Alors on en est arrivés là. A cette tâche ingrate qui te revient, quand tu es parent, de dire l’indicible. De créer la peur dans des cœurs purs, dans des yeux innocents. On aura passé le samedi à la danse, au violon, au poney. A faire des bulles dans le bain. A faire notre premier carrot cake de toute la vie. Le dimanche à regarder pousser la brioche devant la cheminée. A faire les devoirs, constamment interrompus par le ballet des écureuils sur le muret qu’on devait absolument, forcément, regarder tellement ils sont agiles et rigolos. Qu’il est dur à écrire, ce mot, écureuil, que tu rajoutes à ta liste juste après le mot aujourd’hui – qu’il est dur celui-là aussi. Aujourd’hui j’ai vu des écureuils. Que c’est dur, aussi, ce que je vais avoir à te dire avant que tu ne retournes à l’école, avant que la réalité ne te happe à nouveau.
La dernière fois, on n’avait rien dit, on s’était dit que tu avais bien le temps pour connaître tout ça. Et puis il y a eu ce que d’autres t’ont dit, ce que tu as vu ailleurs. Cette fois, quand le téléphone a sonné, quand la sortie au musée de lundi a été annulée, il a bien fallu te parler de Paris, si loin de nous. De tirs, de bombes, de morts. Je ne sais même pas si tu as compris ces mots, nous qui n’avons même pas d’épée en plastique à la maison, et jamais de JT de 20 heures. Des morts, tu sais ce que c’est, il y en a au cimetière, de temps en temps on en rajoute un, ils sont tous vieux. Paris aussi, tu connais. Paris c’est là où ma marraine habite, est-ce qu’elle aurait pu être morte elle aussi? Mais ce sont des bandits qui ont fait ça, tué des gens ? On appelle ça des terroristes, mais je n’ai pas envie de t’apprendre ce mot, parce que je ne veux pas t’apprendre la peur, et encore moins d’une chose que tu ne connais pas, que je ne comprends pas. Et la terreur, c’est encore pire que la peur, tu sais.
Je crois bien que j’ai menti un peu, j’ai dit qu’après tout ta marraine a déménagé dans une autre ville dans un joli appartement où on ira bientôt même si je ne sais pas quand, j’ai dit qu’ici on ne risque rien, et que voilà maintenant c’est terminé, on ira une autre fois au musée, et cette fois j’essaierai de vous accompagner. Et puis j’ai détourné le regard, on a vérifié la brioche, parce que moi je voulais te protéger, pas tant des bombes, je n’y peux malheureusement pas grand’chose, ce n’est pas comme quand je t’apprends à bien regarder avant de traverser, oui, même si il n’y a jamais de voiture dans notre rue, mais des mots. Merde, je ne voulais jamais avoir à te dire l’horreur et la barbarie, même loin, même en l’édulcorant. Finalement, c’est encore pour ça que je leur en veux le plus: parce qu’ils mettent un terme à ton enfance, à notre insouciance.
Mais tu sais, rien ne va changer. Il y aura toujours des écureuils et des gâteaux qui cuisent dans le four, il y aura la musique, il y aura des dimanches, il y aura la liberté, il y aura l’amour, même au travers des larmes. On sera les plus forts. Même si on a peur. Et même si on réussit à ne pas avoir peur.
J’aimerais te répondre, laisser un commentaire comme souvent, un petit coucou en passant, mais depuis quelques jours je ne trouve plus les mots, j’ai tellement cherché ce que je pouvais lui dire… En tant que Maman on se prépare à beaucoup de choses, mais à ça… Merci pour ta brioche et tes écureuils, merci pour cette douceur qui se dégage toujours de tes textes, merci.
Je crois que se partager des recettes de brioches était ce que nous avions de mieux à faire… parce qu’il n’y a rien à dire, à ce stade.
Ce soir j’ai fait du pain. Et je t’embrasse
Ma grande m’a dit: maman, va falloir arrêter de compenser par la pâtisserie, à un moment. J’ai mangé le dernier cookie de la fournée.
J’ai les larmes aux yeux… Car oui, moi aussi j’ai dû dire l’indicible ce week-end à mon « grand » de 8ans, et que je m’en serais bien passé… Merci pour ce texte, émouvant, comme toujours…
Merci Florence.
Moi je veux bien ta recette du carrot cake sinon. .. je suis tjs un peu prostrée sur moi. Et nous avons aussi anticipé pour l’école… et tu en as appris encore plus que nous n’avions voulu te dire. Les bombes aux ceintures. Ils se sont fait exploser… et maintenant… et maintenant…
Alors, ça donne quoi ce carrot cake?
Pinaise je l’ai pas encore fait. J’aime pas monter les oeufs en neige (honte). Mais je vais ptet me lancer. C’est bon bon ou bon un peu bon ? 😉
Disons que c’est bon et ça change du chocolat, voilà.
Merci et chapeau !
