Les écailles

C’était un dimanche après-midi, un dimanche de Pentecôte, ajouterait mon père, toujours soucieux du détail, et la légende familiale prétendrait pendant des décennies que j’avais failli faire mourir ma mère en appuyant sur son cœur (près de quarante ans plus tard, on éluciderait enfin ce mystère).  Elle dirait aussi qu’il faisait très beau comme toujours à cette date (légende largement démentie depuis), et que les pommiers des vergers étaient en fleurs.

 

C’était une journée chaude de début août 1980, je ne sais plus le jour, je ne suis même plus très sûre de l’année, je me rappelle des plages sans fin et des centaines de milliers de coquillages qu’on écrasait sur des centaines de mètres de plage bretonne pour arriver jusqu’à l’eau, il est possible que j’exagère, on n’est pas sérieux quand on a juste cinq ans et qu’on a décidé d’emprunter une planche à voile, sans voile évidemment. La légende dirait plus tard que j’avais failli noyer ma mère, montée avec moi sur mon embarcation de fortune très vite emportée par la marée descendante. Interdite de planche à voile, j’avais trouvé qu’un ballon de plage faisait tout aussi bien l’affaire, serré dans mes bras, et la légende familiale dirait que ma mère avait bien failli devoir venir me chercher en Angleterre, où finalement mon ballon Total orange, bleu et blanc était parti tout seul (j’en avais été fort marrie).

Un peu plus tôt la même année, j’avais sauté dans la piscine municipale, grande profondeur, parce que je la trouvais belle. La légende dirait que ma mère avait failli mourir – de peur, cette fois, mais moi je me souviens d’être bien sous l’eau, pendant que les bulles remontaient à la surface juste au -dessus de mon visage tendu vers le ciel.

 

J’ai fini par laisser ma mère tranquille, et si je massacrais toujours les oreilles de mon père agrippé au volant de sa GS coloris géranium dès que j’apercevais le bleu de la mer, c’est en toute discrétion que je me mis à explorer les piscines privées des villas voisines de celle de mon oncle sur la Costa Brava (j’étais très dépitée qu’il n’en possédât point à cette époque), explorations clandestines dans lesquelles j’emmenais généralement mon petit frère, toujours utile pour me faire la courte échelle. Il fallait nous voir nous faufiler à travers les haies, faire le guet, le cœur battant, pour juste quelques instants tremper nos mains dans l’eau bleue (je n’ai jamais osé sauter toute habillée dans le bleu d’autrui, et j’ai mis quarante ans avant de considérer qu’un maillot de bain n’est pas toujours indispensable, particulièrement la nuit ou hors-saison).

Quelques années plus tard j’ai appris à plonger pour de vrai dans les eaux sombres et parfois froides, et puis à aller tutoyer les poissons avec une queue de sirène en fibre de verre. Nager sous l’eau, glisser dans le silence sans éprouver le besoin de respirer, avoir toujours autour des yeux des ronds de lémurien, communiquer du regard avec celui qui m’a tout appris.

 

J’ai gardé de ce temps-là ma passion pour les eaux bleues, j’ai vu les océans, senti leur chaleur et goûté à leur sel sur ma peau. Je crie toujours de joie comme une enfant quand j’aperçois la mer, et j’espère que mes enfants continueront à le faire plus tard. Je ne consens à randonner des heures dans la montagne que s’il y a un lac au bord duquel pique-niquer ou faire la sieste.  Je me baigne toujours même si c’est trop froid, même si l’eau est sombre, même sous l’orage et même si parfois, très rarement, j’ai peur. J’aime toujours autant regarder les piscines, bien après en avoir possédé une très belle.

Aujourd’hui, j’attends qu’il me pousse des écailles. Ca me ferait un joli cadeau d’anniversaire.

 

 

Rabac, Croatie, mai 2018

Les commentaires

Bigo

Et donc joyeux anniversaire 🙂 je te souhaite des écailles ensoleillées et des océans étoilès.

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Floh

Et j’ai laissé passer ton anniversaire, honte à moi!! Joyeux anniversaire en retard…Et que le bleu sous toutes ces formes et que tu célèbres si merveilleusement t’accompagne encore longtemps!

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Celia Cruz

Et bon anniversaire alors, j’espère que les écailles poussent bien! Merci pour ces jolis souvenirs, ils ont fait remonter à la surface mes clandestines escapades enfantines oubliées, avec ma grande sœur, dans les piscines des voisins, maillot en option 🙂 Et les joies des premiers bains de mer ou dans les lacs de montagne glacés, se coucher en grelottant pour essayer de se réchauffer aux rayons du soleil… Bons plongeons à toi!

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