A la tomate

Elle était née au beau milieu de la guerre. Elle avait quitté l’école à douze ans. En ce temps-là, c’était le lot de beaucoup de petites filles. Pourtant, même si à l’écrit, ses phrases s’enchaînaient un peu comme à l’oral, sans respiration, comme elles venaient, pas une des nombreuses lettres qu’elle m’écrivit soixante ans plus tard ne comportait de faute d’orthographe, de grammaire ou de conjugaison.

 

Très vite, elle entra au service de familles plus aisées, aidant à la cuisine, au ménage. Une vie de peine. Quand nous eûmes l’âge de comprendre, elle avait dépassé depuis longtemps l’âge de la retraite – misérable, et continuait sans relâche, pour améliorer son quotidien,  ici de répondre au téléphone d’un médecin qui lui aussi, devait avoir fait ses études avant l’invention de la pénicilline, là faisant les courses d’une petite vieille moins dynamique qu’elle, là la cuisine qu’elle pratiquait avec savoir-faire, là encore quelques heures de ménage.

 

Le vendredi matin, c’était ménage. Et quand, vers midi, nous arrivions les joues rouges et les estomacs creux, elle rentrait juste de sa matinée de travail avec cette boîte au fond de son panier, et, saisissant alors son antique ouvre-boîte, versait dans la casserole en aluminium au fond tout cabossé les raviolis à la tomate qui allaient bientôt nous régaler – après le reste de soupe de la veille.

 

Comme nous aimions l’odeur qui remplissait alors la cuisine! Comme nous aimions regarder le fromage râpé fondre et faire des fils qui nous collaient au menton, avant de saucer notre assiette avec un bout de baguette, de pain français comme on disait encore à l’époque, toute fraîche et croustillante!  Il y avait peu de vaisselle, et plein de temps pour jouer ensuite des parties de cartes ou de loto endiablées.

 

Quand le temps presse, quel bonheur pour moi de voir mes enfants se jeter à leur tour sur leur assiette de raviolis à  la tomate, sans savoir qu’en mon cœur, en plus de la sauce tomate, dans cette boîte toute simple, il y a tout l’amour d’une grand-mère aujourd’hui disparue depuis dix ans.

Et quand le temps m'est offert, maison, c'est encore mieux.

Les commentaires

O-M

Je n’ai pas eu la chance de connaître mes aïeux, trop tôt disparus, mais mon souvenir est quand même celui de notre « femme de ménage », si longtemps venue sur son vieux vélo, faire la vaisselle, le ménage, le repassage, le reprisage des chaussettes et + ( et oui ça se faisait…) et quand elle devint veuve, elle partagea nos déjeuners, et je garde de son esprit campagnard une douceur bienveillante et un bon sens dans toute situation.
Elle s’appelait Denise, avait de petits yeux rieurs,et de grosses mains rugueuses et depuis 30 ans, je pense souvent à elle.

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Cambroussienne

Je copie : très beau texte.

L’une de mes grand-mères nous a quitté il y a quelques années. Or, à chaque Noël, elle nous offrait une boîte de pâtes de fruit que je détestais. Depuis qu’elle n’est plus parmi nous. J’ai pris le relais, tous les ans, j’apporte une boîte de pâtes de fruit (la même marque) pour la réunion familiale. Curieusement, désormais, je les adore.

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Fredauboulot

C’est malin, j’ai les larmes aux yeux maintenant.
Mais p’tain, qu’est-ce que t’écris bien!

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Fredauboulot

Ca c’est super gentil. Je le mets sur ma cheminée. Pourtant, j’ai juste écrit ce que je pensais…
Bon, je viens de comprendre que je ne recevais pas d’alerte quand tu répondais à mes coms (oui, je suis un peu longue à la détente…) donc je reprends tous les articles pour lire les réponses (d’où mon retard). A+

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Marmouzets

Très beau texte… qui me fait penser qu’il faut que ma fille goûte à ce qui nous a tant régalées petites 🙂

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Covima

Ah non, hein, j’arrive de chez Zette en pleurant, et tu en remets une couche 😉 Un bel hommage à ta grand-mère, ton billet est rempli d’une nostalgie comme j’aime (pas triste mais émouvante) et me fait penser à ma grand-mère. Je ne peux pas évoquer son souvenir sans avoir les larmes aux yeux. Bonne nuit (je vais me moucher, non me coucher) !

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Nez |

[…] l’odeur de vapeur de lessive qui s’échappait d’une cave sur le chemin entre l’école et chez ma grand-mère, chaque […]

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