Prédiction

Hier, ceux qui jettent un oeil compatissant sur la page Facebook du blog ont suivi mon Koh Lanta perso à l’assaut des montagnes de paperasses encombrant mon bureau. Mon bureau du bureau, lui, est toujours parfaitement rangé, on peut donc en déduire l’effet proportionnel inversé de la charge de travail.

 

Ce matin, m’attendait bien au chaud dans ma boîte au milieu de trois cents autres un de ces petits mails qui font ma joie du matin, un peu comme quand c’est la voix de ma copine Muriel Gilbert qui me susurre dans l’oreille « t’as remarqué ? c’est l’heure de te lever », ou comme quand Jules m’a préparé mon jus d’orange (càd tous les matins, sauf le week-end). Dans l’ordre chronologique et non d’importance. Non parce que sinon je vais avoir droit à un lit tout froid ce soir.

 

Je vous prédis un événement majeur dans les deux prochaines semaines, disait la voix.

 

T’es prévenu. Moi aussi. Bilan dans deux semaines. J’ai vérifié, j’ai pas d’anniversaire à oublier d’ici deux semaines, ça peut donc pas être que je vais être rayée d’un carnet d’adresses quelconque. Je commence donc par jouer au loto, à tout hasard.

 


Trois

♪ ♫ Musique de la pub Royal Canin on… (merci Ennio) ♪ ♫

Je m’étais levée quelques heures auparavant afin que tout soit prêt pour elle. La table dressée, la maison décorée, son petit déjeuner préféré préparé avec amour. Je montai la réveiller en chantonnant doucement « Joyeux Anniversaire, Joyeux Anniversaire, ma Pili-Pili… » et elle ouvrit les yeux dans un sourire, blottit sa tête sur mon épaule, serra ses petits bras chamallow autour de mon cou. Prélude d’une journée douce et tendre.

♪♫… Bruit de disque qui déraille…

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On était rentrés dans un sale état vers cinq heures du matin cette nuit-là. La veille, j’avais commencé par aller à mon cours d’équitation déguisée en Zorro (WTF), avec les copines, on avait déjà bien pricgolé. Ensuite, avec Jules, nous avions rejoint des amis à une soirée plus ou moins pseudo caritative. On avait dansé et chanté toute la nuit, et bu, pour la bonne cause, évidemment. A six heures onze, il avait fallu se lever pour pisser en marmonnant féchié, féchié, féchié. A sept heures quatre (putain de changement d’heure), la Pili-Pili sauta sur le lit à pieds joints en hurlant : « A mon anniversaire à moi ! A trois zans comme ça (montrant deux doigts et en rajoutant un) avec le pouce ! Il est où mon bibi ?»

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Je résistai à l’envie d’assener un « DTC » bien senti à la chair de ma chair, sachant que DMC, y avait déjà ma tête. Je me levai brièvement pour lui filer la tablette de chocolat que j’avais retrouvée dans son lit la veille et confisquée (zéro idée de sa provenance), histoire de gagner quelques minutes salvatrices sous la couette – j’assume totalement. Dix. Minutes. Puis il fallu se rendre à l’évidence, la journée serait longue. Il me restait exactement quatre heures, vingt-six minutes avant le débarquement des invités, un cours de poney avec les gamins déguisés en n’importe quoi, un repas pour douze à finir, une table à dresser, un gâteau à terminer.

A treize heures, La Pili-Pili déclara:

-A plus faim, moi, a bien mangé, moi. Toutes les cacahuètes.  (à la cuiller à soupe, ndlr)

-Heu…

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A quinze heures, je lui croassai – d’une voix cassée par les excès de la veille comme si j’avais fumé des Gitanes depuis mes dix ans – mes vœux les plus sincères. Et elle souffla ses bougies dans un sourire heureux. Avec sept heures et vingt-six minutes d’avance sur le calendrier officiel quand-même. Fierté. A vingt heures quinze, j’échouai dans mon lit. Mais je ne rêvai point de mon dernier accouchement, ouf.

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Love etc.

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Mutter Courage

Un mal étrange avait frappé une bonne partie de mes collègues, hier après-midi. Moi-même je n’y avais pas échappé, et comme les autres, j’arpentais les couloirs du Knast en me massant l’épaule gauche. A quoi bon être discrète, puisque nous étions tous concernés.

 

Une heure auparavant, elle m’avait proposé de m’asseoir.

 

Vous avez peur que je tombe dans les pommes ? avais-je ri. Je ne tombe pas dans les pommes.

Vous avez des enfants…  avait-elle souri, complice, avant de procéder au vaccin.

 

On ne devient pas que niaise, on devient aussi sacrément habituée aux piquouzes courageuse, en procréant.


