choquée. Ne reste que l’hypothèse : les préparer à notre monde de requins. A dix, onze ans. Mais n’importe quoi.