L’enfant libre

L’enfant libre étale le sable magique sur le sol pour y faire une piste de cross pour ses petites voitures. L’enfant libre est un lion quand elle n’est pas un chien. Autrefois elle se déplaçait courbée, le regard au sol, en répétant « je cherche des empreintes d’animaux ». Elle était Kirikou. L’enfant libre a les pieds noirs de courir sans chaussures en toute saison, les mains noires de les glisser partout pour tout explorer. Le soir, si elle a passé une bonne journée, c’est une petite fille noire comme un petit cochon corse qu’on plonge dans la baignoire. L’enfant libre voudrait ne jamais s’habiller – du moment que la sorcière pince-fesses, sa mère, ne passe pas dans le coin  – ni se coiffer. Elle peut passer des heures dans le bain ou sous la douche – elle est alors une grenouille, une baleine ou un requin. Elle pose sur sa tête le chapeau de magicien, saisit la baguette magique et vous transforme sans prévenir en saucisson. Elle s’enfuit alors en riant et son rire emplit soudain la maison. L’enfant libre mange peu, lorsqu’elle est invitée à table elle déclare « je ne veux pas de croquettes pour chien ! » et nous voilà cinq à rugir avec entrain, ces croquettes sont bel et bien pour les lions, si Sa Majesté daignait goûter ?

 

L’enfant libre n’est jamais fatiguée, ni le matin vers cinq heures le dimanche, ni le soir vers vingt-deux heures le vendredi. Alors elle danse et chante et raconte des histoires, sort de sa chambre pour nous entretenir de ses réflexions : « je ne peux pas aller dans mon lit, il y a une chose étonnante ! ». Un bisou, un câlin, et la promesse de s’en occuper demain, et elle y retourne tout de même, au royaume des lionceaux fatigués. Jamais !

 

L’enfant libre compte les doigts, les marches d’escalier et les pièces de monnaie qu’elle chaparde quand on les laisse traîner, c’est son trésor de guerre. Pour le compte des bonbons et de chocolat, elle se trompe toujours : « je n’en n’ai mangé qu’un ! » dit sa bouche, alors que ses yeux frisent et disent le contraire. L’enfant libre reconnaît les lettres,  écrit ses initiales dans la buée des vitres, dans le sable ou la neige. Elle dessine les bonshommes avec les bras à l’horizontale et les pieds en oblique, et un sourire jusqu’aux oreilles. L’enfant libre fait les voix des histoires, et parle aux animaux comme aux humains. L’enfant libre a une mémoire d’éléphant, gare à vos promesses et si vous mentez sur la couleur de vos chaussettes. Le matin, quand les copains de son âge montent dans le bus de l’école, elle leur dit salut, à tout à l’heure, et s’en retourne à ses courses effrénées à vélo contre ses adversaires imaginaires, ses jeux sans fin (du moment qu’ils font beaucoup de bazar), et ses repas complets en pâte à modeler. L’enfant libre veut toujours aller promener, il faut renifler le vent et sentir la rivière, accueillir le soleil et dire à la lune d’aller se coucher, lâcher les poules et nourrir les canards, semer les salades et récolter les tomates, chasser les limaces et écouter le chant des oiseaux. L’enfant libre a toujours quelque chose à faire, et c’est toujours plus passionnant que se résoudre à dormir.

 

L’enfant libre cueille d’innombrables fleurs qu’elle offre à sa mère avec des bouquets de câlins et de je t’aime, cherche-t-elle à se faire pardonner les nuits écourtées ? L’enfant libre se glisse en douce sur le canapé ou dans le lit de ses aînés, pour bientôt y prendre toute la place, avec son sourire désarmant.

 

Ce matin le directeur de l’école a appelé: il serait tout de même temps de penser à inscrire l’enfant libre pour la prochaine rentrée, assez buissonné! L’enfant libre s’en fiche éperdument : les lions ne vont pas à l’école, et il n’est pas venu encore celui qui la mettra en cage.

