Fée et riche

 

Il y a longtemps que nous ne sommes venus dans ce parc dédié aux contes de fées, agrémenté au fil du temps d’animaux et surtout d’aires de jeux fantastiques. La dernière fois, c’est simple, j’étais ronde comme une barrique. Je m’étais installée sur une chaise longue, tout au bord de l’immense bac à sable, et j’avais regardé mes aînés s’enivrer de liberté, une après-midi durant. C’était il y a tout juste trois ans, et il faisait aussi chaud qu’aujourd’hui.

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Dès l’entrée je fus frappée : tout le monde avait eu la même idée que nous. Tout le monde avait jugé urgent de savourer ce soleil, cette chaleur inespérés tant l’été fut tristoune. Arrivés tard, nous remontions le flot de badauds qui déjà quittaient le parc, laissant la place aux retardataires. Des hordes d’enfants de tous âges, de toutes nationalités mais très blanc-bleu, se pressaient aux abords des enclos, devant les vitrines animées et sur les parcours d’aventure. C’était dimanche, les nurses profitaient sans doute de leur congé, et les mères embijoutées claudiquaient sur leurs talons peu appropriés à la situation. Les petites filles en robe de vichy rose immaculé dévalaient les toboggans, tandis que des petits garçons très BCBG escaladaient les toiles d’araignées géantes.

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Il était clair que tout ce que la Grande Région compte de morveux et de femmes enceintes s’était donné le mot. C’était le défilé du bidon ! Même les chèvres naines promenaient leur excroissance ventrale avec arrogance. C’était le concours de sac à langer Vuitton et poussette double Chanel à chaque coin d’allée !

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Un grand moment d’anthropologie contemporaine, en même temps qu’une revue du catalogue www.monbébéc’estleplusbeauqu’alesparentslesplushypesdumonde.com en temps réel. Y avait des poussettes à grandes roues, des poussettes à trois roues, des poussettes à enfants rapprochés, des poussettes jumeaux assis l’un à côté de l’autre… mais la palme revint à cette poussette jumeaux deux nacelles en longueur, dont la maman allaitait bravement l’un pendant que de la main libre elle berçait l’autre. Le papa ? Il poussait la seconde poussette familiale. Tandem elle aussi. (C’est tout de même pas de bol de faire autant de jumeaux) (je rigole).

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Quand j’en eus marre de mater les poussettes et les apprenties mères du dimanche, mon attention se porta alors sur les gamins qui attendaient pour un tour de tyrolienne. Tu me crois si tu veux, foin de troupeau, foin de cris, foins de coups sur le coin de la gueule, ils attendaient bien sagement, en file indienne, sans même tenter de resquiller.

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Ah la discipline teutonne, quand même… Ce serait presque l’ennui, si l’avantage certain de ne devoir déplorer aucune couette tirée ni œil tuméfié au palmarès du dimanche ne l’emportait.

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Henriette pratique l’haptonomie.
 
 
 

Boomerang

Gens,

 

c’est vêtue d’un gilet qui sent le vomi, et d’un pantalon taché de javel que je t’écris. Va pas croire que ces mésaventures ultra glamour n’arrivent qu’aux toutes jeunes mères. T’as remarqué, d’ailleurs, qu’on dit « toute jeune mère » quand c’est le bébé qui est tout jeune, pas forcément la mère. Mais je m’égare. Ce qui me convient fort bien, vu que je ne sais plus où je voulais où en venir.

 

Ah. Je voulais te parler d’une phrase lue dans un bouquin et qui m’a renversée, illuminée, laissée pensive ou que sais-je, mais j’ai oublié le bouquin. Allons-bon. Pour être tout à fait honnête, j’ai même perdu la page, et la phrase, au milieu des tas de centaines d’autres. C’est embêtant.

 

Il y a des jours, comme ça, où on poursuit une idée ou un mot qui s’échappe, mais cela n’a pas tellement d’importance, finalement.

 

Ce qui en a revient toujours. Il suffit de savoir l’attendre.


Jour de fête

Quand vient la fin de l’été, quand ta balance fait la gueule, y a pas besoin de lui demander pourquoi. En Provincie, t’as l’explication au bord des routes.

 

T’as la fête des voisins, pour repérer les boulets (bien utile, voire vital pour la suite). T’as la fête de la musique, pour te mettre en jambes. Puis la fête de la rue, c’est pareil, sauf que tu chantes moins et que tu picoles plus.

T’as la fête du cochon de lait. La fête de la côtelette, sa petite sœur. La fête du jambon, son petit frère. La fête de la merguez. La fête de la choucroute. La fête de la carotte (pour les bobios). La fête du canard. La fête du lapin (à ne pas confondre avec la fête du slip). La fête de la pomme de terre. La fête du veau gras. La fête du vaudou. La ferme en fête (ça, c’est le combo). La fête de la moule (no comment). La fête de la grenouille. La fête du far-west (qu’est-ce qu’on bouffe ?). La fête du cheval (on le bouffe pas, hors de question). La fête de la paëlla. La fête du rosé. La fête du pressoir. La fête de la mirabelle. La fête de la bière. La fête de l’alka-seltzer. La fête du pâté (c’est le lendemain de la veille).

