Ressac

Il n’a pas aimé ses amis. Elle a rangé le petit carnet d’adresses jaune à spirale dans le premier tiroir de la commode, celle dont les tiroirs coincent un peu.

Il n’a pas aimé le repas. Elle a pris un mouchoir.

Il n’a pas aimé sa réponse. Elle a mis du plâtre sur le trou du mur, un poster sur la porte abîmée.

Il n’a pas aimé son retard. Elle a mis de l’eau froide.

Il a dit pardon, je ne sais plus ce que je fais.

Il n’a pas aimé sa nouvelle robe. Elle a mis de la glace.

Il a dit pardon, mais c’est toi, aussi, à être trop sexy.

Il n’a pas aimé son silence, quand il est rentré au petit matin, et avec lui les effluves d’une nuit étrangère. Elle a mis de l’arnica.

Il a dit pardon, mais bien sûr que je t’aime.

Il n’a pas aimé qu’elle parle un peu longtemps au téléphone. Elle a mis du fond de teint.

Il a dit pardon, mais c’est à croire que je n’existe plus pour toi.

Il n’a pas aimé qu’elle pleure, pour un rien, encore une fois, comme d’habitude, comme trop souvent. Elle a mis un pull, avec les manches longues, sur lesquelles elle tirait nerveusement,  en plein été.

Il a dit pardon, mais tu m’agaces, aussi, à être hystérique, il fallait bien que tu te calmes.

Il n’a pas aimé qu’elle sorte de la cuisine et fasse un geste instinctif pour protéger son visage. Elle a ajusté sa frange sur sa joue, en regardant vers le bas, pour profiter de l’ombre, a ajouté des lunettes de soleil.

Il a dit pardon, mais j’ai cru que tu allais me frapper.

Il n’a pas aimé qu’elle rie, il n’a pas aimé qu’elle chante, il n’a pas aimé que la voisine demande si tout allait bien, il n’a pas aimé le regard du boulanger, du pharmacien. Il n’a pas aimé que le bébé pleure. Elle a mis un foulard autour de son cou.

Il n’a plus dit pardon.

Le bébé a pleuré plus fort.

 

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Les commentaires

Marie

Un texte poignant qui rend parfaitement le paradoxe de la violence conjugale. Il frappe, elle cache les bleus et colmate les trous comme si elle était coupable. Ça fait froid dans le dos.

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Marie, une autre

Bonsoir !
C’est un texte poignant.
Et d’autant plus qu’il fait malheureusement écho à une loi qui vient d’être votée en Russie. La dépénalisation des violences domestiques…
Je suis tellement triste pour ces femmes et ces enfants !

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MarieP

Il y a aussi les violences qui ne laissent pas de séquelles physiques, elles sont aussi destructrices. Je les ai vécues. J ai exclu cette homme de ma vie, de celle de mes enfants qui n étaient pas les siens, et même de celle du sien. La justice a tranché elle aussi, dans mon sens, dans notre interet qui devenait vital. Nous vivons bien sans lui. Mais le comble c est que j ai mis 3 ans à me detoxifier de lui, l oublier, le sortir de mon coeur qu il avait pourtant tellement abîmé.

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Celia

Merci pour ce très beau texte qui donne des frissons… Et de prouver qu’on peut se reconstruire, après ça, après tout.

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