 

IMG_1967

Les commentaires

marjitj

Bonjour Mentalo,
Je n’ai jamais commenté, je suis une lectrice de l’ombre…
Mais que je l’aime ce billet, on dirait que tu parles de ma petite, et cet adjectif « libre » ne m’était jamais venu à l’esprit pour la qualifier et pourtant c’est tellement elle.
Merci, je vais la voir un peu différente ce soir!

Réponse
fredauboulot

Déjà??? Comme le temps passe vite.
Tu as bien raison de la laisser libre le plus longtemps possible. Elle n’a pas besoin de l’école pour lui apprendre toutes ces choses. 😉

Réponse
Bismarck

Pauvre directeur d’école qui aimerait bien que tous ses petits élèves soient encore aussi curieux et ouverts sur le monde…

Réponse
La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau

Je crois qu’il n’imagine pas ce qui l’attend avec celle-ci (même si je soupçonne très fort l’instituteur de maternelle d’avoir été lui-même, et peut-être même d’être resté un enfant libre très longtemps).

Réponse
DoMi

Les enfants libres sont exceptionnels (mais épuisants) 🙂
Qu’avez-vous répondu au directeur de l’école ?

Réponse
La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau

Je lui ai demandé si les lions étaient acceptés.

Réponse
Ratoun69

Mon Flamboyant a 8 ans, lui aussi est un enfant libre.
J’ai la chance d’avoir une petite école de campagne, qui le prend comme il est, sans chercher à l’enfermer dans une case.
La directrice l’imagine poète avec une harpe plus tard…
Lui veut être président de la république, pour réinstaurer le moyen âge et devenir bouffon du roi. Il ne veut pas être beau, il veut être drôle.
Il est Lui.

Réponse
La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau

La merveille des petites écoles de campagne qui cachent des pépites! Bouffon du roi, eh bien pourquoi pas!

Réponse
Celia Cruz

Bonjour Mentalo,
Merci pour ce joli article, je me pose moi aussi beaucoup de questions sur la nécessité de « formater » les petits, de casser leur liberté en les faisant entrer dans un moule… Qu’Ultime profite de sa liberté le plus longtemps possible!

Réponse
La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau

Je suis absolument contre le formatage des enfants: je ne trouve rien de plus passionnant à observer que leur nature spontanée. Notamment dans une fratrie, comment ils peuvent être aussi différents est fascinant.

Réponse
Celia Cruz

C’est exactement ça oui. Bien sûr je suis contre aussi, mais il me semble difficile d’éviter une part de ce fameux formatage au moment de l’entrée à l’école, avec toutes ces nouvelles règles à suivre… Si elle pouvait s’adapter un peu plus à eux et non l’inverse!

Réponse
Lise555

Magnifique article! Je vais aussi devoir « enfermer » mon lionceau à l’Education nationale à la rentrée prochaine, et quand je pense qu’ils seront 28 dans sa classe, j’ai mal au coeur… Même avec la meilleure instit du monde ça va être difficile…

Réponse
La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau

Après, ils peuvent très bien s’y épanouir aussi, c’est la magie des enfants…

Réponse
Junko

Comme c’est poétique et agréable à lire ! Mon fils a 4 ans et demi et je retrouve des petites choses, les mains et les pieds noirs, les bains dont il ne sort pas, les comptes au sujet des bonbons ou du chocolat, les lettres dans la buée, ces matins où nous le découvrons dans notre lit, et les repas en pâte à modeler. Et mon enfant, d’ailleurs, il refuse les règles de l’école. Récemment, sa maîtresse me disait : « je crois qu’il fait ce qu’il veut cet enfant ». N’étant pas passée ici depuis quelques semaines, je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui répondre : « c’est un enfant libre ». 🙂

Réponse
La Fille aux yeux couleur menthe à l'eau


(libre c’est tellement plus doux que rebelle)

Réponse

Laisser un commentaire