Lucette

Lucette a de la chance. Elle a une jolie maison, avec un grand jardin. Des fleurs, dans le parterre juste devant la fenêtre. Des vaches, au bout. Et puis des cerises, quand les merles veulent bien lui en laisser. Lucette aime sa maison. Parfois, elle a habité ailleurs, pendant l’exode, et puis après, aussi, quand son mari est mort, mais toujours, elle est revenue à la maison, son port d’attache.

Lucette a eu beaucoup d’enfants. Elle en a enterré trois, adultes. Comment on se relève après ça? Lucette ne le sait pas – elle a toujours tenu debout. Droite, toute habillée de noir, le temps réglementaire. Après, la vie reprend, tout simplement. Aller de l’avant.

Lucette n’a plus tout à fait vingt ans. Mais toujours vingt ans dans sa tête, comme si elle allait partir danser. En vérité, Lucette a fêté ses quatre-vingt-dix printemps. Au milieu des bouquets de fleurs, en coupant le gâteau dont les enfants allaient mettre des miettes sur le tapis, elle a dit qu’il ne faudrait pas la pleurer, le jour où… Elle aurait eu une vie bien remplie. Elle aurait fait son temps. On a promis: Lucette, de toutes façons, est immortelle, intemporelle, on ne prenait pas grand risque.

Lucette n’est jamais seule. Quand un de ses enfants ou petits-enfants ne lui rend pas visite, elle a son ordinateur, le monde entier au bout des doigts. Les enfants se relaient pour entretenir le jardin, les petits-fils grimpent dans le cerisier, elle les regarde faire, se poussant du pied dans sa balancelle. Les voisins viennent prendre le café, les enfants les bonbons qu’elle insiste toujours pour leur donner devant leurs refus polis. Lucette, elle trotte, elle tricote, jamais elle ne radote. Lucette, elle donne envie de vieillir comme elle: de bonne humeur, en pleine forme.

Lucette a beaucoup de chance, vraiment. Ce matin-là, sa petite-fille est arrivée juste à temps, en traversant le jardin. Depuis, Lucette ne parle plus, est hémiplégique. Mais elle peut toujours regarder les fleurs de son jardin, à travers la fenêtre, et puis les vaches, tout au bout. Parce que Lucette a fait non des yeux, quand ils ont parlé de maison de retraite. Alors Lucette est rentrée à la maison, une fois encore, entourée des siens. Son port d’attache.

 

 

Les commentaires

Bismarck

(Marie-Rose, mon père dit toujours que c’est le nom d’un produit contre les poux… Bref)
Sacré Lucette! Si effectivement elle a de la vie jeune autour d’elle et que ça marche comme ça, elle est sûrement bien mieux chez elle qu’en maison de retraite…

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Cloudy

Magnifique post, plein de douceur, de respect, un bel hommage.
On a envie de la serrer fort Lucette, de lui caresser la joue et de regarder par la fenêtre avec elle.

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MumChérie

Bel hommage, oui, nous aimerions connaître Lucette et lui tenir la main en regardant avec elle son jardin, et les vaches au loin… Même si ce doit être avec une douleur nostalgique. Mais beaucoup d’amour…

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Elaine N. Christian

Le week-end dernier, alors que je rendais visite à mon grand-père avant qu’il ne passe la barre des 90 ans, j’ai eu envie d’immortaliser sa maison. La maison de famille. Celle que je connais depuis toujours. Celle qui a vu ma mère et ses frères et soeurs grandir, toutes les bêtises de cousins, des réunions de famille toujours dans la joie, malgré des évènements pas toujours gais. Quelques clichés qui montrent une maison entre les années 70 et aujourd’hui.

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