 

Avec tout ça, on est fin prêts pour l’hiver. Pour entamer la fête du reblochon. La fête de la tartiflette (non, c’est pas pareil). La fête de la raclette. La fête de la fondue. La fête de la choucroute (derechef). La fête du chou. La fête du poireau (si).

 

En Provincie, on est de sacrés fêtards!

 


Rentrée… sous terre

Après avoir compromis les chances de ma fille de passer inaperçue au Collège bien avant son entrée, j’étais bien décidée à me rattraper. Ou à me fabriquer une image de mère parfaite et concernée, selon l’angle de vue.

 

C’est ainsi que l’autre jour, j’assistai à la Réunion de Rentrée. Un rapide calcul, huit classes de sixième de vingt-cinq élèves, ça donne environ deux cents parents. Ah ouais. Ben faut croire qu’il y en avait pas mal qui avaient déjà vu le film, parce que si on était trente, en comptant les parents ultra flippés, euh, concernés, qui étaient venus en duo… Mais j’étais là, et je n’avais même pas envie de bâiller, ultra motivée j’étais.

 

Passées les considérations techniques de base, entre cantine bio et mesures de sécurité, de contrôle des absences et de surveillance des allées et venues des élèves dont j’avais pu vérifier à mon entrée qu’elles n’étaient absolument pas appliquées (mais je m’abstins d’en faire le commentaire), nous nous rendîmes dans les classes où, pour la première fois en six ans de scolarité de la prunelle de mes yeux (menthe à l’eau), je ne me déboîtai pas le genou en tentant de me coincer derrière un banc de lilliputien.

 

Nous pûmes alors assister au défilé des différents professeurs chargés pour cette année d’instruire notre fabuleuse progéniture. Je pus constater que l’enseignement est bien décidément un métier de gonzesses et que putain, la plupart avaient à peine le double de l’âge de ma fille. Merde !  Mais je m’abstins encore de tout commentaire, après tout, ça m’est égal, hein, que Mademoiselle Ciensanatomik n’ait pas un poil de cellulite sur les deux mètres de jambes superbement bronzées sans traces de chaussettes (elle) qu’elle nous dévoilait. M’en fous aussi que Mademoiselle Cambridge ressemble furieusement à la dernière babysitter en date chez les Mentalo, l’acné en moins. 

 

Pas plus je ne bronchai quand Madame Clédefolle illustra son propos et le programme de l’année en entonnant différentes versions rythmées de Oh Happy Days d’une voix puissante, tapant dans les mains et dansant à l’appui, laissant les trois pelés parents présents pétrifiés.

 

Fallait surtout faire bonne impression, pensé-je.

 

Madame Dupinsofou nous expliquait justement, à grands renforts de moulinets de bras et d’accent du sud, comment il était important, voir vital, que nous, les familles, soutenions Son Travail en éveillant notre marmaille à l’Art, que nous ne perdions aucune occasion de les stimuler visuellement, et que d’ailleurs, elle avait fait remplir une fiche aux élèves pas plus tard que ce matin pour qu’elle puisse évaluer notre investissement en la matière.

 

Je me précipitai à la maison.

 

-T’as mis quoi ? T’as mis quoi sur la fiche de Madame Dupinsofou ?

-Ben rien, j’ai dit qu’on visitait jamais rien de l’Art, nous.

 

 

Un partout. Balle au centre. La saleté.

 

PS Quelques touches de Mère Joie se sont glissées dans ce billet, sauras-tu les retrouver?

 

 

 


La question

9 septembre 2011, 20 heures

 

Nous sommes attablés, tous les cinq, au restaurant. Les quatre plus grands fondent devant les pitreries de la Pili-Pili.

 

Elle est si belle.

 

Je ne sais plus lequel d’entre nous a prononcé ces mots. En toute objectivité, il avait évidemment raison. L’Epoux en profite pour taquiner la toute fraîche Collégienne:

 

-ah ah dis donc, c’est pas comme toi, hein !

 

Elle rit. Elle sait que ce n’est pas vrai. Elle est très belle elle aussi, d’une beauté particulière qui saute aux yeux des inconnus au point qu’ils s’enhardissent à la complimenter. Ce à quoi elle répond, pour ma plus grande fierté, avec une modestie toute naturelle et un sourire : « merci… »

 

Elle rit encore. Et je lui redis qu’elle est belle. Que c’est important qu’elle le sache. Qu’à moi, on n’a jamais  – ou si peu, ou du moins pas ceux dont je l’attendais le plus  – fait ce compliment. Je lui explique que du coup, j’ai longtemps douté, qu’aujourd’hui encore, même si j’ai fait la paix avec mon visage et mon corps dans le miroir, parfois, certains matins, je préférerais ne pas croiser mon reflet.

 

Elle me dit qu’elle me ressemble. Je lui dis qu’elle est bien plus jolie que moi, les traits plus fins.

 

-De toutes les mamans de tous, absolument tous mes copains, franchement, tu es la plus belle.

 

Et je sais qu’elle est sincère. Je t’ai déjà dit que j’aimais cet enfant ?

 

 

 23 septembre 2011, 7 heures

 

Nous nous croisons dans la salle de bains. Elle tente de dompter sa crinière, moi, la bouche en cœur, j’étire le mascara sur mes cils.

 

-Maman, pourquoi tu veux toujours te faire plus belle ?

 

Il est plus de midi, et je cherche encore la réponse. Mais une évidence s’impose : un bout de femme partage ma salle de bains.