Quand j’étais enfant, on faisait des gâteaux et dehors ça mourait à tour de bras.
La résilience n’existait pas encore…
Bises au petit
Comme quoi je n’ai rien inventé… On a toujours fait avec ce qu’on avait à disposition, je suppose!
c’est un article très touchant, merci d’avoir mis des mots de maman là où on a tous du mal à en trouver….
bisous
Merci Lorelei.
J’ai les larmes aux yeux en lisant ce si joli texte extrêmement bien écrit sur le ressenti de toutes les jeunes Mamans que vous êtes et que je fus. Je me mets à votre place. Merci pour ce doux témoignage et bonne dégustation de brioche c’est leur madeleine de Proust tous ses beaux souvenirs d’enfance…Il ne faudrait pas leur gâcher ses tendres moments trop souvent.
Je crois que notre rôle de parents est de les protéger de ça le plus possible – il est toujours trop tôt pour réaliser le monde.
J’avais pas encore lu…et pis évidemment, je chiale. Parce que la toute première chose à laquelle j’ai pensé vendredi c’est oh combien j’étais soulagée de ne pas devoir annoncer cette horreur à un enfant. Je voudrais tant la serrer fort dans mes bras là tout de suite. Tu peux lui dire que sa marraine va bien, derrière son rideau de larmes, et qu’elle l’emmènera encore boire des grenadines et manger des yaourts glacés, à Paris ou ailleurs.
Elle te dit qu’elle a hâte 😉
Je vois que je ne suis pas la seule à avoir repoussé le plus possible le moment de leur dire l’indicible. Mais comme toi, je préfère que ce soit nous qui amenions le sujet, plutôt que l’information de la cour de récré.
Heureusement pour eux, heureusement pour nous, il reste les écureuils, et tout ce qui fait leur, notre quotidien.
Merci pour tes mots.
On voudrait ne jamais avoir à dire des choses comme ça. Aujourd’hui, j’ai écrit sur ma plus petite, qui, par son ignorance de tout ça, par sa candeur, nous montre comment nous sortir de tout ça, finalement.
Quand j’ai ma petite fille de 5 ans à la maison, je ne mets ni la radio, ni les informations TV
Donc jusqu’à Lundi nous n’avons pas commenté les événements devant elle
Mais Lundi à 11 h 30 à la sortie de l’école, elle est sortie en colère parce que des terroristes avaient tué beaucoup de gens, qu’ils s’en étaient pris à la France parce que c’était un pays de liberté, et que c’était nul car sa sortie à la biennale était annulée
J’ai trouvé que sa maîtresse lui avait bien expliqué et je pense que les enfants ont du lui poser beaucoup de questions, et moi je lui ai conseillé d’en parler avec ses parents le soir
J’en profite pour vous dire que j’apprécie beaucoup vos billets, mais je ne commente pas souvent
Je crois que les maîtres font un boulot aussi formidable que difficile, particulièrement dans ces moments-là.
Merci d’être sortie de l’ombre, même furtivement…
J’ai la chance de ne pas avoir à expliquer la situation à mon enfant, parce qu’il n’a que 4 ans et que nous vivons en province sans télévision ni radio. Mais, comme je l’écrivais (sur mon blog), j’ai lu les conseils des psy pour en parler en me disant : « ce sera utile quand il sera plus grand et qu’il y aura d’autres attentats ». C’est horrible et je m’en veux parce qu’il aurait mieux valu que je pense aux écureuils qui eux, c’est à peu près certains, seront vraiment toujours là.
Je ne sais pas quoi vous dire. Sans doute que oui, qu’il faut se préparer à leur en parler, un jour. Mais j’ai du mal à me faire à cette idée, moi aussi.
Très bel article, il m’a ému et je comprends tout à fait ton positionnement, les miens sont encore trop petits pour comprendre ce qu’il se passe…heureusement, car je ne saurais trop quoi dire…Heureusement il y a les écureuils, heureusement il y a ses moments de bonheur et de partage lorsque l’on fait un gâteau.
Bonjour,
Je viens en direct de chez Violette. Pourquoi aujourd’hui? Aucune idée ! J’ai cliqué par curiosité sur votre lien dans votre commentaire de tout à l’heure, et me suis retrouvée ici, à cliquer sur vos billets, les uns après les autres. Je suis toute retournée par la lecture de vos plus récents billets. Quelle belle plume que la vôtre. je reviendrai souvent, c’est certain.
Bienvenue ici, Hélène, et merci pour vos mots à vous.
[…] On attend quoi? demande-t-elle de sa voix claire, la tête levée vers moi, alors que la salle se fait silencieuse. Je souris, parce que j’en étais sûre, qu’elle romprait le recueillement collectif, et je pose un index sur ma bouche, chut, s’il te plaît. Elle a compris que le moment se veut solennel et n’insiste pas, mais trop tard, mes pensées ont déjà quitté Paris. […]