revenir

Pousser la porte. Elle grince un peu. Souffler sur la poussière qui s’élève en milliers d’étoiles minuscules dans le rayon de lumière. Les enfants ont grandi. Moi aussi. C’est le mot qu’on utilise pour dire joliment qu’on vieillit, comme si les cheveux gris étaient une insulte, comme si les années ne nous donnaient pas une forme de sagesse, du moins, une forme de distance face aux choses et aux événements. Parlera-t-on encore et indéfiniment du temps qui passe, me demande Papa Lion, revenu lui aussi d’on ne sait où. Je lui réponds que l’eau coule toujours au ruisseau, mais que nous ne mettons plus si souvent nos bottes pour aller sauter dans les flaques. Je ne sais pas quand c’est arrivé, ce moment où les enfants ne le sont plus tout à fait, mais encore un peu, le temps de quelques portes qui claquent, des grands doutes et des grandes questions quand on croit encore réellement que les choix qu’on fera sur un formulaire de papier blanc décideront de toute une vie. Le temps se meut et se tord, on ne fait plus autant de photos, on ne compte plus les dents perdues et les négociations qui s’ensuivent, on n’a plus peur d’oublier un premier pas, un premier mot, et on a tort, évidemment. Parce que demain, bien sûr que j’aurai oublié que l’une rentre plus tard, et je m’inquiéterai, et que l’autre ramène une copine à dormir, et j’aurai oublié de faire quelques courses. Bien sûr.

Honorine

Honorine marche pieds nus. Pieds nus sur les routes, pieds nus sur les chemins, pieds nus sur le sable brûlant. Elle n’a pas treize ans mais elle ne sent plus la brûlure depuis longtemps. Honorine est belle, aussi belle que son prénom, aussi belle que son sourire éclatant et ses yeux doux. Pour ses treize ans elle est si frêle encore, et pourtant Honorine marche sans relâche. Parce que l’école est loin, mais qu’elle sent confusément qu’il est très important d’y aller, tôt le matin alors que la nuit est encore si noire. Parce que l’eau potable est loin, mais indispensable. Parce que la cabane de planches qui abrite sa famille est loin des plages où les touristes paressent. Honorine marche.


Honorine va à l’école, elle apprend le français. Ainsi elle peut aider sa mère, vingt-six ans, un bébé endormi, enroulé dans un pagne dans son dos, à proposer aux filles en maillot, leur peau trop blanche rougie par le soleil implacable, les tresses élaborées qu’elles ramèneront fièrement en Europe. Du plus loin qu’elle se souvienne, il y a toujours eu un bébé endormi, joufflu, ballottant dans le dos de sa mère.


Le soir, après l’école, après la plage au sable brûlant, à la lueur du seul lampadaire de la rue boueuse, Honorine confectionne des colliers, des dizaines de colliers en graines de flamboyant, en coquillages. Demain, au retour de l’école, elle les enfilera par dizaines sur ses bras minces, indifférente au poids, et elle arpentera encore une fois la longue plage pour vendre ses bouts de rêves multicolores.





Foulpointe, Madagascar, janvier 2008.

le vent si fort

Il y avait le vent si fort, dedans et dehors.

Il y avait ce vent dedans, ce bruit ce tumulte incessant, le jour, la nuit, le sac et le ressac. J’ai choisi la vue mer, vérifié soigneusement que je verrais les vagues de mon lit au réveil, comme une urgence. Il me fallait la mer grise, froide, les ciels sauvages, l’eau déchaînée pour tout bousculer, pour espérer qu’enfin chaque chose prenne sa juste place.

Je suis une fille de l’eau, une fille de la mer en hiver. Une fille des plages secouées par le vent, les cheveux dans les yeux et la bouche, le souffle coupé. Une fille des baignades en eau froide, pour se sentir vivante. Une fille des ciels étoilés, des premiers baisers, pieds nus robe longue détrempée d’eau salée, des jolies nuits à attendre le jour sur le sable. Une fille d’eau salée, dedans, dehors.

Il y avait le sable qui fouettait les jambes, et mon visage. Il y avait ce vent furieux qui me coupait le souffle, oppressait ma poitrine et faisait pleurer mes yeux. Il y avait ce roulement gris, à marée basse, et l’écume blanche et froide.

Il y avait ce vent dehors, mugissant sans faiblir, je l’ai laissé m’emporter, lassée de résister, je l’ai laissé me pousser dans le dos, son rugissement devenant enfin murmure à mon oreille, et j’ai su.


il y avait la mer à l’aube

Il y avait la mer à l’aube, si calme et silencieuse dans cette station balnéaire encore endormie. Il y avait ce bleu si doux assorti à celui de ses yeux. Le ballet criard des mouettes en mal de bateaux de pêche. Le sable glacé encore. Le premier chien, le premier promeneur, le pain du petit-déjeuner familial sous le bras. La première courageuse, entrant dans l’eau d’un pas décidé. Le gilet fin que je serre sur mes épaules frissonnantes en attendant les premiers rayons du soleil. Les dernières lumières qui s’éteignent, au loin, vers la Grande Motte. Les premiers poissons au bout des lignes, le cliquetis des parasols et l’alignement des matelas sur les transats, attendant les vacanciers déjà éreintés. La course vers l’eau scintillante en riant, la morsure fraîche dans le creux de mon dos, le corps flottant léger, délesté des nuages.


Et soudain, le rose salé d’un baiser, répondant au ciel.

ce n’était qu’avril

J’aurais voulu le soleil du matin, qui filtre à travers les volets, le premier soleil du printemps, qui rougit les peaux trop longtemps couvertes de l’hiver. J’aurais voulu les jambes nues, les heures lentes sur la chaise longue de la terrasse, les pages que le vent tourne et les fleurs d’acacia qui s’amoncellent sur les marches. J’aurais voulu le petit-déjeuner dehors, les fesses posées côte à côte sur le sable à regarder en silence la mer aller et venir inlassablement, les balades sans fin, les odeurs d’ail des ours et d’iris dans les sous-bois. J’aurais voulu chercher l’ombre et goûter le sel en rentrant. J’aurais voulu le linge qui claque au vent et la première baignade. J’aurais voulu marcher pieds nus et porter des robes à fleurs. J’aurais voulu les pique-niques et les siestes sur un lit de mousse. J’aurais voulu aller trop vite : ce n’était qu’avril.

J’ai écouté la pluie sur le toit de tuiles, regardé de minuscules rivières charrier les fleurs de l’acacia, je me suis endormie le matin ou en plein après-midi, j’ai laissé le vent me décoiffer pour toujours, j’ai vu la mer démontée et les mâts qui claquent à se rompre, des flamants roses en liberté et des mouettes soûles de tant d’oxygène, des touristes faire tous la même photo et un menhir caché à côté des tout petits avions blancs, j’ai lu la carte et me suis laissée conduire, tu as ri quand j’ai dit à droite départementale sept cent septante-neuf, j’ai marché dans la boue des chemins, eu un petit peu froid, rêvé d’étoiles mystérieuses, pleuré un peu au tout petit matin, tu as fait ta première pâte à tarte, j’y ai posé la rhubarbe, mes mains ont presque guéri, j’ai ralenti et tout était parfait.