Lâcher sa main

Ca fait un peu plus de dix ans maintenant que je la couve comme la poule son œuf d’or. Dix ans que je veille sur elle encore un peu plus que sur les autres. Elle est l’aînée, elle a une histoire différente des autres, un peu comme si toutes les deux depuis le début nous marchions comme un funambule sur son fil,  sans filet.

 

Et puis, là, doucement, je sens qu’il est temps que je lâche sa main. J’ai fait mon travail de maman. A elle de faire désormais le reste du chemin. Elle a toujours tout fait avec un peu d’avance et une volonté sans faille. Les dix prochaines années, ce sera à elle de se construire, plus à moi. Moi, je serai ses racines, son rempart, son phare. Du moins, je l’espère. Du moins, en partie. Du moins, jusqu’à ce qu’elle fasse de la place dans son cœur pour celui qui, lui aussi, la serrera dans ses bras à l’étouffer. A elle de tendre l’élastique qui nous relie à son goût. A moi de l’accepter, d’être là, sans exiger.

 

L’adolescence est là, elle frappe à notre porte, se dessine doucement. Nous valsons, joli ballet destiné à trouver chacune notre place à l’autre. Un pas en arrière pour moi, un pas en avant pour elle. Et j’ai plaisir à la voir, si grande, si belle. Ma vie, mon oeuvre. J’ai hâte. Je ne regrette rien. Il est temps. Il est un temps pour chaque chose. Je suis heureuse de lui laisser le devant de la scène. Egocentriquement, je me dis que si elle s’en sort jusque là si bien, c’est que j’ai bien fait mon boulot ces dix dernières années. Le rôle de l’ombre me va parfaitement.

 

Vendredi, les meilleures-amies-toutes-neuves du collège vont faire leur apparition chez nous.

 

Je voudrais que tu les connaisses, et qu’elles te connaissent, maman.

 

 J’ai cru mourir d’amour. Ca dure encore combien de temps, qu’elle soit aussi fière de moi que ce que je suis fière d’elle?

Je sais très bien que nous aurons des jours moins jolis. Mais je savoure ceux-là, pour mieux m’en souvenir, quand ça viendra.

Je suis prête. Elle aussi, je crois.

 

  

 

 

 

PS    L’autre nuit, j’ai répondu à l’interview de maman de Marjorie d’Avec Pitchoun, tu peux découvrir plein de choses sur moi ici, comme ce que je fais de mes jours et de mes nuits…


Mademoiselle

Elle n’avait pas d’âge. Sa peau était ridée comme une pomme que Blanche-Neige aurait délaissée au siècle dernier. Jamais je n’ai revu un visage aussi marqué par le temps. Et pourtant, elle m’était belle.

 

Sa maison était collée à la mienne, sa chambre juste de l’autre côté du mur, tout contre mon lit. Ainsi collés étaient nos deux cœurs. Quand ma vie d’enfant me semblait trop lourde, je filais prendre soin du petit potager qu’elle m’avait réservé, juste à côté du sien. Nous cueillions des groseilles à maquereaux. Parfois, je m’aventurais dans sa grange pleine de mystères. Je n’allais pas bien loin, tout semblait en place depuis des siècles, et je n’aurais pas voulu déranger la poussière ni les souris.

 

Chaque mardi, elle me confiait une pièce afin d’aller lui acheter Femmes d’Aujourd’hui et une boîte de cachous. Ou de bonbons au sapin. Elle cachait les billets que lui confiait chaque mois le facteur bonhomme sous le lino de sa cuisine, entre les lames du plancher. Ca faisait des bosses. Elle confectionnait des chiens de porte avec des restes de tissu, tous pièces uniques. Dès le début du carême, elle entamait la décoration d’œufs de Pâques avec une passion du détail, à la table juste devant la fenêtre de la cuisine – pour la lumière. Elle m’apprenait, et je ramenais mes trésors à la maison. Elle collectionnait les pierres semi-précieuses qui me fascinaient et les fers à repasser en fonte, qu’elle posait sur le coin du feu pour repasser les draps blancs brodés par ses mains de longues années auparavant, qui aujourd’hui embaument la lavande dans ma lingère.

 

Elle m’emmenait jeter du pain aux canards. Prendre le thé chez ses amies. Chercher des œufs chez le vieux du coin de la rue. Elle serrait toujours ma main très fort. Elle n’était pas beaucoup plus grande que moi, avait-elle peur que je m’envole, comme quand je dessinais des marelles dans sa cour ?

 

Avant ? je ne sais pas. Elle avait toujours été là. Toujours seule. Toujours là pour moi. La vie ne lui avait pas donné d’enfant, ni plus de mari. Je pense qu’elle s’appelait Léonie. Sa famille l’appelait Ninie. Pour moi, pour tous les autres, elle était Mademoiselle, tout simplement. Avait-elle seulement un nom de famille ?

 

Un jour de juin 1983, j’ai embrassé son visage tout froid, une dernière fois.

 

Mademoiselle. Titre de noblesse. Du cœur.