Nous, les formidables

Il nous a dit d’avancer et nous avons tous fait quelques pas en avant, avec nos bonnes têtes de moutons encostumés – un fameux troupeau.

Il nous a expliqué les raisons de notre présence, la sienne, la leur, la nôtre. Nous a rappelé l’obligation de cohésion, de sentiment d’appartenance, les objectifs à atteindre, la chance que nous avions.

Il faisait chaud, et nous étions debout, forcés de regarder l’écran lumineux immense sur lequel notre destin s’écrivait en bullet points et en millions avec des virgules. Nous a dit combien nous étions formidables, tous, et faisions du bon boulot, tous. Même si pour quelques-uns, oh, pas nombreux, le terminus n’était pas loin. C’était obligé si nous voulions rester dans la compétition.

Il a dit restructuration, réduction des coûts, réorganisation, restructuration, transition, motivation. Nous écoutions. Nous regardions sur l’écran les prévisions, les chiffres, les données, les pions qu’on déplace sur l’échiquier, la stratégie. Pas de trace des humains. Oubliés, les gens, les compétences, les synergies, les équipes, les sentiments. Pas de place entre les zéros.

Au bout d’une heure et demie il nous a laissés là, un peu sonnés, le dos douloureux, les pieds ankylosés et les sourires forcés. Nous, les formidables. Nous, les petites mains du Grand Capital.

Le soir, dans mon lit, en y repensant, j’ai eu un peu la nausée, et puis très envie de pleurer.

Et ce matin, comme tous les autres, il a bien fallu se lever.

 

 

Les commentaires

La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau

Ca passe large pour moi (préretraites et non renouvellements de CDD), mais cette impression d’être devenus des choses, des chiffres, des coûts uniquement, me file la nausée.

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matinbonheur

Je me souviens avoir eu la nausée quand je bossais avec la direction d’un grand groupe et que les « dossiers » en cours ne laissait que peu de place à l’humain, aux sentiments de ceux qui s’étaient tant investit 10 durant et pour qui tout allait basculer si vite et de façon si moche

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Fredauboulot

Quand certains chefs d’entreprise considèrent les salariés comme des « variables d’ajustement », forcément, le monde ne peut pas aller bien…

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La Mère Joie

J’ai la gerbe pour pas mal de choses en ce moment. La colère me rend bileuse.
Très bonne référence de Fabienne. J’ai vécu un we comme dans le film aussi quand je bossais dans une grande banque d’affaires. C’était effrayant.
Compatissage/tissement/tition

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CaroSelky

Gloups. Difficile de se lever avec entrain pour rejoindre ces gens là j’imagine. J’ai fini mon congé parental, je me donne quelques temps pour faire ce que « j’ai envie de faire », avant de me soumettre à redevenir « un pion »…
Courageee

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petiteyaye

Des numéros, des chiffres… c’est bien décrit ! Y’a quand même quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette société… pas étonnant que ça te foute la gerbe…

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Clem la matriochka

Ouais, ça donne la nausée… Je suis justement en train de lire « Vers la sobriété heureuse » de Pierre Rabhi où il est question de réfléchir à une autre société que la nôtre basée sur l’argent… C’est idiot mais même si j’en ai conscience, ce livre m’ouvre vraiment les yeux et ce que je vois n’est pas beau.
Bon courage pour cette épreuve…

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